Michel Bez : Ceci est mon coeur , ou les Ex-Votos

J’ai dû voir des ex-votos avant de savoir lire – forcément, à la suite de mes parents je hantais les églises déjà, n’avais pas les yeux dans les poches ; et ces plaques boulonnées à hauteur de lecture n’ont pas pu ne pas m’intriguer un peu. Beaucoup plus tard, dans la cathédrale d’York, j’ai pu en contempler des murs entiers. Mais les Ex-Votos de Michel Bez sont d’une toute autre nature. D’abord c’est de la peinture, et de format respectable – pas d’écriture, si ce n’est sur les cartels, et en latin d’église, manière d’intimer Qui m’aime me suive. Et donc surtout ceci : la peinture de Michel Bez n’est pas de celles devant quoi on déambule, comme dans l’oeuvre célèbre de Moussorgski. Elle vous prend ou elle vous expédie, au diable sans doute. Pas de milieu. Qui n’est pas avec moi est contre moi. Et si tu n’es que tiède, comme il est dit dans l’Apocalypse, je te vomirai de ma bouche.

Baroque est presque un mot trop faible, ou bien il faudrait dire flamboyant comme le gothique, le roncier du jubé de l’église de Brou dont la reproduction en noir et blanc enchantait mon enfance. Il faudrait imaginer en plein coeur du XXIe siècle une abbaye secrète, tenue par un ordre de moines-soldats, de Templiers on ne sait comment survivants et harnachés façon Guerre des Etoiles (car oui, c’est aussi de l’imagerie populaire), et baignée d’une lumière aveuglante que ne filtreraient pas mais exalteraient au contraire les bleus, les rouges, les ors pleuvant de roses immenses et de vitraux éblouissants. Le catholicisme aujourd’hui est devenu à ce point mièvre et consensuel (il a d’autres mérites) que son message est comme un jus transparent, une mélopée sulpicienne qui ferait presque passer pour agressif le Requiem de Fauré. Rien de cela ici, au contraire, des valeurs pures mais comme sorties de l’atelier des plus grands maîtres verriers, une ornementation virtuose, insatiable, proliférante, qui comme l’or des icônes byzantines tient à distance le fidèle / voyeur et cependant ne lui autorise aucun recul. Puisque vous êtes là sachez que ceci est mon corps et mon sang, prenez position, il n’y a pas d’échappatoire.

Il y en a d’autant moins que le sang ici n’est pas un vain mot. Car ceci est mon sang, dit la Vulgate (hic est enim calix sanguinis mei), répandu à flots pour vous et pour tous les hommes (qui pro vobis et pro multis effundetur). Alors partout et dans tous les formats, des coeurs saignants, ensanglantés, sanguinolents, dégouttant aux pieds du public qui discrètement vérifie ses chaussures, vous giclant même au visage comme dans ce tableau emblématique où deux mains noueuses, puissantes, impérieuses pressent et pétrissent sous notre nez un coeur fraîchement arraché à une poitrine comme dans les sacrifices aztèques. C’est trop ? Peut-être. Mais pour les ardents de la Contre-Réforme, trop n’était pas encore assez. Non que Michel Bez soit un de ces extrémistes de la Compagnie du Saint-Sacrement ; mais il prend tout à la lettre, non pour la plus grande gloire de Dieu, ou pas seulement, ou pas même principalement : pour celle de la peinture.

Il suffit de voir quelques-unes de ces Images (au sens plein, médiéval) pour comprendre que Michel Bez est un fou de peinture. Il n’en fait pas carrière – pas assez, du reste – et cependant il ne fait que cela. D’abord peintre de marine reconnu, admiré par ses pairs, enseignant, il s’est engagé, la soixantaine passée, dans une voie étroite, exigeante, absolue, où l’erreur est impossible, mais où son immense talent, sa virtuosité technique impeccable, se déploient avec la liberté surplombante des très grands, avec aussi l’humilité maniaque de ces génies anonymes, l’enlumineur des Riches Heures du duc de Berry, le maître verrier de Chartres, l’architecte du Taj Mahal que Shah Jahan aurait fait exécuter afin qu’il ne travaille jamais pour quiconque (pour quelqu’un plus, disait ma grand-mère). Comme dans le mythe d’Orion aveugle, structurant chez Claude Simon que M.B. admire, le grand artiste se dirige vers une lumière qu’il est peut-être seul à voir et qui donne sens à son oeuvre comme à sa vie. On ne sait pas ce que cherchaient Van Gogh, Morandi, De Stael, Basquiat. Devant les Ex-Votos de Michel Bez on doit admettre humblement qu’on n’en sait pas davantage, sinon que cela se dirige en bloc, sans concession, vers une lumineuse, douloureuse, altière plénitude.

Alain PRAUD

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Michel BEZ

Inactuelles, 49 : Art et provocation (suite)

Les lecteurs assidus de ce blog (qui aura bientôt cinq ans) se souviennent de deux articles :  » Art et provocation » (24/04/2011), et « Promenades dans l’art (post) moderne » (16/05/2011). J’y évoquais par exemple, et sans appuyer, ces artistes des années 60 qui osaient exposer leur urine en flacons millésimés et leur « merda d’artista » en conserve. La génération suivante a fait mieux encore et nous en voyons les effets spectaculaires avec Paul Mc Carthy, né en 1945 et connu de tout ce qui grouille et grenouille autour du marché de l’art (l’art, autant le savoir, n’est qu’un marché parmi d’autres : céréales, métaux, armes lourdes et légères, gravats industriels, ordures ménagères, etc.)

Selon Guy Debord et ses disciples, dans la société du spectacle rien ne vaut s’il n’est vu. On le savait depuis longtemps pour la peinture. Désormais c’est pour la monstration de l’art. Monstration : action de montrer, de façon organisée, ostentatoire, si possible dispendieuse (car ce sont toujours les regardeurs qui payent). Plus c’est cher, plus ceux qui payent ont intérêt à organiser la monstration de ce potlatch qui les hausse du col par rapport à leurs obligés – qui peut s’offrir un clébard de Koons à 37 millions de dollars ?

A quel point d’illettrisme artistique, et de concomittant snobisme, n’a-t-il pas fallu descendre pour autoriser l’érection place Vendôme du soi-disant « Tree » du soi-disant artiste Mc Carthy ? Maintenant que ça a été dégonflé en douceur on entend gronder la bobosphère ulcérée, que la France d’Hollande c’est ni plus ni moins l’Allemagne nazie, sa proscription de l’art « dégénéré »… Ce serait seulement bouffon comme d’habitude si ce n’était pas en plus obscène ; et je le dis tout net, je préfère à ces flatulences la pétomanie du bon peuple. Le chinois classique dit fàn pi, je te renvoie ton pet puisque tu pètes par la bouche en parlant. Grande économie de la langue. La bourde est burlesque, elle n’en est pas moins irréparable. Que des activistes d’on ne sait où se soient engouffrés dans cette plaie ouverte ne change rien à la chose, sauf qu’ils ont l’onction de la grande majorité, ce qui ne fait aujourd’hui l’affaire de personne. Alors forcément tout le personnel politique serre les fesses (vous me direz…) et botte en touche le plus loin qu’il peut. Dommage, car c’est trop tard : à force de reniements successifs toutes les gesticulations officielles se voient comme elles sont : des pantomimes irresponsables puisque incultes. Je suis persuadé, hélas, que la maire de Paris ne sait de l’art contemporain que les bristols que lui glissent ses conseillers ad hoc, et si je n’en dis pas autant de la ministre de la culture c’est pour des raisons, disons, qui me regardent.

Une des choses qui caractérisent l’art contemporain, c’est le one-shot : ce qui est fait une fois devient inimitable. Ainsi le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, ou les 4’33 » de silence de John Cage. Quand ensuite on reproduit ça, même quand on le décline, révérence parler avec Brassens on a l’air d’un con. Mais le marché de l’art est devenu tellement absurde qu’il a créé des cons en or massif, Koons, Murakami, Mc Carthy, plein d’autres, et comment se regarder comme un con dans un miroir en or massif, vous sauriez le faire, vous ? Alors ce sont des artistes, le marché l’a dit, ils le croient. Le type de l’arbre de Noël s’est fait gifler, vous allez voir qu’il se prend pour Jésus.

