The brutality of fact (Francis Bacon, toujours)

Je ne sais plus vraiment quand j’ai rencontré Bacon, sa peinture. Sans doute à l’époque où je rencontrais des gens, Aragon, Claude Simon. Mais pas lui, ne me serait pas venu à l’idée, même pas pédé comme on disait alors dans le milieu, je ressemblais à Koltès jusqu’à la coupe de cheveux, pas vraiment le genre bad boy que le maître affectionnait jusqu’au masochisme. Surtout je ne voyais pas l’intérêt, même si déjà cette peinture qui cassait tous les cadres m’intéressait au plus haut point. Mais j’étais fasciné par Cremonini, quelle erreur. Alors quand j’ai vraiment rencontré Bacon je l’ai pris en pleine gueule. Comme on sait bien il faut être devant les vrais formats, les vraies textures. Bacon disait qu’il s’en tenait à des formats modestes en regard de ses grands rivaux comme Pollock (« vieille dentelle ») ou le dernier Rothko (« sort of dirty marroon »). Devant les triptyques de Bacon on se sent aussi petit qu’à Lascaux d’autant que c’est interdit. On reste interdit devant Bacon, comme les tout premiers visiteurs londoniens de 1945, comme les prestigieux invités du Grand Palais bien plus tard qui en sortaient chancelants et comme égarés. On peut raconter ce qu’on veut, Oedipe et Cie, cette peinture il en convient lui-même vient du derrière de la tête, c’est un accident, toute ma peinture est un accident.

On dira c’est comme tous les grands, Picasso dans le film de Clouzot, etc. Oui mais non, car chez Bacon l’accident n’est justement pas au sens trivial mais comme l’a bien perçu Deleuze : un accident toujours mais en regard de la substance toujours absente ou dévoyée, profanée. L’accident c’est ce que nous souffrons s’il reste accident, s’il y a un après rassurant, quelque lumière et normalité retrouvée. L’accident permanent est atroce, personne ne le supporterait. Or dans des décors géométriques et presque rassurants sur le tard, grands aplats enfantins rose-thé ou safran se déroulent de terribles tortures, s’étalent des moignons informes dont on se demande… Justement on se le demande sans réponse depuis le début, ce n’est ni homme ni bête et pourtant il y a là quelque chose qui veut faire l’homme, pansements, seringues, plaies et bosses, chairs sanguinolentes , amalgamées, choses pires, innommables sinon en peinture. L’innommable est devant nous toujours, depuis ces terribles Figures au pied d’une crucifixion (« une » !) jusqu’à ces accidents étalés aux yeux du monde comme de l’amant George Dyer trouvé mort d’overdose sur le trône des toilettes à Paris, à la veille de la rétrospective qui rendit Bacon aussi immense que Picasso son idole entre deux haies de gardes républicains.

Alors des décennies plus tard on pourrait dire (d’autant qu’on a à peu près tout eu à lire, dont Deleuze essentiel : Bacon, logique de la sensation) bon, j’ai mis à distance, je maîtrise à peu près. Mais il n’y a pas de peinture à peu près, surtout celle-là. Même feuilletant un livre de ces images parfois je referme. Il y a longtemps que je n’ai vu exposé Bacon en vraie grandeur, et toujours avec la même sidération, le sang comme du vrai, les caillots et tout. Et cette femme qui déambulait dans le Musée Maillol grommelant « Mais que c’est laid, que c’est laid » faisant l’atmosphère au fond car l’espace était insuffisant et alors devant les triptyques des années 70 on suffoque absolument. Non Bacon c’est comme un rêve (pas un cauchemar, un rêve tout simple), on se réveille ébloui et rageur de ne pas retrouver cet accident essentiel mais non, fallait rester là c’est tout. Cent fois Bacon dit (nous avons cette chance, pas Van Gogh) que jamais il n’a voulu mettre mal à l’aise qui que ce soit, que juste il a dans la tête un schéma comme un rêve qu’il n’arrive jamais à figurer, qu’il fait donc un tableau tout autre et par accident. Quand on lui fait remarquer que ces accidents sont tout de même des cataclysmes métaphysiques apocalyptiques il ouvre des yeux bien ronds comme il sait faire, mais non, c’est une recherche de la beauté voyez-vous, celle de la bouche par exemple comme elle est représentée dans des traités de stomatologie où c’est si beau, ces couleurs, je n’y arrive pas.

