The brutality of fact (Francis Bacon, toujours)

Je ne sais plus vraiment quand j’ai rencontré Bacon, sa peinture. Sans doute à l’époque où je rencontrais des gens, Aragon, Claude Simon. Mais pas lui, ne me serait pas venu à l’idée, même pas pédé comme on disait alors dans le milieu, je ressemblais à Koltès jusqu’à la coupe de cheveux, pas vraiment le genre bad boy que le maître affectionnait jusqu’au masochisme. Surtout je ne voyais pas l’intérêt, même si déjà cette peinture qui cassait tous les cadres m’intéressait au plus haut point. Mais j’étais fasciné par Cremonini, quelle erreur. Alors quand j’ai vraiment rencontré Bacon je l’ai pris en pleine gueule. Comme on sait bien il faut être devant les vrais formats, les vraies textures. Bacon disait qu’il s’en tenait à des formats modestes en regard de ses grands rivaux comme Pollock (« vieille dentelle ») ou le dernier Rothko (« sort of dirty marroon »). Devant les triptyques de Bacon on se sent aussi petit qu’à Lascaux d’autant que c’est interdit. On reste interdit devant Bacon, comme les tout premiers visiteurs londoniens de 1945, comme les prestigieux invités du Grand Palais bien plus tard qui en sortaient chancelants et comme égarés. On peut raconter ce qu’on veut, Oedipe et Cie, cette peinture il en convient lui-même vient du derrière de la tête, c’est un accident, toute ma peinture est un accident.

On dira c’est comme tous les grands, Picasso dans le film de Clouzot, etc. Oui mais non, car chez Bacon l’accident n’est justement pas au sens trivial mais comme l’a bien perçu Deleuze : un accident toujours mais en regard de la substance toujours absente ou dévoyée, profanée. L’accident c’est ce que nous souffrons s’il reste accident, s’il y a un après rassurant, quelque lumière et normalité retrouvée. L’accident permanent est atroce, personne ne le supporterait. Or dans des décors géométriques et presque rassurants sur le tard, grands aplats enfantins rose-thé ou safran se déroulent de terribles tortures, s’étalent des moignons informes dont on se demande… Justement on se le demande sans réponse depuis le début, ce n’est ni homme ni bête et pourtant il y a là quelque chose qui veut faire l’homme, pansements, seringues, plaies et bosses, chairs sanguinolentes , amalgamées, choses pires, innommables sinon en peinture. L’innommable est devant nous toujours, depuis ces terribles Figures au pied d’une crucifixion (« une » !) jusqu’à ces accidents étalés aux yeux du monde comme de l’amant George Dyer trouvé mort d’overdose sur le trône des toilettes à Paris, à la veille de la rétrospective qui rendit Bacon aussi immense que Picasso son idole entre deux haies de gardes républicains.

Alors des décennies plus tard on pourrait dire (d’autant qu’on a à peu près tout eu à lire, dont Deleuze essentiel : Bacon, logique de la sensation) bon, j’ai mis à distance, je maîtrise à peu près. Mais il n’y a pas de peinture à peu près, surtout celle-là. Même feuilletant un livre de ces images parfois je referme. Il y a longtemps que je n’ai vu exposé Bacon en vraie grandeur, et toujours avec la même sidération, le sang comme du vrai, les caillots et tout. Et cette femme qui déambulait dans le Musée Maillol grommelant « Mais que c’est laid, que c’est laid » faisant l’atmosphère au fond car l’espace était insuffisant et alors devant les triptyques des années 70 on suffoque absolument. Non Bacon c’est comme un rêve (pas un cauchemar, un rêve tout simple), on se réveille ébloui et rageur de ne pas retrouver cet accident essentiel mais non, fallait rester là c’est tout. Cent fois Bacon dit (nous avons cette chance, pas Van Gogh) que jamais il n’a voulu mettre mal à l’aise qui que ce soit, que juste il a dans la tête un schéma comme un rêve qu’il n’arrive jamais à figurer, qu’il fait donc un tableau tout autre et par accident. Quand on lui fait remarquer que ces accidents sont tout de même des cataclysmes métaphysiques apocalyptiques il ouvre des yeux bien ronds comme il sait faire, mais non, c’est une recherche de la beauté voyez-vous, celle de la bouche par exemple comme elle est représentée dans des traités de stomatologie où c’est si beau, ces couleurs, je n’y arrive pas.