On parle de vandalisme à propos d’un bout de plastique qu’on dégonfle…Mais savez-vous que selon le regretté Daniel Arasse il y eut bien pis, sur la personne même de Mona Lisa, l’intouchable…Oui, vous trouviez normal qu’elle arbore des sourcils soigneusement épilés, or en 1503 cette mode appartenait aux putains, alors que Mona Lisa était plus que respectable, récemment mère de surcroît, bref quelqu’un a dû l’épiler dans les années 1550 pour sacrifier à la mode d’alors qui copiait les courtisanes d’antan…Jésus Marie, une vache n’y retrouverait pas son veau comme on dit chez moi. Si bien que quand Marcel Duchamp fait d’elle une copie moustachue il ne fait que lui restituer… Oui mais il l’intitule LHOOQ, look du voyeurisme on veut bien mais qu’il faut aussi épeler, alors on en revient au point de départ et au mystère de cette bourgeoise pâlissante derrière sa vitre blindée, et si fragile sur ses deux planches mal jointes de peuplier dont on contrôle en permanence la teneur en eau. Faudrait pas qu’elle ait chaud, ça non.

Il conviendrait donc de créer un nouvel ordre artistique (puisque art il y a) : l’art stercoraire, de stercus, excrément, comme Proust parlait de musique stercoraire (la muzak universelle d’aujourd’hui). Le McC en question a d’ailleurs conçu un étron gigantesque et de couleur adéquate, largement exposé et censé symboliser quoi ? j’ai oublié, cet art conceptuel est si mal placé que le temps que ça remonte à mon cerveau, pardon…Toute cette malencontreuse affaire me rappelle un sketch des années 60, « Le sar Rabindrana Duval »:
(…) Francis Blanche : « Qu’entendez-vous par là ? »
Pierre Dac : « Par là j’entends pas grand chose… »

Et comme lui je m’en tiendrai pour le moment, sur une affaire aussi sensible, à cette saine ignorance.

Alain PRAUD

P.S : Je vais bientôt parler des Ex-Votos de Michel BEZ. C’est un art qui provoque…mais de belle manière !

P.S.2 (30/11/2014) :
Et voici que Télérama me donne raison et plus encore, par la voix d’Olivier Cena, qui sans avoir l’air d’y toucher (la fameuse Telerama Touch) réduit en poussière la Koonserie de Beaubourg. Quel grand sculpteur ! on le savait déjà, tout le mérite de quelques matières-miroir revient aux entreprises qui mettent ça en forme. Quel grand homme ! Un thuriféraire béat (on dit « décomplexé », le moderne vernis des ânes) de l’American way of life, consommation à outrance d’objets inutiles, leur image du bonheur (et la sienne) ; bref, un prolongateur de Disney, après tout pourquoi pas ? Sauf que les effets induits sont tout autres, et Olivier Cena crache le morceau, déjà bien connu pourtant, mais des seuls connaisseurs : ce qu’on appelle de nos jours « marché de l’art » est une gigantesque machine à laver l’argent sale. Qui achète les koonseries et autres fadaises prétentieuses ? Quelques spéculateurs genre Pinault ou Arnaud en effet, mais surtout beaucoup d’anonymes et pour cause : oligarques chinois et russes, satrapes golfiques et voisins, sud-américains sous pseudo, Etatsuniens aussi forcément. Parmi eux une infime minorité se soucie de l’art et de son devenir. En revanche tous ou presque ont de l’argent à laver : argent de l’évasion fiscale très souvent, argent beaucoup plus fétide également : rackett, trafic de drogues, de main-d’oeuvre clandestine, d’armes, prostitution à grande échelle y compris d’enfants, travail imposé aux enfants, esclavage moderne sous toutes ses formes, braconnage de ressources naturelles comme l’ivoire et la corne de rhinocéros…N’ouvrez pas de restaurant ni d’hôtels de luxe, vous vous épuiserez pour un rapport médiocre. Trafiquez, et avec les profits de vos trafics, achetez ce que vos courtiers appellent de l’art (vous vous en tamponnez le coquillard). Et le tour est joué, surtout que presque partout l’achat d’art est défiscalisé. Non seulement vous recyclez la coke, mais vous ne payez plus d’impôts : qui résisterait à une telle campagne marketing ?
Comme ils ont oublié d’être idiots, Koons et ses compères savent tout cela depuis longtemps. Ils préfèrent ne voir, ils se déplacent pour venir la contempler, que l’admiration béate des snobs, des gogos, des complices. C’est tellement plus gratifiant !

Inactuelles, 47 : La musique que c’est la peine, 2.2 (vers l’inconnu)

C’est Sade qui le dit : « Les femmes bandent par l’oreille ». Nous laisserons au divin marquis toute la responsabilité de cette aventureuse assertion. Ce qu’en revanche nous avons maintes fois vérifié, c’est que chez nos compagnes la dissonance peut être un cas de divorce. Mon expérience en la matière – forcément limitée, diverse tout de même – m’incite à avancer qu’au-delà de Debussy le consensus se fragilise ; que s’agissant d’Alban Berg on n’est plus trop suivi ; arrivé à Stockhausen, par personne ou presque. Pourquoi, je ne sais, car semblable intolérance sensorielle ne se confirme pas avec la peinture (à la notable exception de Bacon, je l’ai déjà dit ici). Reste que (pas de chance ?) aucune de mes compagnes, ni même amies de coeur, ne s’est trouvé partager avec moi ce goût en effet bizarre : pour un espace sonore autre que tonal et tempéré. C’est un constat, aucunement un jugement de valeur. Même s’il est vrai que toute vie est lutte entre les goûts et les couleurs.

Dès que j’ai eu 18 ans et un salaire confortable (790 francs, quand une amie ouvrière dans la confection en gagnait 290, et pour bien plus de 35h), je me suis précipité chez le disquaire le plus proche, chez qui j’ai raflé maint coffret de Bach notamment – mais aussi des galettes de compositeurs qui sur France Mu avaient agacé mon oreille au bon sens du mot : Penderecki fut le premier (avant son virage néotonal), et Xenakis (son Oresteia avec choeur d’enfants, avant les monstres « stochastiques » genre Terretekhtorh qui lui vaudront les foudres post mortem de Boulez) (mais j’aimais ça aussi, ces oeuvres à la fois cosmiques et indécidables, pour lesquelles il n’existe pas de matériel d’écoute convenable : 4 orchestres, le 5ème disséminé dans le public, deux bandes magnétiques décalées, etc. – et ce n’était encore que les années 60). Ensuite Lutoslawski, Boulez bien sûr, Ivo Malec, Takemitsu de qui je découvrais le subtil November steps (1967) avant ses nombreuses musiques de films, pour Kurosawa, Oshima, surtout le génial Suna no onna, La Femme du sable, de Teshigahara, d’après le chef-d’oeuvre d’Abe Kôbô… Il y avait aussi Jean-Claude Eloy, ses nappes sonores électroniques des années 70 au fort parfum d’Orient, Shânti de 1973, Gaku no michi (les chemins de la musique) de 1978, plus tard des expériences avec orchestre de gagaku et choeurs de moines bouddhistes (A l’approche du feu méditant)…

J’ai bien conscience que ces musiques exigeantes pour l’oreille (et, à la vérité, pour tous les sens) ne peuvent s’écouter en amoureux lors d’un souper aux chandelles – une musique d’ascenseur suffit – ; moi-même je n’en use qu’avec la parcimonie qu’elles requièrent toutes seules, inaptes à servir de fond sonore à quelque autre activité (mais c’est pareil pour Gesualdo…). Musiques qu’on qualifie d’élitistes parce qu’elles ne sauraient être sans une autre écoute…mais que dire des derniers quatuors de Beethoven ?
En vérité il s’agit d’univers sonores auxquels nous ne sommes pas accoutumés par un système éducatif qui ne fait pas son travail sur le plan des arts en général et de la musique en particulier : car dans les classes maternelles on peut jouer du Bach (je l’ai fait), lire Apollinaire et Lorca (idem), montrer Kandinsky et Miro…aucun problème pour les enfants, ils sont ouverts à tout. Ensuite commence le formatage, musical plus que tout autre puisque dans ce domaine on les abandonne au robinet médiatique : c’est à dire qu’on les rend sourds.