Lui-même rentrait souvent amoché de ses nuits éthyliques avec de très mauvais garçons les seuls qu’il aimait, même une fois à la limite de perdre un oeil et refusant l’anesthésie au grand dam du chirurgien. On verra ça en à peine plus soft entre Pierre Bergé et YSL, et bien sûr Bacon était de ce monde, Tanger Marrakech. Mais il portait en lui un univers si terrifiant que lui-même détruisait la plupart de ses tableaux, même disait-il quelques uns qu’il regrettait. Car ces tableaux qui nous terrifient le terrassaient aussi dès que peints, le fascinaient comme en hypnose, il fallait les lui arracher littéralement pour les exposer et vendre, la cote il s’en foutait pourvu qu’il puisse assouvir ses nuits pharaoniques et même les jours lucides, sachant que pour lui boire un coup c’était descendre deux bouteilles de brouilly ou de Krug millésimé. Ce qui m’a toujours effrayé dans la peinture c’est qu’on ne sait pas où on va, chaque fois, jamais. Certains n’en disent rien et se jettent par la fenêtre, d’autres bavards se retrouvent avec une balle dans la poitrine va savoir pourquoi. La peinture c’est dangereux oui surtout quand en plus on se fait casser par les collègues, Bacon a tout entendu et n’est pas en reste, Pollock c’est de vieilles dentelles, le dernier Rothko un marronnasse impossible. Il est plus discret sur son vieux complice Lucian Freud et seul vrai rival peut-être mais n’en pense pas moins car leurs univers sont antinomiques ( la cote de Freud s’envolera enfin après la mort de son aîné ). Le seul qu’il adule sans réserve est Picasso, seul peintre à être allé au bout de la peinture et pas une fois mais plusieurs. Le rêve absolu.

Michel Leiris qui le connaissait depuis 1966 et continuait à le voussoyer disait que sa démarche était celle d’un homme qui s’apprête à danser à tout moment sans raison apparente. Il faudrait parler aussi de sa diction gourmande en anglais comme en français, un peu apprêtée so british mais au bord des pires atrocités qu’annonçait son regard de chouette effraie allumée ou mieux d’Erinye d’Eschyle. Avec lui dès la deuxième bouteille on n’était déjà plus dans ce bar louche mais dans l’Orestie où il vous happait impitoyablement, un habitat inhabitable par quiconque et même par lui puisqu’il détruisait presque tout. J’aime son amitié avec Michel Leiris parce que tout les sépare au fond comme sur la forme (il y faudrait tout un article) – mais cela simplement à propos de l’art du portrait chez Bacon et de l’autoportrait, une des pierres de touche de son génie. Leiris est déjà un personnage d’une complexité inépuisable, alors Bacon fait de lui des portraits plus inépuisables encore, infiniment plus ressemblants que les photos dont il s’inspire. Seul ce regard avait pu arracher au portrait du pape Innocent X par Velazquez la pellicule en effet salement brutale et comme terrifiée de sa face (portrait refusé car trop réaliste, pas assez papal) pour en faire ce cri sur chaise électrique qui hante le XXe siècle pour toujours. Maintenant que nous avons les documents nous voyons ce doux dingue toujours entre deux vins faire mine de tout édulcorer, de tout normaliser en somme devant l’immense déni de son oeuvre horriblement, inacceptablement humaine – quand par instants étincelle ce regard de diable ou de diablotin qui a vu ce que jamais nous ne verrons et que mieux vaut.

Alain PRAUD

Elle aurait cent ans : Birgit Nilsson (1918-2005)

Je ne l’ai jamais rencontrée, ni vue de près, ni en concert. Ce que la rhétorique grecque appelle hysteron proteron (l’après mis en avant), c’est seulement juste concernant Birgit Nilsson. Qui ? La Nilsson, comme on dit la Callas. Et un sacré phénomène.

