Inactuelles, 77 : Silence, on noie

Je devrais me taire sans doute, et ma paresse naturelle y incline. Continuer à m’émerveiller de la nature, des papillons, des oiseaux, des enfants, de la musique surtout sans quoi je ne peux vivre. Et puis nous sommes en vacances, enfin nous les nantis qui gémissent toute l’année sous le joug d’un dur labeur, quand 90 pour cent de la planète ignorent jusqu’au sens de ce mot, vacances. Qu’importe après tout : revendiquant des vacances pour leurs enfants, certains ont cru qu’il suffirait d’incendier un restaurant de luxe, l’esprit humain a de ces détours. Même d’autres plus exaltés échafaudaient des guillotines pour qui, en tout cas pour qui leur hérissait le poil. Des voisins ont dû trembler, même certains beaux-frères.

Mais la récré est terminée et les vacances sont pourries, car la vraie saloperie, celle qu’on fourre sous le tapis depuis des lustres, oui la vraie saloperie continue. Sous la pression de leurs opinions publiques (oui, elles ont leurs raisons, merci, je sais) les gouvernements unanimes se sont encore concertés pour mettre la poussière sous le tapis – sauf que cette fois ce n’est plus possible. Je ne suis pas spécialiste de ces questions migratoires, des spécialistes il y en a partout, grassement payés, qui ne font rien. Comme mon maître Montaigne je ne suis qu’un humble humaniste qui observe et s’interroge. Et même si je reste à l’ombre toute l’année j’éprouve oui quelque compassion pour les baigneurs innocents dont le séjour est à jamais terni par des cadavres échoués, dauphins non vous n’y êtes pas, mais oui humains. Naturellement la première réaction de ces braves gens est de demander un transfert hôtelier voire une indemnisation, après tout leurs enfants avaient été soumis à des scènes choquantes d’autres enfants, certes noirs mais quand même noyés à leurs pieds.

Normalement et vu mon âge, mon expérience, l’âge de ce blog surtout bientôt dix ans je devrais m’en tenir là, mais non. Comme on dit en gascon francisé, figure-toi que si la colère m’atrappe…Je suis hanté par ces enfants noyés avec leurs mères enceintes, et les ados, les quasi invalides. Qui de bonne foi peut croire que ces gens veulent nous envahir et profiter de notre système de redistribution que le monde entier (à l’exception des gilets jaunes) nous envie ? Ils ne veulent que survivre ailleurs, plus au nord, à des conditions de vie détestables voire impossibles, atroces même pour le Soudan, l’Erythrée cet anus mundi dont personne jamais ne parle parce qu’on se fout de la géographie quand on hurle à la dictature le ventre plein. Même ces considérations m’indiffèrent désormais.

Car il serait trop facile d’incriminer tel ou tel gouvernement, telle changeante majorité législative, la question n’est plus là, il s’agit de savoir si nous voulons demeurer un donjon aigri rabougri ou si nous acceptons un peu d’ouverture à ces immenses potentialités qui frappent à la poterne. Pour l’instant nous n’en sommes même pas là. On ramasse par centaines des corps humains sur nos plages, et cela décourage tout commentaire.

Alain PRAUD

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Nishat 166

Reste sourd coeur éveillé n’écoute pas

la lourde nuit qui veut progresser en toi

à toute force avec son cortège d’effacés

Un vaisseau maternel à toutes voiles

glisse chargé d’enfants de fruits

Le ciel s’ouvre le vent caresse

L’horizon infiniment se déploie

Alain PRAUD

pour Anise

Deux choeurs de concert (juin 2019)

Joseph Guy Ropartz, plus connu comme Guy Ropartz (1864-1955) est un compositeur trop rarement joué, comme d’autres de sa génération – Pierné, Dukas, Koechlin, le grand Albéric Magnard son ami (dont l’opéra Guercoeur, qui n’avait plus été joué depuis sa création en 1931, est représenté ces jours-ci à…Osnabrück), tué en 1914 en défendant sa maison contre l’envahisseur… Cependant nous sommes des privilégiés, puisque lors d’un concert à deux chefs (juin 2016, avec Michel Piquemal) nous avions déjà entendu le Psaume 119 dirigé par Daniel Bargier. Cette fois Daniel a choisi le Psaume 136 (1897, en français) et l’impressionnant Psaume 129 ou De profundis (1941), défendu au disque par Michel Piquemal avec le Requiem du même Ropartz – l’unique référence discographique pour ces deux oeuvres semble-t-il. C’est une musique exigeante, fervente, contrastée, véhémente quoique résolument tonale, où l’on a pu goûter une fois encore la prestation de Din Rajaoson, jeune baryton qui se bonifie d’année en année.

Cette fois c’était un concert non seulement à deux chefs mais à deux choeurs, puisque Jacques Detan était invité avec son ensemble Villancico qui fête ses 40 années d’existence et qui est bien connu à la Réunion. Ils donnaient à entendre deux fragments du Requiem (1985) de l’Anglais John Rutter, dont le Choeur Régional avait donné (2013) le grand Gloria avec Daniel Bargier au pupitre.

Puis les deux choeurs fusionnent (Villancico / Choeur de chambre du Conservatoire), et sous la direction de Daniel Bargier l’église retentit des Chichester Psalms (1965) de Leonard Bernstein. Malgré la célébrité de son auteur, cette oeuvre très atypique est moins jouée que l’illustre West Side Story dont Spielberg prépare une nouvelle version cinéma. Commandée par la cathédrale de Chichester en Angleterre, mais d’abord créée à New York avec grand succès, l’oeuvre plutôt ample (25′) reprend des fragments en hébreu de la Bible hébraïque, qui vont de la sérénité rêveuse à cette rythmique impétueuse voire violente qui porte la marque du grand Lenny. Pas facile donc, surtout que les deux choeurs ne sont pas toujours au même niveau technique ; mais ça passe, et même fort bien. Je dirai même que la relative timidité des uns, mêlée à la relative assurance des autres, produit une sorte de léger tremblé photographique qui ne nuit pas à l’expressivité de l’ensemble, bien au contraire ! Très remarquée et donnée en bis, la deuxième partie (sur trois) nécessite en soliste un garçon soprano (Psaume h131, « Adonai, Adonai ») : c’est peu dire que la voix d’ange du très jeune Théo Chavriacouty, élève du cursus Jeunes Voix du CRR, n’a pas transporté que sa famille mais l’ensemble du public. Merci à tous !

Alain PRAUD