Pour tout éloge funèbre de Xenakis, Boulez a déclaré « voilà quelqu’un qui n’a pas du tout d’oreille », en écho sûrement involontaire au « M.Stendhal ne restera pas, car il n’a jamais su ce que c’était qu’écrire » de Victor Hugo. Gardons-nous de semblables jugements en présence de musiques qui nous défrisent l’oreille, fût-on Bach en personne. Les miennes, d’oreilles, sont je crois ouvertes à tout, pourvu qu’il y ait du coeur et du talent (les deux, c’est mieux) : Oum Kalsoum et le Cante jondo, le gagaku et le free jazz, la techno japonaise de DJ Krush (je sais, ça date) et le rap afghan récemment découvert à la radio (un couple bien sympa dont j’ai oublié le nom), les polyphonies corses (avec modération) et le fiddle irlandais (idem, ambiance pub recommandée). Alors pourquoi pas la musique dite contemporaine, ou savante, ou d’avant-garde, ou que sais-je ? Messiaen est désormais un classique, comme Dutilleux ; tant il est vrai que les Vingt regards sur l’enfant Jésus du premier, ou le concerto pour violoncelle Tout un monde lointain du second sont des succès de la musique d’aujourd’hui. Mais ils sont morts et enterrés tous les deux, même s’il est vrai que le génial Catalogue d’oiseaux de Messiaen ne semble pas encore à la portée de toutes les ouïes, même éclairées. J’imagine qu’il en a été ainsi de tout temps, mais de nos jours les repères sont passablement brouillés puisque on appelle « musique classique » non ce qui s’est écrit de savant entre 1750 et 1800, comme en toute rigueur, mais tout ce qui n’est ni jazz ni…tout le reste, abusivement qualifié désormais de « musique », qui ruisselle d’internet en hypermarchés.

De sorte que personne ou presque ne peut se figurer qu’il y a de nos jours autant de compositeurs talentueux que du vivant de Mozart. Et en effet il n’y en a pas autant : il y en a dix fois plus. J’ai la dent dure avec Boulez parce que je l’admire infiniment, comme chef d’orchestre, compositeur, initiateur, musicologue (avec autant d’injustices qu’un Stravinsky)…et écrivain d’art (Le pays fertile, sur Paul Klee); mais son ombre portée ne doit pas laisser oublier d’immenses talents qui souvent ne lui doivent rien, mais, comme lui, à Messiaen, ou à Pierre Schaeffer, Ivo Malec, tant d’autres (les maîtres souvent demeurent dans l’obscurité, c’est peut-être nécessaire, même). Ainsi Pascal Dusapin (Medeamaterial, Watt, To be sung…), compositeur fécond, inventif, surprenant, séduisant (maîtres : Messiaen, Xenakis, Donatoni). Ou Bruno Mantovani, son cadet de vingt années, actuel directeur du Conservatoire de Paris, surdoué d’une prolixité quasi baroque (maîtres : Reibel, Stricker, etc.). Ou mon exact contemporain Michaël Lévinas, fils de l’illustre philosophe Emmanuel Lévinas, pianiste virtuose, compositeur rigoureux voire austère (La métamorphose d’après Kafka, 2011, opéra récemment diffusé sur Mezzo). Ou Nicolas Bacri (né en 1961), Régis Campo (né en 1968) dont on annonce pour le 27 septembre 2014 la création à Strasbourg de l’opéra Quai Ouest d’après la pièce de Koltès.

En juillet 1978 j’étais spectateur du tout jeune Festival de Saintes, ma ville natale. Thème : l’Espagne, mais pas seulement ; époques : toutes, avec une ouverture sur le bel aujourd’hui qu’on a rarement retrouvée depuis. En vedette, l’ensemble Hesperion XX de Jordi Savall et de la regrettée Montserrat Figueras, mais aussi le Pro Cantione Antiqua de Londres, et bien d’autres. L’essentiel des concerts avait lieu dans la vénérable Abbaye aux Dames où j’avais autrefois servi la messe. C’est donc là que j’ai entendu le récent concerto pour violoncelle de Maurice Ohana Anneau du Tamarit interprété je crois par Alain Meunier, et quelques jours plus tard, peut-être même le lendemain, une oeuvre à peine moins récente (1970) de Cristobal Halffter, Noche pasiva del sentido d’après St Jean de la croix, pour soprano, 2 percussions et 4 magnétophones qui renvoyaient pendant la prestation de la soliste son chant enregistré à différents stades et selon différentes puissances, timbres même, etc; la routine des années à venir. Devant moi une rangée de religieuses sans doute attirées par le propos mais comme pétrifiées par des sons tellement inattendus qu’elles semblaient les percevoir comme quasi diaboliques…

C’est ainsi : les Requiem(s) de Charpentier, Mozart, Cherubini, Berlioz, Verdi…et Ligeti, George Crumb ( Black Angels, terrifiant quatuor électrifié), Dusapin, Olivier Greif et l’ensemble de son oeuvre (1945-2000), sont tous…des requiems, et au même titre que l’angélique chef-d’oeuvre de Gabriel Fauré. Malgré le Noli me tangere de Teodor Adorno (plus de poésie après Auschwitz), cet indicible anus mundi est au coeur de tout ce qui s’est écrit et composé d’un peu sérieux depuis soixante ans. Etait-ce inévitable ? En tout cas c’est un fait. Parce qu’en un sens et non le moindre, à Auschwitz Dieu est vraiment mort. Mais la vie continue n’est-ce pas, et donc la musique. Dès les années 70 a éclaté la double bombe armée par Philip Glass (Einstein on the beach, quelque 5 heures en version longue, et John Adams (Nixon in China, bientôt La mort de Klinghoffer, aujourd’hui The Gospel according to the other Mary… Musiques dites après Steve Reich « répétitives » ou « minimalistes », mais qui méritent bien mieux que cette péjoration évidemment (le concerto pour violon – 1993 – de John Adams est un des sommets actuels pour l’instrument, et celui de Glass est à peine en retrait)… Que cent fleurs s’épanouissent ! avait lancé Mao, juste pour répertorier les candides à museler. C’est ainsi maintenant (sauf en Chine, et moins encore en Russie que du temps de l’URSS) : cent et mille fleurs s’épanouissent, du néotonalisme médiévisant d’un Arvo Pärt aux recherches « spectrales » les plus audacieuses sur la structure du son, avec assistance électronique et informatique. Pour ne prendre qu’un exemple, L’Esprit des dunes de Tristan Murail (1993) utilise les micro-intervalles, les modes de jeu bruités compliqués de la distorsion électronique de certains instruments, sans parler d’ajouts exotiques mais ici structurants, comme la trompe tibétaine et le chant diphonique de Mongolie. Dite ainsi la formule a l’air explosive, pourtant c’est très beau, les dunes chantent vraiment, comme dit-on celles du Taklamakan…

Avant de laisser ce sujet, qui peut-être n’intéresse pas grand monde, je voudrais revenir aux femmes, et par exemple, parmi tant d’autres désormais, à deux compositrices de ma génération et que j’aime. D’abord Kaija Saariaho (née en 1952), Finlandaise comme son nom le dit mais Européenne de formation et Française de coeur (son opéra de 2000 L’amour de loin est une merveille construite à partir du monde des Troubadours et de leur message universel) – mais comment ne pas aimer aussi Graal Théâtre d’après Jacques Roubaud, ou les Six jardins japonais de 1995 ?
Et puis Edith Canat de Chizy (1950), lyonnaise comme la légendaire Louise Labé, d’abord violoniste comme en témoigne son beau concerto Exultet de 1995, auteur d’un étonnant Tombeau de Gilles de Rais en 1993, élève de Guy Reibel, Ivo Malec et Maurice Ohana, première femme compositeur reçue à l’Institut, comme en témoigne sans aucun doute sa Messe de l’Ascension de 1996…On dit aussi le plus grand bien d’ Helena Tulve (1972, Estonie), qui aurait su conjuguer l’héritage grégorien, la musique spectrale et l’informatique de l’IRCAM, et dont les titres font rêver : L’équinoxe de l’âme, Extinction des choses vues…J’attends d’en entendre davantage, mais on voit où vont mes préférences : s’il est un domaine entre autres où la femme est l’avenir de l’homme, je suis persuadé que c’est la musique.