Je ne l’ai pas vue, mais entendue oui, pensez. En 1962-63 je devais encore partager le transistor avec mon petit frère qui préférait Salut les copains. Mais bientôt on eut un poste à modulation de fréquence qui ne me quitta plus des années durant. J’ai déjà esquissé ce qu’était la musique officielle sous de Gaulle et Malraux : un cocktail de préjugés culturels comme sous Mazarin et Louis XIV, mais avec pour shakers souvent de parfaits ignares. Le mot d’ordre était : La France avant tout ! ce qui n’impliquait pas davantage de Charpentier (sauf la fanfare de l’ORTF), moins encore de Berlioz, mais beaucoup de Saint-Saëns, etc.

Donc dès que j’ai pu écouter de la musique en autonomie j’ai entendu ce nom, cette voix, Birgit Nilsson. La musique officielle gaulliste, sachant que de Gaulle s’en tamponnait largement, c’était une espèce de néo-classicisme de bon aloi, Jolivet, Marius Constant, Serge Nigg, mais pas une note de Messiaen sauf de loin en loin le Quatuor pour la fin du temps, symbole de résilience et de la France libre.

Mais dès qu’il s’agissait d’écouter de la musique allemande, et particulièrement Wagner…A douze ans, enfant de choeur en l’Abbaye aux Dames de Saintes, j’étais prêt à toutes les expériences, comme encore maintenant et tant que j’aurai des oreilles pour entendre. Car tout est bon à entendre. Or Birgit Nilsson c’était l’Allemagne même bien que suédoise, parce que Brünnhilde et Isolde et Salomé et Elektra, toujours ces rôles monstrueux où elle était indétrônable.

Loin de venir du panier local déjà elle cassait les codes, paysanne de la Suède du sud, sa mère lui avait offert un piano, son père disait tout haut qu’il aurait préféré un fils qui l’aide aux travaux des champs. Solide, athlétique, campée sur ses deux jambes. Ce qui allait lui servir à se faire respecter dans ce milieu alors plus que machiste (le mot même n’existait pas).

La découverte et l’ascension par Wieland Wagner a été maintes fois narrée, mais plus rarement le franc parler d’une diva qui s’affichait comme ne devant rien à personne. Elle était LA soprano wagnérienne, devant Isolde et surtout Brünnehilde succédant à la Kirsten Flagstad des années 30-40. Charpentée, musclée, sportive, on l’imaginait plutôt sur un tracteur, chez elle à la ferme, où elle donnait aussi un coup de main. Sa voix de soprano à l’ambitus incroyable semblait d’une puissance infatigable, d’une énergie sans faille jamais, pas même un grain dans cette voix. Tooley son agent disait « Je suis surpris que le mur du fond soit toujours là. »

Mais tout au contraire de la Castafiore, nullement Narcisse et cependant prête à dire aux orchestres voire aux chefs des vérités abruptes. Elle n’aimait guère les chefs et la féodalité des orchestres, n’hésitant pas à nrépondre aux messages pressants de Karajan qui lui proposait de multiples rôles prestigieux : « Busy. Brigitte. » Herbert qu’elle considérait comme un bon chef, un metteur en scène contestable, un éclairagiste nul – comme Molière il s’occupait de tout le spectacle. Alors sur une répétition de la Walkyrie elle s’est présentée coiffée d’un casque de mineur de fond, lampe allumée. Sa découverte par Wieland Wagner lui ouvrant contre vents et marées les portes de Bayreuth ne lui a jamais donné la grosse tête. Une force qui va, comme disait Hugo.

Elle émerge au disque dans le premier Ring enregistré en studio (Decca, Philharmonique de Vienne, Georg Solti). Son opinion sur cet orchestre : « Une centaine de prima donnas qui veulent toutes qu’on n’entende qu’elles ». Mais fidèle à Solti, il la voulait toujours en priorité si elle était disponible, selon le témoignage de Valerie Solti veuve de cet immense chef, et sans doute un peu jalouse. Même après une soirée épuisante, comme les grands golfeurs elle continuait à chanter sur le practice tel air d’Elektra, de Brünnhilde, juste pour garder l’énergie.