Lui-même rentrait souvent amoché de ses nuits éthyliques avec de très mauvais garçons les seuls qu’il aimait, même une fois à la limite de perdre un oeil et refusant l’anesthésie au grand dam du chirurgien. On verra ça en à peine plus soft entre Pierre Bergé et YSL, et bien sûr Bacon était de ce monde, Tanger Marrakech. Mais il portait en lui un univers si terrifiant que lui-même détruisait la plupart de ses tableaux, même disait-il quelques uns qu’il regrettait. Car ces tableaux qui nous terrifient le terrassaient aussi dès que peints, le fascinaient comme en hypnose, il fallait les lui arracher littéralement pour les exposer et vendre, la cote il s’en foutait pourvu qu’il puisse assouvir ses nuits pharaoniques et même les jours lucides, sachant que pour lui boire un coup c’était descendre deux bouteilles de brouilly ou de Krug millésimé. Ce qui m’a toujours effrayé dans la peinture c’est qu’on ne sait pas où on va, chaque fois, jamais. Certains n’en disent rien et se jettent par la fenêtre, d’autres bavards se retrouvent avec une balle dans la poitrine va savoir pourquoi. La peinture c’est dangereux oui surtout quand en plus on se fait casser par les collègues, Bacon a tout entendu et n’est pas en reste, Pollock c’est de vieilles dentelles, le dernier Rothko un marronnasse impossible. Il est plus discret sur son vieux complice Lucian Freud et seul vrai rival peut-être mais n’en pense pas moins car leurs univers sont antinomiques ( la cote de Freud s’envolera enfin après la mort de son aîné ). Le seul qu’il adule sans réserve est Picasso, seul peintre à être allé au bout de la peinture et pas une fois mais plusieurs. Le rêve absolu.

Michel Leiris qui le connaissait depuis 1966 et continuait à le voussoyer disait que sa démarche était celle d’un homme qui s’apprête à danser à tout moment sans raison apparente. Il faudrait parler aussi de sa diction gourmande en anglais comme en français, un peu apprêtée so british mais au bord des pires atrocités qu’annonçait son regard de chouette effraie allumée ou mieux d’Erinye d’Eschyle. Avec lui dès la deuxième bouteille on n’était déjà plus dans ce bar louche mais dans l’Orestie où il vous happait impitoyablement, un habitat inhabitable par quiconque et même par lui puisqu’il détruisait presque tout. J’aime son amitié avec Michel Leiris parce que tout les sépare au fond comme sur la forme (il y faudrait tout un article) – mais cela simplement à propos de l’art du portrait chez Bacon et de l’autoportrait, une des pierres de touche de son génie. Leiris est déjà un personnage d’une complexité inépuisable, alors Bacon fait de lui des portraits plus inépuisables encore, infiniment plus ressemblants que les photos dont il s’inspire. Seul ce regard avait pu arracher au portrait du pape Innocent X par Velazquez la pellicule en effet salement brutale et comme terrifiée de sa face (portrait refusé car trop réaliste, pas assez papal) pour en faire ce cri sur chaise électrique qui hante le XXe siècle pour toujours. Maintenant que nous avons les documents nous voyons ce doux dingue toujours entre deux vins faire mine de tout édulcorer, de tout normaliser en somme devant l’immense déni de son oeuvre horriblement, inacceptablement humaine – quand par instants étincelle ce regard de diable ou de diablotin qui a vu ce que jamais nous ne verrons et que mieux vaut.

Alain PRAUD

Pas de mots

Il se dit de plus en plus quelque chose comme cela : je n’ai pas de mots, je n’ai pas les mots, et plus radical encore : il n’y a pas de mots. Alors je sais bien, je connais les statistiques, il paraît que les jeunes d’aujourd’hui, etc. D’abord de quels jeunes parle-t-on, de quels milieux sociaux, sachant qu’on a toujours dit la même chose ?