Alain PRAUD

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P.S. Sauf exception, je ne parle ici que de compositeurs que j’ai entendus/écoutés. Cependant, cet article ne prétendant ni à l’expertise ni à l’exhaustivité, même parmi ceux-là j’en ai oublié beaucoup. Honneur aux dames : Sofia Gubaidulina (Rûbayat), Betsy Jolas, Michèle Reverdy…Xu Yi (1967, Shanghai) dont Le Plein du Vide (1997) était paraît-il récemment au programme du Bac-option musique, compositrice d’inspiration sino-européenne dont la production est à suivre avec le plus grand intérêt…Et parmi les hommes, Guillaume Connesson, Gérard Grisey, Jean-Louis Florentz (1947-2004), jadis élève de Messiaen et bien plus mystique que lui, passionnant, inclassable, et Philippe Fénelon, Philippe Hersant, Hugues Dufourt, Wolfgang Rihm, Frédéric Durieux (So schnell, zu früh, tombeau du chorégraphe Dominique Bagouet, 1993) – naturellement j’en oublie encore, tenez : mon compatriote Jacques Lenot (1945, St Jean d’Angély),d’abord autodidacte avant de prendre pour maîtres rien moins que Ligeti, Stockhausen, Bussotti (à ce propos je signale que j’ai parlé des Italiens dans la série « Mon Italie »), compositeur brillant et prolifique dont son ami J-P. Derrien parle beaucoup mieux que moi ; et Tranh Duc Thao, Kurtag, Schnittke, Ballif, Pécou, Pesson, Tanguy, Pauset, Bedrossian…

Et pour en finir vraiment cette fois, une jeune Italienne qui promet beaucoup dit-on, Francesca Verunelli (Firenze 1979), une des favorites des ensembles contemporains…à suivre !

Mon Italie, épisode 7 ( anch’io son’ pittore ! )

Il y a tellement de peinture en Italie qu’on finit par croire que si on était né là, dans un bled infime comme Vinci en Toscane, on serait naturellement devenu Leonardo, sans parler des autres, Botticelli par exemple, placé adolescent comme gâche-couleurs chez le grand maître Filipo Lippi, à peindre des mains et des pieds un peu plus tard, et à force de pieds et de mains maître éclipsant le maître, libre de ses formes, chantre dionysiaque du Printemps et de la Naissance de Vénus… C’est en 1983 que j’ai enfin vu ces deux immenses tableaux, ensemble, au musée des Offices de Florence, dont ils sont en quelque façon la Joconde. Mais que de Jocondes il y a aux Offices ! A commencer par d’autres Botticelli, par exemple la plus spectaculaire des Annonciations que l’on a conservées, toutes (sept) des années 1480-90 ; dans celle de New-York, et plus encore dans celle de Glasgow, l’ange semble prendre son élan pour traverser la colonnade qui le sépare de Marie. Mais ici, plus de colonnes, une moulure de porte en trompe-l’oeil et surtout une dynamique induite par les postures respectives des deux figures, comme si une vraie lutte était en train, avait commencé sans nous, l’ange ramassé comme pour bondir et cette étrange courbe concave du corps de la Vierge, les mains en défense, comme si elle avait déjà reçu l’onde de choc de la Parole qui engendre. Un des plus beaux gestes de la peinture, Bacon s’en souviendra partout (et aussi, on le sait moins, de Giotto : ainsi l' »Euménide » qui surgit à droite du Personnage assis de 1974 semble vraiment inspirée de la fresque d’Assise Les démons chassés d’Arezzo)…

Un autre géant des Offices c’est Paolo Uccello, « Paul les oiseaux » comme l’appellera Artaud, et l’un des trois grands panneaux de sa Bataille de San Romano qui venait d’opposer Florence à Sienne et voir la défaite de la seconde ; les deux autres sont au Louvre et à Londres, mais c’est celui-ci qu’évoque longuement Claude Simon dans un de ses romans. C’est aussi le plus tragique, avec le chef siennois désarçonné et ce cheval de guerre à la croupe abricot qui nous rue à la figure. Pas grave, on s’en remet en traversant l’Arno pour le Palais Pitti, ses Titien (on dit que Charles-Quint posant pour lui s’est levé pour ramasser un pinceau), la bouleversante Judith de Cristofano Allori, et les jardins Boboli, leurs rocailles, le labyrinthe de verdure qui depuis m’a souvent inspiré, comme métaphore de notre vie…

Ainsi j’étais allé à Florence pour Botticelli, à Parme pour le Corrège, à Assise pour Giotto, à Arezzo pour Piero della Francesca, un de ces mystères de la peinture qui semble ramasser tous les siècles en un seul geste. Si l’on veut en savoir plus sur l’arrière-plan historique, essentiel, on lira Carlo Ginzburg, Enquête sur Piero della Francesca (1981, Flammarion 1983) ; mais cette érudition n’est qu’un assaisonnement pour happy few comme disait Stendhal, car dès qu’on a réussi à allumer (ça coûte, et ça s’éteint très vite)(je ne persifle pas : ce chef-d’oeuvre est hautement photosensible) on prend en pleine figure, si l’on peut dire car on se tord le cou, aussi, des figures insituables, quelque part entre les fresques de Pompéi et Balthus, avec par surcroît sur les visages ce hiératisme égaré qui n’est qu’à Piero. Cinq minutes ici valent une heure à la Sixtine, et pourtant…

Partout les hordes touristiques ont remplacé les fidèles, alors il faut un minuteur pour préserver les fresques, un comptage lumineux à l’entrée de la Sixtine, et des costauds dûment badgés pour interdire l’entrée des lieux de culte (Pise, ou à Rome Santa Maria Maggiore, sans parler de la basilique Saint-Pierre) aux vacanciers les plus dépenaillés voire dévêtus. Même chose en Espagne, en France pas encore hélas. Une église n’est ni un aéroport ni un hypermarché, on s’en rendra compte à l’entrée de n’importe quelle mosquée du monde arabo-persique. Heureusement pour Piero il faut déjà trouver la route d’Arezzo (j’en reparlerai), puis l’église San Francesco. Les fresques ont été restaurées entre 1985 et 2000, à ce que j’apprends. Je n’ai pas vu non plus le Jugement dernier de Michelangelo ravivé, et comme repeint, avec le concours financier de la télé japonaise NHK, l’Etat italien étant trop pauvre pour entretenir son fabuleux patrimoine artistique, le plus riche de l’humanité sur un seul pays.

Comme je ne sais pas peindre, je me contente de tenter de faire partager des impressions, éminemment fugitives, subjectives et partiales, à des lecteurs bien plus informés, ou ce qui est pire, moins ou mal informés, voire désinformés (les médias, l’école). Je me mets donc en posture de peintre, étrange connection pirate au réseau des arts auquel pourtant je crois appartenir – mais qu’ils sont éloignés ces gestes, celui d’écrire et celui de peindre…C’est par un étrange arc métaphorique que je peux dire qu’un de mes poèmes est décidément à revoir, quand Picasso pouvait affirmer d’un de ses tableaux « ça marche pas ! » et aussitôt le recouvrir pour le refaire, entièrement différent. Le point commun, c’est que ni lui ni moi ne daignerons jamais dire pourquoi précisément c’est raté ; la flèche est à côté de la cible, seul l’archer devrait savoir pourquoi, mais c’est rarement d’une clarté aveuglante : ça n’a pas marché, voilà. Pour qui travaille a fresco c’est une journée de travail perdue, avec risque de pénalités financières, voire comme Michelangelo de coups de canne du pape Jules II, devant ses collaborateurs et ses apprentis.