Lors d’un festival d’Orange avec Karl Böhm où Jon Vickers était Tristan, le vent fait voler les partitions en tous sens. Birgit Nilsson entre, sa voix installe « le silence de la stupéfaction ».

Sa première grande apparition publique semble à New-York en 1947 dans la Neuvième de Beethoven sous la direction de…Paul Hindemith. Hélas on n’en connaît ni images ni enregistrement. Mais comme pour les Stones, les fans de Birgit ont de quoi faire avec d’innombrables versions pirates : Brünnhilde, Isolde, Salomé, Elektra, la Reine de la Nuit de Mozart, Donna Anna, Fidelio, Turandot…De quelles qualités faut-il disposer pour chanter Isolde ? lui demandait-on. « De bonnes chaussures, car elle est là tout le temps. »

Alain PRAUD

Le football, opium du peuple ?

 » La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur. Elle est l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. »

Il fallait citer complètement ces phrases de Karl Marx, ce grand écrivain aussi et poète méconnu. Toute l’ambiguïté porte sur le mot « opium », drogue de nos jours, au XIXème siècle remède universel, analgésique notamment. Que dit Marx en vérité ? Que la religion, comme médicament (le grec « pharmakon » dit à la fois remède et poison) allège les souffrances du peuple (non encore constitué en prolétariat), que certes elle l’empêche de se révolter, ce qu’il faudra faire en s’attaquant d’abord à elle. Mais en attendant, s’il ne l’avait pas, il serait dans un désespoir absolu. Sans horizon, sans solution à hauteur humaine.

Dans certains milieux inspirés, informés, instruits, progressistes, il est de bon ton et depuis longtemps de dénigrer le football, sport trop populaire pour être honnête, nouvel opium du peuple en quelque façon. C’était, je m’en souviens bien, la position des groupes trotskystes des années 70, et par voie de conséquence du quotidien Libération jusque dans les années 90. Les grand-messes sportives, Jeux Olympiques compris, ne suscitaient que sarcasmes dans une certaine intelligentsia bien pensante, qui avait oublié que Camus était joueur de foot enthousiaste, en attendant Cohn-Bendit, Finkielkraut et bien d’autres. Et au moins deux présidents de la République, Hollande et Macron, seuls à avoir joué dans des équipes constituées.

Les premiers grands matches que j’ai vus ce fut quand mon père se décida enfin à acheter un poste de télévision, en 1966, pile au moment d’une coupe du monde à laquelle il n’entendait goutte mais qui l’enthousiasma (notez bien cela). Avec lui j’ai donc regardé s’affronter de grandes équipes en noir et blanc mais exclusivement blanches, Allemagne-URSS, Angleterre-Allemagne je crois, en tout cas l’Angleterre souleva la coupe et plus jamais depuis. Mon père était enthousiaste sans rien y comprendre, les enjeux étaient de guerre froide. Et peu me chalait, alors je me suis désintéressé de la chose des décennies durant. A Luchon lors de matches importants les amis convergeaient, on ouvrait les bières mais les connaisseurs coupaient le son, peu enclins à subir Thierry Roland et autres bavards. A cette occasion j’ai appris à me taire devant un match, ce que je recommande en toute occasion. Surtout après ce que nous venons de vivre. Mais que très bien vite je vais modérer.

Car ce qui vient de se passer sous nos yeux étonnés n’a plus rien à voir avec le football sinon cela se saurait, je veux dire 30 millions de Français et même sans doute davantage tétanisés devant une finale, massés dans des « fan zones » jusqu’à 90 000 comme devant la tour Eiffel, avec des milliers de gendarmes surarmés qui par devoir tournaient le dos à l’écran géant, on s’habitue hélas mais nous ne sommes plus que des nourrissons surprotégés, même que certains s’en plaignent. A mon humble avis et après le Bataclan ils devraient faire preuve d’un peu d’humilité. Ils ont aussi protesté parce que le bus à impériale supportant les joueurs avait descendu les Champs en à peine un quart d’heure. Mais personne ne s’est demandé ce que cette performance avec moteur électrique a pu coûter de policiers sur tous les balcons, de snipers sur les toits. L’âge de l’innocence est derrière nous s’il fut jamais.