Non, il s’agit d’autre chose, philosophique. On a toujours eu les mots adaptés aux circonstances, on les disait sans y penser et voilà. Mais plus va et plus c’est impossible car la mort violente irradie l’espace public : face au massacre du Bataclan et des cafés alentour il n’y a plus de mots en effet, plus de mots adaptés. On est en 1916 mais on a perdu le code des blessures, mâchoire arrachée, etc. Armes de guerre dans l’espace public. Blessures de guerre dans l’espace public voire privé. La guerre chez nous jusque dans nos foyers. Je n’ai pas de mots, pas ceux-là. Je ne les ai pas parce que je ne les ai jamais eus.

Mais ce qui se dit là et très généralement, dans l’espace privé comme public des réseaux sociaux, c’est seulement une paresse. Bien entendu qu’ils sont là les mots mais je me refuse à les convoquer car pourquoi ? C’est si facile de dire mon émotion dans le manque comme tout le monde, nous avons les mêmes affects alors pourquoi chercher plus loin ?

Car à moi aussi il m’arrive de chercher mes mots, mais si je les cherche c’est qu’ils sont là, ils n’ont jamais manqué, étaient seulement dans le vestibule. Et il en va de tout un chacun, sauf pour de terribles pathologies. Surtout ne nous laissons pas aller à ces confusions.

Je n’ai pas de mots. Mais peut-être demain. Et puis d’autres seront validés, d’autres exclus, c’est la vie. Nous sommes toujours à portée de mots.

Alain PRAUD

Nishat 172

A la lisière des grands bois

j’avais élu un hêtre en boule

(il lui avait plu de pousser ainsi)

Inutile d’aller plus avant aucun oiseau

d’ailleurs ne s’y risque

et pourquoi Ce monde est si rond

comme la margelle d’un puits

voulu par de pieux ancêtres

Alain PRAUD

Orphée enfant, 8 : Julien Gauthier (déploration)

Ce quinze août au nord du Canada sur la rive du fleuve Mackenzie un Français de 44 ans a été enlevé et tué par un grizzly. L’accident est rare, et l’info a fait le tour du monde. Ce Français n’était ni un touriste (il était d’origine canadienne) ni un randonneur, ni un aventurier (quoique). Julien Gauthier était preneur de son et compositeur, professeur au conservatoire de Gennevilliers, connu et respecté de ses pairs aussi bien en métropole qu’à la Réunion…

En 2016 Julien Gauthier a obtenu le rare privilège de demeurer en immersion totale dans l’archipel des Kerguélen qui dépend des TAAF (terres australes et antarctiques françaises) gérées depuis la Réunion et où seuls des scientifiques peuvent temporairement résider. Le seul moyen d’y aller est le Marion-Dufresne, 15 jours de mer pas commode à l’aller comme au retour. Il est resté quatre mois sur place à enregistrer les sons de la nature, vents hurlants, cris d’oiseaux, chants d’éléphants de mer, en vue d’une symphonie dite Australe, créée en 2018 par l’Orchestre symphonique de Bretagne. Cette oeuvre devait être interprétée par l’orchestre du CRR le 17 novembre dernier à la Réunion sous la direction de Laurent Goossaert, concert différé pour cause d’agitation sociale et renvoyé en novembre 2019. Ce sera un concert en hommage.

Les musiciens du CRR parlent du compositeur avec émotion, et il faut voir Laurent Goossaert parler d’eux et de leur contact immédiat avec cette musique si exigeante, qui reprend et réorganise tous les grands codes de la musique symphonique moderne, de Stravinsky (le plus évident) à Dutilleux, avec aussi les sons de cette nature extrême. C’est une trame richement colorée, plus tropicale qu’antarctique, de la famille si l’on veut des Connesson, des Dalbavie. Un vrai métier, séduisant sans complaisance. De la belle ouvrage.

Après un mois en isolation à Ouessant ce diable d’homme avait donné une pièce intitulée Ar Gwalarn et donnée en mai 2019 par l’OSB. Un homme heureux en somme, mais toujours en recherche d’ailleurs comme tout artiste véritable. Alors avec une amie photographe scientifique connue aux Kerguélen il avait formé un nouveau et très ambitieux projet, la descente en canoé sur 1500 km de l’immense fleuve Mackenzie, avec prise de sons et de notes. C’est là que son destin l’a croisé.