Un qui n’a jamais manqué sa cible c’est Caravaggio, le Caravage comme nous disons. Souvent je me dis que le plus grand peintre italien c’est lui – sa flèche est en plein dans mon oeil. J’ai déjà fait ailleurs son panégyrique ( « De Mozart, de Rossini… »). J’ajoute ici que c’est le peintre selon mon coeur, quelqu’un qui est toujours dans le danger, voire l’égarement, et capable d’être emprisonné pour rixe en état d’ivresse, voire meurtre (sa fin de vie est très obscure) – mais comme Pasolini sa foi catholique romaine ne fait aucun doute, elle est même plus crédible que chez les plus pieux, simples illustrateurs de ce qui leur échappe. Caravaggio prend au pied de la lettre tout l’étrange et peut-être l’inacceptable des Ecritures: la Vierge est morte et elle ressemble à un cadavre, celui de Jésus descendu de la croix pèse des tonnes, les saints ses disciples ont les pieds sales, Thomas fourre vraiment son doigt dans la plaie livide… Des siècles durant (Chateaubriand et Stendhal en témoignent) l’intelligentsia européenne a affronté un voyage dangereux pour vénérer Raphael et sa Transfiguration ; les temps changent

comme dit Bob Dylan, et j’avoue que cette Transfiguration me laisse très froid, quand la Descente de croix du Caravage me bouleverse. C’est d’une grande banalité, le monde a pivoté sur son axe et voilà. Les contemporains du dernier Mozart (le plus génial sans conteste) préféraient Stamitz qui leur prenait moins la tête. Stendhal mon ami lui-même croyait que Cimarosa valait largement Mozart et que Raphaël était indépassable. Tout le monde voulut voir la peinture italienne, et la peinture italienne fut étouffée pendant un bon siècle et demi, en attendant Chirico, Modigliani, Giacometti qui était peintre aussi, surtout l’immense Morandi qui donne encore à nos modernes des leçons d’humilité, côtoyant la facile abstraction sans jamais y sacrifier, un peu comme Nicolas de Staël qui lui en mourut. J’ai ensuite beaucoup aimé Cremonini qui comme Balthus marquait son territoire, celui d’une figuration renouvelée, intelligente (trop peut-être), inquiétante (même remarque). Et parmi les survivants de l’arte povera des années 60-70, j’aime particulièrement Giuseppe Penone, qui l’été dernier faisait vibrer les jardins de Versailles de ses incroyables sculptures (je l’avais découvert au Centre Pompidou quelques années auparavant). Un grand artiste d’aujourd’hui est forcément philosophe, on dira que ce fut toujours le cas, mais maintenant on ne s’en cache plus, pour le meilleur ou pour le pire (combien d' »installations » prétentieuses, vulgaires, idiotes…). Le meilleur selon moi c’est Penone, ou Titus-Carmel, ou Nils-Udo, et Pierre Soulages naturellement, le plus grand, le seul Français connu du monde entier et pour cause. Profitons bien de lui, il est nonagénaire.

« Anch’io son’pittore ! » (moi aussi je suis peintre)… J’ai longtemps cru (pourquoi ? sans doute l’avais-je lu, ou je l’avais entendu dire) que cette jaculation, comme disent les mystiques de la prière emportée, était à porter au crédit du Titien découvrant Raphaël ; puis j’ai cru apprendre qu’il s’agissait du Corrège découvrant Titien ; plus tard du Corrège devant la Sainte Cécile du même Raphaël. Finalement il semble bien, c’est une quasi certitude, que cette parole si spontanée soit pure invention médiatique, comme le fameux mot de Cambronne : on ne devient pas peintre en cinq minutes, à vingt ans comme à quarante, en voyant la peinture des autres. Et moins encore alors que de nos jours prétentieux. Mais de même que Victor Hugo, qui savait, a maintenu le mot de Cambronne dans Les Misérables parce que cela concluait admirablement les 19 chapitres de son évocation de Waterloo, des générations de peintres, de critiques et d’historiographes italiens ont entretenu cette légende dorée.

Or si même en lisant Rimbaud, Hölderlin, Michaux ou qui sais-je, vraisemblablement aucun ado et moins encore adulte ne s’est écrié « moi aussi je suis poète », sinon à se confronter à l’échec immédiat, moins encore peut-on se figurer un néophyte se décrétant peintre par vocation sans être passé par les étapes initiatiques voire humiliantes du métier. Il faut avoir entendu le maître soupirer, même brièvement, pour comprendre qu’on ne sera pas violoniste, a fortiori peintre (Claude Simon élève de Raoul Dufy). Il y faut non seulement le don, mais des années de travail et de recherches incessantes – pour les poètes, je dirais des décennies : ce pourquoi, comme le bonheur selon Sophocle, on ne devrait en toute rigueur être déclaré poète (inachevé) qu’après sa mort. On cesse d’être appelé colonel quand on devient général ; mais quand cesse-t-on d’être disciple, Lucilius de Sénèque, Zeng de Confucius, tel peintre de tel autre, et tel poète de poètes morts des siècles avant lui ? Les Grecs disaient que ces choses-là sont sur les genoux des dieux. Toute la poésie est sur les genoux des dieux. Et toute la peinture, ici et là-bas.

( à suivre)

Alain PRAUD

Mon Italie ( épisode 5 : augustes ruines)

Et qu’est-ce donc que l’Italie ? Historiquement un beau bazar qui a mis des siècles à prendre la forme d’un Etat-nation. Mais le pire est à venir. Car si aux yeux superficiels des géographes l’Italie ressemble à une botte ruant dans les brancards du Maghreb, pour les géologues il n’en est rien, au contraire : c’est la plaque africaine (immense, massive) qui propulse en avant-garde, comme un bras tendu, la sous-plaque italienne, responsable de l’arc alpin, excusez du peu, surtout que tout cela continue bien entendu à mesure que nous en parlons. Même les fresques de Giotto en ont fait les frais, avec pertes humaines qui plus est, et nul besoin de rappeler Herculanum et Pompéi, plus tard Messine, plus tard Skopje…A une autre échelle que celle qui nous occupe l’Europe sera broyée par l’Afrique, les Alpes élevées à la dignité de l’Himalaya tandis que ce dernier lentement déclinera, fatigué des coups de boutoir de l’Inde. Où seront alors les fresques de Giotto, de Leonardo, de Michelangelo ? Où sera notre monde et l’Orvieto classico ?
Barilla aura-t-il enfin triomphé de Panzani ? Aurons-nous enfin un pape à la fois black et gay ? Grandes questions, on en conviendra, et qui n’épuisent pas le sujet.