En vérité je voulais célébrer comme un nouveau Pindare les deux étoiles de la France à vingt ans d’intervalle et surtout que ces étoiles ne sont pas du tout de même magnitude. Celle de 1998 a été construite quasiment en secret par un gourou Aimé Jacquet, et en 90 mn elle a humilié 3-0 le pays de Pelé. Puis nous nous sommes endormis sur de trop grands lauriers, jusqu’à l’auto-humiliation de 2010 et à la lente remontée avec Didier Deschamps, seule personne dont en toute rigueur on devrait citer le nom tant ce type est immense. Je ne vais pas dire en plus malhabile ce que tous les spécialistes savent déjà, mais pas tout le monde forcément : DD a reconstruit une équipe qui était à terre, il en a exclu des vedettes inutiles voire gênantes, il est allé chercher des inconnus qui ne le sont plus du tout, et ayant retenu la leçon de Napoléon il a changé la stratégie avant chaque match décisif, de sorte que les grandes nations du foot soient un peu perdues. Un vrai spécialiste retiendrait bien d’autres victoires techniques des uns et des autres, merci à tous bien sûr.

Mais je voulais parler de l’opium du peuple. D’abord ceux qui instrumentalisent ce discours et son auteur je ne peux les condamner absolument, j’étais des leurs dans les années 70 et tout le monde trouvait ça de bonne guerre puisque l’objectif était la Révolution. Mais nous sommes entrés dans une nouvelle ère, où les joueurs connaissent la Marseillaise et même l’improvisent sur le perron de l’Elysée, où même les plus petits savent tout de Mbappé leur idole sans se poser une seconde la question de ses origines et pour cause puisqu’il est français. Dès qu’on remarque une couleur de peau on est raciste comme sur les réseaux sociaux russes, polonais, croates, et allemands hélas. Comment une équipe africaine (ou de singes, chose plus atroce encore) a-t-elle pu effacer en 90 mn 90 années de collaboration, de guerres coloniales, de compromissions de la France avec des régimes inqualifiables ?

Eh bien elle l’a fait, et il faudrait le génie de Pindare (il ne chantait tout de même que l’aristocratie qui envoyait ses jeunes, et n’oubliait pas de les sponsoriser) pour chanter cette épopée venue de loin, voulue et entretenue par un stratège de génie. Mais qu’on ne se fasse aucune illusion, la France chante et crie jusqu’à l’ivresse, sans doute pour effacer le Bataclan et les autres attentats ou menaces, cependant pourtant comme « opium du peuple ». On sait à quel point l’opinion est versatile, elle le restera demain avec cette restructuration. Laissez-moi étudier Pindare ces vacances. Ensuite nous referons-nous quelque chose de tout cela. Ou non, du reste.

Alain PRAUD

Debussy, cent ans déjà

En mai 68 puisque c’est aussi l’occasion une de mes copines à Poitiers qui se prénommait Catherine jouait à ravir la seconde Arabesque de Debussy que j’adore toujours mais que le Maître (sa dernière épouse ne l’appelait que comme cela) jugeait lui-même faiblarde. Sauf que le maître est un bien mauvais juge, songeons à Ravel et à son Boléro, la musique la plus jouée au monde désormais. De quelle manière c’est un autre débat.

Bon, en 68 j’admirais tout autant de Catherine sa chute de reins que son Debussy. Cependant soyons honnête j’avais découvert le chef-d’oeuvre (croyais-je) du Maître quelques années auparavant, je ne sais dans quel ordre : Le Quatuor à cordes, il était si jeune, quelle audace, même Beethoven a attendu longtemps avant de délivrer…Bon, ce n’est pas non plus l’opus 133 mais c’est une plante que j’adore et que je cultive, dernièrement par le quatuor Béla à Saint Benoit, un des meilleurs de notre époque, interprétation inspirée, engagée, à cent lieues de ce qui se faisait avant, décadence molle etc. Oui ça y est on commence à comprendre Debussy. Comme Chopin qu’on prenait pour un efféminé…Voyez seulement une de vos amies répéter les Préludes ou l’Etude dite « Révolutionnaire » et vous changerez d’avis instantanément. Chopin c’est écrit pour des bûcherons, comme Liszt, comme Rachmaninov.

