Nishat 262

Voués dès l’enfance à la musique bonne

( celle qui augmente et cimente, la jointive)

  • ce qui n’est pas elle est bruit et fureur –

A la musique vraiment pensée joinstuite

il semble qu’on ne peut en conscience résister

Et c’est un autre secret du monde

Alain PRAUD

On se souvient de ces automnes

Le sous-bois odorant bruissant sous le pas

Telle douceur que tout lâche prise

et que les arbres semblent discourir

( notre bien-être venu de l’entretien infini

de ces autres êtres si fraternels )

Très haut le ciel, déclin et envol du temps

Alain PRAUD

(4 octobre 2020)

Beethoven , le mystère

« Que m’importe votre sacré violon quand l’esprit souffle en moi ! »

Il s’agit du terrible finale prestissimo du 3e quatuor op. 59 Razumovski, et celui qui est envoyé dans les cordes est le premier violon du quatuor d’un prince (mais que le public appelle Quatuor Beethoven). Le pauvre Schuppanzigh s’en est remis sans doute, puisque jusqu’à la fin, et des difficultés himalayennes pour un quatuor, il jouera fidèlement tous ceux du maître.

Cette évocation sera brève, mais j’ai voulu l’attaquer par la face la plus abrupte. Il y a d’autres génies bien sûr, mais Beethoven c’est la face nord, la tibétaine, du Qomolungma. Déjà il faut une liasse d’accréditations pour accéder à cet homme impossible, mais il se peut qu’en votre présence il ne dise plus rien, prétextant sa surdité. Ou alors sur votre bonne mine il vous laisse jouer un peu sur son pianoforte, et vous êtes son ami pour la vie. A trente ans il découvre les atteintes de la surdité, dix ans plus tard alors qu’il compose des chefs-d’oeuvre il comprend qu’elle est incurable. Alors il lui arrivera de lancer son chausse-bottes contre les murs dans l’espoir d’entendre un son. Et certains qui l’ont entendu hurler des thèmes de la Neuvième en sont restés médusés.

Il n’est pas le génie solitaire et livré à la foudre que le romantisme a construit et que le XXe siècle a caricaturé (ma professeure de violon Yarka Novacek baissait la voix quand elle citait son nom) (et avec le Cercle musical saintais qu’elle avait fondé elle jouait intrépidement tous les quatuors du maître,avec ici un pharmacien, là un cheminot)…Dès mon enfance pourtant ouvrière j’ai donc entendu parler de Beethoven comme d’un dieu encore vivant, un concurrent du Christ. Et puis Yarka nous a emmenés ses élèves préférés (3) assister aux concours de violon du Conservatoire de Bordeaux. Et nous avons vu le ciel ouvert. En classe d’Excellence il n’y avait que trois candidats, et c’était l’allegro initial du Concerto de Beethoven. Un des trois s’est imposé d’emblée, et j’ai entendu un chef-d’oeuvre absolu du violon. Pour bien jouer ce concerto (pour le jouer, plutôt) il faut être un oiseau ou un ange car tout se joue dans l’aigu avec une sérénité d’asymptote. Actuellement selon moi c’est Hilary Hahn.

Le célèbre Kreutzer de la sonate pour piano et violon à lui dédiée ne l’a jamais jouée pour diverses raisons que je résume en pusillanimité. Comme avant lui Bach et plus tard bien d’autres Beethoven se soucie peu de ses interprètes, l’esprit souffle, ils n’ont qu’à suivre le mouvement. Et cependant quand il s’agit de nous autres humbles choristes il semble qu’il en aille autrement. Car dans la Messe en ut de 1808, seulement sa deuxième oeuvre sacrée depuis l’oratorio Le Christ au Jardin des Oliviers qu’à la vérité on ne joue jamais, il fait en sorte que tout soit chantable, au prix d’une attention de tous les instants. Parce que chanter cela c’est lire la piste en temps réel, sans copilote. A cette époque Ludwig est patronné par un de ces princes impériaux, voire russes, qui accompagnent son destin, les Lichnowski, Galitzine; Esterhazy (la même famille qui avait « provoqué » la symphonie « Les adieux » du maître et papa Haydn), Razumovski…Ce carcan lui pèse au point que sur un coup de tête il se séparera d’un de ces protecteurs, et d’une pension royale. Mais il a tout appris de Haydn, de Salieri, et le contrepoint avec Albrechtsberger. Alors il sait comment ménager un choeur comme nous, et c’est un bonheur constant.

Nous célébrons les 250 ans de Beethoven, comme de ces autres génies allemands que sont Hölderlin et Hegel, alignement des astres. En vérité nous avons manqué ne rien célébrer du tout, si nous le faisons quand même c’est en voilure réduite, sans l’orchestre, choeur réduit de moitié, accompagnement de piano. Et il aura fallu les dents de Daniel Bargier (de Beethoven donc) pour que la chose soit possible, avec le concours de Philippe Hoarau dans la sonate Pathétique, autre chef-d’oeuvre. Mais ce furieux de Ludwig savait aussi rire et remercier. Venez sans crainte et nombreux.

Alain PRAUD

Nishat 258

Le sol et le ciel et l’air et le feu

et la mer inlassable sans vent

Chacun devient un Centaure mourant

sous un ciel chaque soir incendié

Quand des oiseaux en nombre mesuré

sans prédateurs propagent la légende

d’un monde parfait là-bas au loin

Alain PRAUD

(22 septembre 2020)

Nishat 256

Enfant pleinement oiseau insecte

puis très vite la tyrannie de la pensée

On s’habitue oui comme tout le monde

séparé de l’Un par une main impérieuse

Enfant le hululement nous effraie

parce que c’est le cri même de la nuit

Maintenant je voudrais être requin

rapide élégant à tout adapté

à tout performant tout le temps heureux

sans savoir ce que c’est

Alain PRAUD

(17 septembre 2020)

Nishat 255

Je glisse gris dans les eaux noires

lisse silencieux prodige de l’évolution

je croise des espèces dorées que m’importe

je m’applique à ne pas scintiller

L’absolue solitude est mon lot

J’ai seize opercules bien clos

d’où s’élancer la disparition

pour jamais de l’intelligence

Alain PRAUD

(13 septembre 2020)

Nishat 254

Ils sont partis par fierté

ou solidarité de village

ou parce que plus rien n’était possible

dans l’empan des deux mains

Ils flottent entre deux eaux

si jeunes souvent anonymes

On se souvient de ses seize ans

quand on nageait travers de Garonne

pour épater pour rien

Alain Praud

(12 septembre 2020)