Pour l’Italie en général Stendhal suggérait une méthode : le « dégoût de l’admiration » (Promenades dans Rome) : car tout est si beau, si émouvant, si historique, si archéologique, et désormais photographique, cinématographique, vidéastique, etc, que le réel que nous avons connu enfants ou petits-enfants est en train de sombrer corps et biens. Au temps où Chateaubriand arpentait le Forum (Lettre à M. de Fontanes, 1804, à lire et relire), ou pour mieux dire le Campo vaccino, le pré aux vaches, six mètres au moins au-dessus du Forum actuel, il pouvait méditer à loisir sur ce « passent les nations » (guo po) que dit Du Fu dans le poème le plus célèbre de toute la poésie chinoise ; il le faisait légitimement, pétri de culture classique, la tête pleine de citations, voire de longs textes, en grec et en latin, ni plus ni moins que Montaigne deux siècles avant lui. Le visiteur d’aujourd’hui a un avantage, on a dégagé les ruines du Forum et débroussaillé le Colisée, mais il n’a plus la culture pour goûter cette restitution, à l’exception de quelques spécialistes dont je ne suis pas. Oui je suis ému par la Maison des Vestales, mais bien peu en regard de Taine, et si seulement Racine avait pu la voir il en aurait fait une tragédie…Cela dit Racine n’a vu ni la Domus Aurea, le fabuleux palais de Néron, ni l’actuel Palatin où l’on montre le couloir sinistre qui vit l’égorgement de Caligula par sa garde rapprochée (on ne se méfie pas assez de sa garde rapprochée : Indira Gandhi est morte de la même façon). Il n’a pas vu non plus, ni Chateaubriand, le célèbre Campus Maximus où le César des albums d’Asterix menace d’envoyer les incapables se faire bouffer par les lions…Mais c’était plutôt un circuit de Formule 1 (la fameuse course de chars de Ben-Hur) qui pouvait contenir bien plus que le Colisée, sans doute 200 000 spectateurs chauffés à blanc. Et récemment (2007) jusqu’à 500 000 pour un concert de Genesis, qui eût bien moins étonné la plèbe festive du temps de Néron que le nostalgique et guindé vicomte de Chateaubriand.

J’avoue que quand j’ai vu ce fameux « Cirque Maxime », bien qu’épaté par ses dimensions je n’ai pas ressenti la moindre émotion, celle qu’un supporter de L’AS Roma ressent dans les stades où ses héros affrontent des équipes exogènes, forcément barbares…Certes les gradins de marbre ont disparu (d’énormes quantités de marbres ont servi à bâtir les palais des grandes familles, ou sont passées dans les fours à chaux du Moyen-Age romain, y compris des sculptures irremplaçables), mais c’est surtout le peuple romain qui n’est plus là, et à jamais (il n’est plus que dans le « SPQR » – senatus populusque romanus, le sénat et le peuple romain, des plaques d’égouts de l’actuelle Rome) : les courses de chars, les clameurs de la foule, il faut les imaginer, tout cela comme suspendu dans l’air léger au-dessus du Tibre proche. A quoi servent les ruines, même augustes ? Je ne sais, je ne me suis jamais posé cette question, né moi-même dans une ville romaine, Saintes (Mediolanum Santonum), avec ses arènes, ses thermes, son arc dédié à Germanicus et plusieurs fois déplacé, son aqueduc, etc. J’ai côtoyé ces ruines en allant à l’école, des années durant. Alors Rome ne m’a pas étonné plus que ça, sauf tout de même par la posture de gigantisme qu’elle a adoptée d’emblée, à la différence (capitale) des Grecs. Le Parthénon est un boudoir comparé au Colisée, et encore on a perdu la statue colossale de Néron qui lui a donné son nom (Colosseum). On a d’ailleurs tout perdu de Néron, ce grand mal-aimé de l’histoire antique corrigée par le christianisme. Mes ruines à moi étaient provinciales, lointaines, marginales – quand j’ai vu Rome j’ai compris ce qu’était le centre d’un monde, ces énormes blocs de travertin empilés un peu à la diable et recouverts de parements de marbre blanc étincelant au soleil (ça, c’est perdu), de bronzes dorés (idem)…Et il y avait des rostres, des voiles immenses pour abriter du soleil les spectateurs des orgies sanglantes du Colisée, voiles manoeuvrées par un équipage de vrais marins…Pour tenter d’épargner à la Ville Eternelle les éternels embarras de circulation dont elle n’a jamais cessé d’être la victime consentante, d’antiques règlements imposaient aux gigantesques transports d’approvisionnement d’une ville qui a atteint semble-t-il le million d’habitants vers la fin du IIe siècle de ne circuler que la nuit…ce qui faisait le cauchemar des riverains sans vitres ni volets, maintenus éveillés par les jurons des cochers et les meuglements des troupeaux. A Rome il y avait bien sûr des passages piétons, énormes blocs qu’on enjambait, cauchemar cette fois des auriges (en tout aurige devait sommeiller un vainqueur sur le Cirque Maxime). Y avait-il aussi comme aujourd’hui des policières accortes et court-vêtues ? cela je l’ignore. Mais Rome fut un temps la cité la plus moderne du monde connu : adduction d’eau, égouts, thermes gratuits, latrines publiques, au moins 90 jours de festivités annuelles sans compter les triomphes impériaux et les jeux du cirque qui allaient avec…
Ne manquait à peu près que le haut débit.

Ce que je dis là n’est pas seulement historiquement vérifié : on le sent, de toutes ses narines et au-delà, dès qu’on foule le sol romain, puisqu’on sait qu’on foule partout au bas mot 2500 ans d’histoire – seule la Chine fait mieux, prétendant, elle, à quasi 3000 ans d’histoire « ininterrompue », ce qui fait toute la différence avec l’Egypte et Sumer ; mais qui s’en préoccupe ? Nous avons tous nos ancêtres, la Chine dit qu’ils nous regardent, nous évaluent, souffrent de nos malheurs et de nos iniquités, se réjouissent avec nous quand nous accomplissons ce que le Ciel nous a donné pour mandat. A Rome, et quoi qu’on pense de ce monde-là, ruiné qu’il est il est recouvert de tant d’autres jusqu’au pape François, on ne peut se déprendre d’une solidarité à la fois publique et intime. Parce que c’est ici que se sont élaborés les concepts juridiques, et par extension politiques, qui ont permis que ce monde que nous partageons soit à peu près vivable, et toujours perfectible.

(à suivre)

Alain PRAUD

Mon Italie, épisode 4 (mangiare !)

Le latin classique dit : Edere, qui n’a rigoureusement rien donné en français, et pour cause : ce verbe, les Gaulois ne l’ont jamais entendu. L’argot des légions romaines préférait « manducare », à fond les mandibules, bouffer, baffrer. Il y a trente ans, l’élite marocaine qui se piquait d’un français raffiné disait « la bouftance », vestige de la langue (très) vulgaire des colons. Dans le même ordre d’idées, un verbe aussi simple que « parler » vient du latin populaire « parabolare », s’exprimer en paraboles (comme les chrétiens), autrement dit tourner autour du pot pour ne rien dire d’intelligible, ou en gascon (de montagne) « bauasser », souvent comme un « beuet » – buveur invétéré, prononcer béwétt. Et cependant nous savons tous que manger est une discipline, et bien manger un art. Mais l’archéo-marxiste que je suis resté malgré moi (se) pose toujours et partout une question gênante : qui la fait, la bouftance ?

Dans nos très jeunes années, avec ma première, nous nous étions assotés (comme on dit dans Molière) d’un couple d’étudiants japonais dont j’ai parlé ailleurs ; eux-mêmes nous présentaient des compatriotes de qualité de passage à Paris. J’ai évoqué le gommeux Nakamura, second rôle chez Oshima ; il y eut aussi un fort sympathique photographe dont j’ai oublié le nom, qui venait de faire fortune avec un calendrier de chats, que j’ai égaré. Le bougre, quadragénaire, était accompagné, ou plutôt suivi, d’une jeunette effacée à se fondre dans les murs, à qui il causait en maître. Pour nous remercier de l’invitation à déjeuner (et sans doute nous faire remarquer la barbarie de nos usages de table), l’artiste proclama que si nous le réinvitions il ferait lui-même la cuisine, sur le ton d’on allait voir ce qu’on allait voir. Et ce fut en effet succulent, sauf qu’il ne fit rien que donner des ordres à sa jeune soumise. Bien sûr nous nous confondîmes en congratulations à l’adresse de celle-ci, mais face contre terre elle les refusa, et l’artiste prit tout pour lui, avec beaucoup de simplicité. Plus tard (1982 ?) j’étais au coin de l’âtre flamboyant pour une mémorable nuit de la st Sylvestre chez des amis chers, dans un tout petit village pyrénéen (Caubous, vallée d’Oueilh, pays de Luchon, Haute-Garonne). Des invités italiens, plus précisément romains, s’étaient chargés du plat de résistance, de vraies lasagnes maison, comme là-bas. L’homme, un architecte au verbe haut, cultivé, passionnant, s’agita beaucoup, commentant avec force détails…ce que sa femme était en train de réaliser. Certes il découpa un peu la pâte. Et ce fut un délice dont je me lèche encore les doigts.