Mais justement c’est là qu’intervient le devoir (et malgré mon maître Bernstein j’ignore encore si c’en est un) de vérité, d’authenticité, de sentiment de l’époque. D’abord Lenny, tous les enregistrements le montrent, n’était entouré que d’hommes, quels que soient les orchestres, New York, Cleveland ou Boston sans parler de Berlin. Et pourtant il fait sonner l’orchestre comme si comme aujourd’hui il disposait de femmes partout, même aux percussions (alors qu’en 65 même le harpiste était couillu)…Je crois que c’est bien sûr question d’équité mais aussi et surtout d’image. Peu me chaut qu’il y ait désormais un ratio de femmes dans les cordes, mais chez les cors et les trombones cela m’affecte car elles y ont toute leur place et le montrent, comme dans Bruckner ou Mahler ou Chostakovitch.

Bon ce n’est pas le sujet. Pourquoi Debussy ? parce qu’il est mort en 1918 à son corps défendant, d’un cancer soigné avec les meilleures techniques de l’époque (le radium même) mais ça n’a pas suffi. Il m’avait fourni, et ce sera mon hommage, de merveilleuses initiations musicales qui allaient me préparer à des choses bien plus contemporaines. D’abord bien sûr son fabuleux Quatuor à cordes qui m’a fait rêver jusqu’à Saint-Benoit si récemment, un hymne à la beauté que mon maître et ami Nietzsche eût applaudi des deux mains j’en suis sûr tant il aimait la musique française. Et puis cet extraordinaire Prélude à l’après-midi d’un faune sur le poème de Mallarmé qu’alors je savais par coeur, poème de couleurs et de saveurs comme jamais on n’en avait faits. Et puis ce sera Pelléas et Mélisande, sur un poème tellement décadent et mièvre de Maeterlinck, comment avait-il fait pour en enchanter le siècle qui venait ? Et tout le lyrisme de demain ?

A vrai dire personne n’y entend goutte, à commencer par Debussy lui-même qui se jette dans des entreprises (dont une de Poe) qui ne se concluront jamais. On aurait à la toute fin la Sonate pour violon et piano, une merveille qu’à défaut de la
jouer je relis souvent, où Claude de France a mis toute sa science d’araignée. D’autres parleront mieux que moi de son oeuvre pianistique incomparable. Merci Claude, merci.

Alain Praud

Le jardin de Vonnette, 2 ( malaguena)

Ce monde est un jardin ou paradis
chacun c’est l’usage a le plus parfumé
J’ai parcouru Nishat et Shalimar
mais d’autres ne sont qu’à moi je n’en dis rien
les eaux y circulent entre herbes rares
la plus grande part de cette eau que je bois
entre mes doigts comme ma vie s’écoule
et j’aime sur deux jambes sentir profondément
les forces à l’assaut
J’ai vu cela en acte sur toi mais
ce n’était pas un sujet de conversation
moins que les jeux télévisés la dérive
des continents l’avenir des espèces

(converser, comme un facteur d’éternité)

Alain PRAUD

Le Jardin de Vonnette (1)

L’ancolie la mélancolie sont espèces complices
Pourpre violet couleur des vieilles gens d’avant
et du lilas de la voisine par dessus la clôture
verte

Les fleurs sont repliées, leur avenir parle de nous,
ainsi mes roses embaument sans que je fasse rien
pour ou contre elles

Un tapis de muguet ce début d’avril
presque musical
Comme entre des peupliers
la couleur s’écoule du monde

(il fait si frais même au soleil)

Sous le liquidambar lumière préjugés également
tamisés

Les roses de Meilhan sont partout merveilleuses
Même ailleurs elles disent ce qu’elles sentent

Quand adossé à la verdure au parfum d’autres lilas
je lisais une vie de Berthe Morisot
le ciel peuplé d’oiseaux planant sur ta mémoire
vive encore en ce jour marcescent
de ta naissance

AP

Inactuelles, 64 : De la persistance des miracles

On le sait, je suis fan de Voltaire. Bien moins que de Rousseau et Diderot, mais tout de même. Il était le plus grand christianophobe de son temps, ce pourquoi de nos jours il serait sans cesse stigmatisé pour islamophobie, ce vocable terroriste, pensé par des terroristes, à l’usage des terroristes. Mais bien entendu il s’en tamponnerait le coquillard avec le pinceau de l’indifférence, et poursuivrait son combat contre vents et marées, perinde ac cadaver comme il l’avait appris des Jésuites.

