Nishat 218

Mesurera-t-on la détresse

des étoiles des galaxies

si éloignées si étrangères

( par exception la main gauche

tient la droite et l’étreint )

Sommes-nous devenus ainsi

privés de matière en somme

condamnés à l’espacement

orphelins du réel

Alain PRAUD

Nishat 217

Le ciment bleui par l’ombre des arbres

l’ombre gagne l’herbe et se ramifie

par capillarité elle prend en verdure

( vingt nuances sans compter les bleus )

Tout alentour le monde se moralise

vaisseau après vaisseau tant il est vrai

que la plante a pris barre sur nous

Alain PRAUD

Nishat 215

Devions-nous tellement nous prolonger

comme une batteuse du vivant ( capri

cieusement ) quand un poing s’est abattu

sur la batterie et les accessoires

de l’immense qui sous nous se dérobe

N’importe comme les petits les lucides

nous voici à la marelle dessinée

de frais juste avant nos frayeurs

Alain PRAUD

Nishat 214

Nos grands-pères allaient à l’école pieds nus

les souliers sur l’épaule pour ne pas les user

ou en sabots sur des verstes des li des lieues

par tous les temps concevables

Dans l’aube où les coqs s’interpellent

avec le sommeil leur mémoire m’étreint

Ame en toi je ne crois guère nous sommes

las ou ardents sur un coteau de tessons

Alain PRAUD

Guilhem IX (d’Aquitaine) : Farau

un vers de dreit nien

Farai un vers de dreit nien

Non er de mi ni d’autra gen

non er d’amor ni de joven

ni de rien au

qu’enaus fo trobatz en durmen

sus un chivau

Ferai poème de pur néant

ne sera moi ni d’autres gens

et ni d’amour ni jeunes gens

ni de rien autre

je l’ai trouvé en sommeillant

car chevauchant

Ne sai en qual guizam fui natz

no soi alegres ni iratz

no soi estrahntz ni soi privatz

ni non puesc au

qu’enaisi fui de nueitz fadatz

sobr’ un pueg au

Ne sais sous quel astre suis né

ne suis joyeux ni irrité

ne suis farouche ou familier

ni autrement

de nuit fus possédé de fée

sur un sommet

Ne sai coram sui endormitz

ni coram veill s’om no m’o ditz

d’un dol corau

e no m’o pretz una fromitz

per Saint Mersau

Ne sais quand je suis endormi

quand veille si l’on ne me dit

à peu que le coeur ne me bris

de dol cordial

il ne me pèse une fourmi

par saint Martial

Malautz soi e cre mi morir

e re no sai mas quan n’aug dir

metge querrai al mieu albir

e nom sai tau

bos metgeser si-m pot guerir

mor non si mau

Malade suis me vois mourir

je ne le sais que par ouï dire

querrai médecin à ma guise

ne sais trop qui

il sera fort s’il me guérit

ou gare à lui

Amig’ ai ieu non sai qui s’es

c’anc no la vi ni si m’aint fes

ni no m’en cau

c’anc non ac norman ni franses

dins mon ostau

J’ai amie ne sais qui elle est

car jamais ne l’ai vue de vrai

ne m’a rien qui me plaise ou pèse

et peu me chaut

ainsi ni normand ni français

en mon château

Auc non la vi et aim la fort

anc no n’aie dreit ni ho-m fes tort

no-m pres un jau

qu’ien sai gensor e belasor

e que mais vau

Sans l’avoir vue je l’aime fort

Elle ne m’a fait ni droit ni tort

quand je ne la vois c’est tout comme

ne la prise pas plus qu’un coq

j’en sais plus noble et plus accorte

et qui mieux vaut

Fait ni lo vers no sai de cui

e tramettrai lo a celui

que lo-m trametra per autrui

lay ves Anjou

que-m tramezes del sieu estui

la contraclau

Ai fait ces vers ne sais de quoi

et les transmettrai à quelqu’un

qui les transmettra à quelque autre

jusqu’en Anjou

qui m’enverra de son fourreau

la contreclef

(traduit de l’occitan par Alain Praud)

Nishat 213

Le temps de notre vie n’est à nous ni personne

il s’écoule sous l’horloge des astres

et d’autres choses subtiles comme l’immense

gestion centralisée ( même pas sûr ) de ce corps

que nous croyons nôtre depuis si longtemps

et qui jour après jour par bribes nous échappe

sans vraiment nous en informer

tandis que le monde déroule son diaporama

Alain PRAUD