Cessons de persifler. A Rome, quand vous entrez en touristes dans une petite trattoria familiale (à éviter absolument, tout ce qui est à moins de 500m d’un monument incontournable) c’est le patron qui vous accueille à bras ouverts, vous offre l’amaretto, se souciera toute la soirée de votre confort, de la qualité du service et des plats…Les femmes sont aux fourneaux et jamais vous ne

les verrez, sauf exception (il y a quantité d’exceptions à mes assertions). A vrai dire on ne sait sur quel pied danser, car si c’est l’homme qui fait tout, comme dans la grande cuisine où les femmes sont quasiment des intruses, on crie au machisme comme chats qu’on écorche. Comme toujours la mesure est à rechercher quelque part entre ces postures extrêmes. Pour ma part je préfère savoir que des femmes sont à l’essentiel, ça me rassure, et honni soit qui mal y pense. Où en étais-je ? Pas loin de l’essentiel : c’est qu’en Italie on mange tout aussi bien qu’en France, et avec plus de simplicité – il y a bien sûr dans le Gers, les Landes, le Cantal, partout en France, de ces petits établissements où vous demanderez à lécher le plat si vous l’osez (moi, j’ose) ; il me souvient d’une bastide gersoise un 1er janvier à midi, qui offrait à vil prix les restes du réveillon, la patronne servait elle-même foie gras, soupe de poule, poule farcie (porca madonna !), tombereau plutôt que plateau de fromages, plateau roulant de pâtisseries à se damner – je ne parle pas des vins, à volonté… Eh bien ce séjour des dieux s’étend jusqu’en Italie – et bien plus loin, naturellement : connaissez-vous la cuisine iranienne ? Bon, sur l’autoroute suspendue entre Ravenne et Assise il pleuvait si fort (comme il peut pleuvoir à la Réunion) que de glissade en aquaplaning je préférai prendre la première sortie. Je ne sais où, quelque part en Ombrie sans doute. Nous avions faim, il devait être 15 ou 16 heures, voici une auberge, vaste, hélas fermée. Je tente le coup tout de même (en Italie, rien n’est vraiment fermé) et le patron nous accueille, en tenue blanche, et seul. Pas un mot de français contre trois mots et demi d’italien et on se comprend : il vient d’allumer le four à bois pour la multitude de pizzas d’un mariage ce soir, si vous voulez patienter un peu vous aurez la première, pas cher bien sûr…Amis qui me lisez, sachez que toutes les pizzas que j’ai pu manger depuis lors ne furent qu’un pâle et lointain reflet de cet instant de félicité.

(N’importe où dans le monde, c’est en français qu’il faut manger. Et c’est facile, suffit de renconter des gens, de leur sourire, de tenter la conversation : alors on mange (1978) la paella valenciana d’anthologie, le couscous sucré marocain (Fez, 1981) à se convertir, l’araignée de mer pêchée du matin et cuisinée à l’eau de mer l’après-midi, on est au soir du lundi de Pâques à Crozon, les bêtes sont énormes et les instruments rares, on va au garage de l’hôte chercher pinces et tenailles, le nez dans la chose une heure durant, à peine le temps de lamper quelques verres de Muscadet, parce qu’il faut bien boire aussi (1982)… J’ai la faiblesse de regarder ces moments comme des épiphanies, et que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre. Jésus lui-même a multiplié pains et poissons, et fait jaillir le vin lors des noces de Cana…) (Vous êtes catholique ! m’assénait la religieuse malgache en 2008 après une demi-heure de Mozart dont elle me croyait responsable. Elle ne (se) doutait pas à quel point. Mozart ? non : catholique).

Revenons sur terre. En dépit de la langue, l’animal baffre, l’homme (la femme) mange. Et comme j’ai aimé manger en Italie, surtout dans ces trattorie où on vient dîner en famille, la mémé, les tout-petits, certes on ne pourra pas s’y livrer tranquillement à des commentaires philosophiques, n’importe, je les fais maintenant, là on n’a ni le temps ni l’envie, c’est si bon, la serviette autour du cou (comme à L’Isle de Noé, Gers, pour les demoiselles de canard, une heure de paradis pour ceux qui savent), le potage est exquis, le vin juste rustique à souhait, et quant aux pâtes…En 1993, deuxième voyage scolaire, nous étions basés dans les monts Albins, fort près de Rome mais pays quasi identique à la vallée de Luchon d’où nous venions. D’abord les élèves s’étaient un peu inquiétés : c’est vrai qu’en Italie on ne mange que des nouilles ? Mais quand ils ont eu goûté à la pasta, pourtant moyenne, de l’hôtel, ils en ont fait la stupéfaction, un serveur polyglotte sans doute parce qu’ Erythréen me disant : C’est la première fois que je vois des gens manger des pâtes avec du pain, normalement les Romains sont les seuls à faire ça…Bien sûr qu’on mange partout dans le monde. Mais quand (1995), fuyant le quartier du Panthéon où nos élèves se repaissaient (Crunch, Flunch, Quick, je ne sais), j’ai voulu conduire mes collègues accompagnants, et que j’ai donné la direction (allons vers le Tibre) en vérité je ne savais trop où nous allions, certes entre l’Ara Pacis d’Auguste et plus bas le long du Tibre l’ancien ghetto de Rome, vers Palazzo Farnese et Campo dei Fiori où fut brûlé Giordano Bruno en 1600, sa statue en témoigne… Je vais sombrer dans le ridicule quand j’avise une sorte de café fermé, chaises empilées en terrasse, c’est la dernière chance, voyons, je frappe, aussitôt un cuistot en toque ouvre et m’interpelle en français sur ma mine : Vous voulez manger ? Entrez, menu unique ! Et là un vrai repas romain, pasta certes mais aussi viande et poisson, veau et fruits de mer, potage de pâtes épicées, Valpolicella pour arroser ça, comme le jeune prêtre en soutane qui près de nous déjeunait avec sa maman.

Il me souvient encore d’Orvieto, ville volcanique non loin de Rome, de son étonnante cathédrale mais surtout de son vin blanc célébré depuis les Etrusques, avec un plat de poisson, l’été en terrasse, un tel vin pensais-je aide à comprendre toute la poésie latine, Horace en buvait plus que de raison, ce devrait être obligatoire… Le seul péché que je connaisse est d’éviter la beauté en connaissance de cause.

(à suivre)

Alain PRAUD

Mon Italie (épisode 3 : et Dieu ?)