Les grands prédateurs de ces régions quasi inhabitées ne croisent jamais d’humains, ne savent ce que c’est, même. Un être à sang chaud est une proie. Le jeune Bela Bartok parcourant la Transylvanie avec son magnétophone primitif aurait pu finir ainsi, il n’en fut rien. Julien Gauthier était la pointe audacieuse d’une musique qui ne va faire que s’épanouir, n’en doutons pas. La paix de la grande forêt soit à jamais sur lui.

Alain PRAUD

Nishat 171

Ce monde flottant est une

pirogue sur l’eau grise fertile

historique et mouvante sans fin

Petite barque où me mènes-tu

seul mais rameur encore et croquant

au passage quelque légume exquis

Ou d’un trident précis prélevant une carpe

dédaignée du martin-pêcheur

(une brume bleue déjà descend)

Barque de pierre sur un petit lac

insondable

Alain PRAUD

Inactuelles, 77 : Silence, on noie

Je devrais me taire sans doute, et ma paresse naturelle y incline. Continuer à m’émerveiller de la nature, des papillons, des oiseaux, des enfants, de la musique surtout sans quoi je ne peux vivre. Et puis nous sommes en vacances, enfin nous les nantis qui gémissent toute l’année sous le joug d’un dur labeur, quand 90 pour cent de la planète ignorent jusqu’au sens de ce mot, vacances. Qu’importe après tout : revendiquant des vacances pour leurs enfants, certains ont cru qu’il suffirait d’incendier un restaurant de luxe, l’esprit humain a de ces détours. Même d’autres plus exaltés échafaudaient des guillotines pour qui, en tout cas pour qui leur hérissait le poil. Des voisins ont dû trembler, même certains beaux-frères.

Mais la récré est terminée et les vacances sont pourries, car la vraie saloperie, celle qu’on fourre sous le tapis depuis des lustres, oui la vraie saloperie continue. Sous la pression de leurs opinions publiques (oui, elles ont leurs raisons, merci, je sais) les gouvernements unanimes se sont encore concertés pour mettre la poussière sous le tapis – sauf que cette fois ce n’est plus possible. Je ne suis pas spécialiste de ces questions migratoires, des spécialistes il y en a partout, grassement payés, qui ne font rien. Comme mon maître Montaigne je ne suis qu’un humble humaniste qui observe et s’interroge. Et même si je reste à l’ombre toute l’année j’éprouve oui quelque compassion pour les baigneurs innocents dont le séjour est à jamais terni par des cadavres échoués, dauphins non vous n’y êtes pas, mais oui humains. Naturellement la première réaction de ces braves gens est de demander un transfert hôtelier voire une indemnisation, après tout leurs enfants avaient été soumis à des scènes choquantes d’autres enfants, certes noirs mais quand même noyés à leurs pieds.

Normalement et vu mon âge, mon expérience, l’âge de ce blog surtout bientôt dix ans je devrais m’en tenir là, mais non. Comme on dit en gascon francisé, figure-toi que si la colère m’atrappe…Je suis hanté par ces enfants noyés avec leurs mères enceintes, et les ados, les quasi invalides. Qui de bonne foi peut croire que ces gens veulent nous envahir et profiter de notre système de redistribution que le monde entier (à l’exception des gilets jaunes) nous envie ? Ils ne veulent que survivre ailleurs, plus au nord, à des conditions de vie détestables voire impossibles, atroces même pour le Soudan, l’Erythrée cet anus mundi dont personne jamais ne parle parce qu’on se fout de la géographie quand on hurle à la dictature le ventre plein. Même ces considérations m’indiffèrent désormais.

Car il serait trop facile d’incriminer tel ou tel gouvernement, telle changeante majorité législative, la question n’est plus là, il s’agit de savoir si nous voulons demeurer un donjon aigri rabougri ou si nous acceptons un peu d’ouverture à ces immenses potentialités qui frappent à la poterne. Pour l’instant nous n’en sommes même pas là. On ramasse par centaines des corps humains sur nos plages, et cela décourage tout commentaire.

Alain PRAUD

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