« Un miracle, selon l’énergie du mot, est une chose admirable. En ce cas, tout est miracle. L’ordre prodigieux de la nature, la rotation de cent millions de globes autour d’un million de soleils, l’activité de la lumière, la vie des animaux sont des miracles perpétuels.« (Voltaire, Dictionnaire philosophique, – à l’occasion je citerai l’Edition de Kehl de 1771)
Et c’est bien vrai qu’on parle de miracles à tout propos, dans la langue enfumée de qui veut nous rendre artiste à tout prix et en dépit de toutes nos capacités cognitives.
« Selon les idées reçues, nous appelons miracle la violation de ces lois divines et éternelles. Qu’il y ait une éclipse de soleil pendant la pleine lune, qu’un mort fasse à pied deux lieues de chemin en portant sa tête entre ses bras, nous appelons cela un miracle. » Et deux guérisons inexpliquées par la médecine en relation avec un saint potentiel suffisent à le faire accéder à la sainteté (où son corps désormais exhale un parfum délicieux, comme l’a analysé mon ami Jean-Pierre Albert (Odeurs de sainteté,éditions de l’EHESS) . Du moins on le crut pendant des siècles. Mais on croit encore aux miracles nécessaires, sinon on ne croirait pas aux saints. Rappelons que chez les chrétiens seuls les catholiques et les orthodoxes croient aux saints en tout temps ; les religions réformées n’admettent plus ni saints ni miracles hors les temps bibliques.

Or le pape François, pourtant « moderne », vient de déclarer « sainte » Mère Teresa sous le prétexte de deux miracles reconnus en rapport avec elle (post mortem ça marche aussi). Rappelons que miracle signifie « chose vue mais incroyable », ce qui est tout à fait en phase avec l’Eglise des premiers temps, où plus personne n’avait connu Jésus mais où tout le monde se battait pour lui attribuer des phénomènes paranormaux de toutes sortes, des plus merveilleux (la résurrection de son parent Lazare) aux plus incongrus (l’eau changée en vin aux noces de Cana). Jésus résiste aux propositions sataniques, marche sur l’eau (et se moque de Simon-Pierre qui n’en peut mais et se noie), tout cela est naturel, comme les légendes additionnelles, celle de la via Appia par exemple. Mais il est vrai qu’après le IVème siècle les récits ont proliféré de façon exponentielle, tous plus délirants les uns que les autres, ad majorem dei gloriam bien entendu.

Ce serait un sujet d’études historiques, sociologiques, voire ethno-psychiatriques. Vous rêvez ? L’immense majorité de nos contemporains croit aux miracles, puisque cette même majorité trouve naturelle et sans plus d’examen la canonisation de Mère Teresa. On a même entendu des vedettes de la télé, comme le mignon Delahousse, affirmer que Teresa avait « fait reculer la pauvreté », ce qui relève non de la simple approximation mais de l’hagiographie délirante. Car Teresa n’était nullement une militante tiers-mondiste, elle s’accommodait très bien de l’ordre mondial et de sa déclinaison indienne, elle n’a fait qu’aider des misérables à mourir ailleurs que dans le caniveau (où ils meurent encore un peu partout en Inde). C’est bien, ce ne sera jamais suffisant, et quant à justifier la sainteté… Ronald Reagan qui mit à genoux l’URSS alias « Empire du Mal » est désormais bien davantage un saint pour beaucoup d’Américains, et pas eux seulement. Et je veux bien croire, dans ma toute petite existence matérielle, aux miracles de certaines épiphanies humaines, jeunes filles merveilleusement chaudes comme la braise, orgasmes inoubliables, etc. Voltaire en tout cas a raison : il suffit de regarder la nature pour constater que le miracle est parmi nous et permanent. Dieu (ou l’évolution) est un miracle perpétuel comme disait Voltaire. Et je confirme.

Un certain Tertullien, théologien des premiers siècles popularisé par Nietzsche, n’hésite pas à écrire : Credo quia absurdum, « je crois (ou j’y crois) parce que c’est absurde. » Et c’est vrai que le christianisme dont je suis issu repose sur cette notion de l’ab-surdum, du discordant, du dissonant. Pas étonnant que j’aie tout de suite été séduit par Stravinski et Bartok puis Boulez. Plus j’étais catholique, plus j’allais vers la dissonance. Je dois être en bonne voie vers la sainteté, car la dissonance m’enchante et de plus en plus. Quand elle a un sens, naturellement. Mais vous l’aviez compris tout de suite. C’est bien là que gît le lièvre. Comment ma dissonance fondamentale pourrait-elle maintenant entrer en consonance avec un corps de doctrine dont je rejette et réfute l’essentiel ? Je veux bien que la chair revive, si c’est une métaphore ; mais je ne serai jamais de nouveau catholique s’il faut que j’adhère à la résurrection des corps, en premier lieu celui de Lazare, qui sentait déjà ( Jean, 11, 40). « Il cria d’une voix forte : « Lazare, viens ici, dehors ! » Le mort sortit, pieds et mains liés de bandelettes. Jésus dit : Déliez-le et laissez-le aller. »

Il est certain que si l’on croit cela on peut tout croire. Et inversement, si l’on prétend croire, d’abord il faut croire cela qui est absurde. A un moment crucial de Crime et châtiment, un des plus grands romans qui furent jamais, le juge Porphyre demande à Raskolnikov s’il croit à la résurrection de Lazare. Oui, dit l’autre, machinalement. Alors Porphyre hausse le ton : Y croyez-vous littéralement ? Et c’est bien là que le bât blesse, la question qui tue. On peut admettre et même propager cent et mille métaphores – mais la résurrection de Lazare ne supporte que la lettre. Vous y croyez, vous êtes catholique (ou orthodoxe); vous hésitez ? Alors vous êtes dehors. Je voudrais bien croire, moyennant un peu de science (mais un peu de science éloigne de Dieu, a dit Pascal) qu’un mort tout frais puisse revivre (nul ne sait ce que peut un corps, dit Spinoza). Mais un mort « qui sent déjà » n’est plus un corps, selon toutes les formes et accidents de la pensée humaine : c’est un enjeu moléculaire qui ne nous appartient plus et sur lequel nous n’avons plus à dire.

Il y a longtemps que je m’offusque en silence – mais clamant dans le désert – de ces expressions qu’on prétend françaises, formules en vérité conservées dans le formol : « c’est un miracle si…par miracle…miraculeusement… » Plus les sciences dites exactes avancent leurs pions, plus on entend fleurir ces formules insensées, jusqu’à des vedettes éphémères du PAF le bien nommé qui se déclarent partisans de la royauté, tenants de l’Eglise de France dans toutes ses dimensions, voire adeptes des extra-terrestres. Comme le dit un célèbre journal satirique, le mur du çon chaque jour est franchi, voire pulvérisé. Car dès que l’on croit on est en état de faiblesse. Mieux vaut affirmer avec suffisance « je pense que… », même si c’est presque toujours une offense à la pensée, que « je crois » qui est une démission absolue du bon sens selon Descartes et de toutes les hypothèses rationnelles qui ont suivi. « Je crois », « c’est un miracle » : insultes éclatantes aux Lumières dont nous nous réclamons, que nous nous devons de défendre contre vents et marées, contre les musulmans jihadistes comme contre les cathos intégristes. Nous ne réfutons pas absolument l’idée de sacré, mais votre sacré nous est émétique, désolé pour vous. Ebarbez-le d’abord de ses absurdités les plus criantes (et criardes) et nous commencerons à dire entre nous de ce qu’est le dire précisément. Mais il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que ça n’en prend pas le chemin.

Alain PRAUD