Ce qui choquait ma jeune amie, et qui devrait choquer nombre de catholiques sans parler des autres, c’est justement ce luxe, ce faste, ces pompes, ces ors, cette démesure enfin que les Grecs appelaient hybris et qu’ils considéraient comme un crime contre l’esprit. Alors, contre l’Esprit Saint ! Jésus, juif parlant l’araméen et maîtrisant parfaitement l’hébreu biblique, sans doute aussi le latin, langue des occupants et dans laquelle il répond à Pilate, n’était point frotté d’hellénisme (pour ce que j’en sais). En revanche les Evangiles canoniques, ceux que l’Eglise de Rome a sélectionnés pour leurs concordances parmi des dizaines d’autres (par exemple coptes, fort troublants), sont rédigés en grec, langue que maîtrisait aussi Paul de Tarse, la langue aussi de l’Apocalypse. Cette culture de la mesure, déjà mise à mal par Constantin et après lui Byzance, implose avec la Contre-Réforme issue du concile de Trente, à la fin du XVIème siècle : il s’agit de faire pièce à l’hérésie calviniste et luthérienne, pour la plus grande gloire de Dieu. Alors avanti ! Le cavalier Bernin, quelque chose au XVIIe siècle comme Praxitèle, Donatello et Michel-Ange réunis, bref un Mozart de la sculpture (et de l’architecture) dessine la double colonnade elliptique de la place St Pierre, dépouille le Panthéon de ses bronzes pour fondre les torsades baroques du Baldaquin qui surmonte le tombeau de l’humble pêcheur de Tibériade, Simon-Pierre, le disciple le moins fiable, que Jésus choisit pourtant pour architecte et gestionnaire de son Eglise. Et après tout ça les Romains du XVIIIe siècle défèquent en pleine rue comme des Indiens, alors que l’empereur Vespasien avait inventé les latrines publiques, et que les contemporains du même passaient leurs journées aux Thermes. Les papes se seront montrés urbanistes déficients et piètres chefs d’Etat. Et je laisse de côté, par charité, le scandale de la fontaine de Trevi…

Alors, dans ce bazar tristement humain, où est Dieu ? Mais partout. Ni en France bien sûr (pourtant « fille aînée de l’Eglise »), ni dans l’Espagne post-franquiste je n’ai vu de ferveur religieuse comme en Italie. Théâtrale, un peu surjouée même ? Certes, puisqu’on est en Italie, patrie du théâtre (ni Shakespeare ni Molière ne l’ignoraient). Mais baste, il faut passer par dessus ces contingences et garder un regard candide autant que faire se peut. J’ai vu des religieuses en pleurs devant le tombeau de Jean XXIII. J’ai vu, dans l’étroite crypte d’Assise où reposent les restes de St François, des étudiants en oraison à plat ventre et bras en croix. J’ai encore vu à Rome, à l’heure de midi, dans une église proche de la piazza Venezia, tel jeune cadre à mallette noire et costume anthracite agenouillé et priant, les yeux clos. Avait-il quelque coquinerie financière à se faire pardonner, ou bien sa maman était-elle malade, ou c’est sa fiancée qui venait de rompre ? Ou encore…rien de tout cela, mais une habitude quotidienne, une hygiène comme le jogging ? Et pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Pascal écrit à l’intention des agnostiques de son temps, qui voudraient bien croire mais demandent des signes : mettez-vous à genoux et priez. Bien sûr qu’on peut réserver les manifestations de la foi au domaine de l’intime ; mais outre qu’il est malcommode de prier dans sa salle de bain, la chapelle ou l’église est un lieu dédié comme on dit de nos jours, il y a la petite lampe rouge qui signale la présence de l’Esprit Saint, des meubles pratiques…Peut-être qu’on peut forcer en soi la foi ?

On sait que les Romains de l’Antiquité étaient plutôt terre à terre et bien peu religieux mais en revanche superstitieux jusqu’à la fureur – les histoires de chat noir qui vient de la gauche, de couteau qui tourne dans le mauvais sens, e tutti quanti, ça nous vient d’eux. C’est un point commun fort significatif de cette civilisation avec la chinoise. Vint un moment historique, vers la fin du IIIe siècle, où la crise structurelle de l’économie esclavagiste, combinée à une crise dramatique des valeurs (plus de Cincinnatus, de Caton, même de Cicéron…Comme dira Nietzsche, « Où trouverons-nous un port dans la morale ? »), fit le lit du christianisme, une religion orientale parmi d’autres (Rome en était farcie, comme le San Francisco des hippies) mais qui avait une triple supériorité, au moins : 1 – Un seul dieu, et non plus ce bazar où nulle vache ne retrouvait son veau ; 2 – Devant ce dieu unique l’égalité proclamée de tous les fidèles, esclaves compris ; 3 – La preuve par l’exemple d’un prophète qui consent à se faire crucifier pour la bonne cause, et qui ressuscite (Mort, où est ta victoire ?). Message reçu cinq sur cinq par les esclaves, on comprend, mais aussi par les patriciens éclairés qui vivaient intimement la crise des valeurs – les « bobos » de l’époque si l’on veut, ou ces aristocrates du siècle des Lumières, comme Malesherbes. Et quand un empereur, Constantin, se convertit à son tour, le monde vacille sur son axe. On a dit, plutôt sur le ton de la plaisanterie, que Jésus était une sorte de Karl Marx ; philosophiquement c’est une pirouette ridicule, quant à l’histoire des hommes et des peuples c’est moins sûr. Car si ce n’est lui, au moins les apôtres puis les saints en bataillon de plus en plus fourni, convertissent et font faire pénitence aux puissants de ce monde, jusqu’à l’empereur Barberousse allant à Canossa. Et leurs successeurs devront au moins composer, jusqu’au XIXe siècle et au-delà.

Tout ça pour dire qu’à Rome et partout en Italie on croise et côtoie quotidiennement prêtres, moines et religieuses, sans parler de cardinaux ou d’archidiacres qui traversent la basilique st Pierre sans regarder personne, et du pape en personne si l’on y tient vraiment. (L’actuel est si benoitement charismatique que ça va devenir extrêmement difficile, faites confiance à la société du spectacle). La plupart du temps cela ne souffre aucune critique, jeunes en soutane attablés avec leur maman dans une trattoria, ou plus librement en terrasse, piazza Navona, avec des laïcs, la bouteille dans le seau à glace, et qu’importe ? Il faut qu’ici je me déleste d’un souvenir dont je ne jurerais pas à 100% de la véracité (de l’authenticité, oui). En avril 1991, ayant laissé mes élèves se doucher à l’hôtel après une rude journée culturelle, je m’offrais un apéritif anisé et mérité dans un grand café proche de la Stazione Termini (la seule vraie gare de Rome)…quand deux religieuses en habit et cornettes entrent de front et se dirigent droit vers le bar où le loufiat les accueille d’un sourire de connivence, prend sous le comptoir une bouteille que je n’ai pas le temps d’identifier, deux petits verres qu’il emplit et leur présente, qu’elles lampent quasiment cul-sec avant de tourner les talons, au revoir mes soeurs. Avais-je vu trop de films de Fellini ? J’ai cherché des yeux la caméra, suivant le conseil de Godard. Mais point. Le barman souriait toujours, mais plutôt de ma mine effarée me semblait-il. J’avais envie de l’interroger sur ce que je venais de voir mais je n’ai pas osé, mon italien était vraiment trop incertain. Il n’est pas exclu que j’aie commandé un second verre, pour me remettre. En revanche à Assise en 1984 je n’étais pas seul mais avec M. qui serait plus tard la mère de mon fils. Déjà le soir de notre arrivée, nous promenant en soirée dans cette cité faite surtout d’églises et de couvents nous avions eu la surprise d’entendre, venant d’austères fenêtres, un choeur d’hommes apparemment improvisé…Nous n’avons pu identifier la langue, ce n’était pas du latin, et c’était clairement profane, ponctué même de franches rigolades. Bon, des pèlerins après tout ne sont pas tenus de rester bégueules.
Le lendemain matin, sur les dix heures, nous remontions vers la basilique, un moine revêtu de l’habit franciscain descendait lui en chaloupant, sourire aux lèvres…avant de se jeter plutôt qu’il n’y est entré dans une taverne à droite, juste devant nous. Nous nous sommes regardés M. et moi, je crois bien sans commentaire. Et nous sommes allés admirer les fresques de Giotto, la raison principale de notre présence.

Ai-je l’air de blâmer ? Pas du tout. Je trouve rassurant qu’il y ait, et pas seulement en Italie, des curés paillards et des moines portés sur la dive bouteille. Aussi humains que tout un chacun et proches de leurs ouailles, coups de canif dans le contrat inclus. L’Italie est le berceau de la chrétienté, et ce qui me déplaît le plus c’est qu’à ce titre elle ait pu s’autoriser – Rome surtout, et maintenant encore – un faste, un apparat, une démesure, si éloignés du message christique qu’il a fallu François d’Assise, d’abord considéré comme un idiot, pour lui rappeler son devoir d’humilité. Il y a à Rome, à Naples, partout, à chaque coin de rue de petits oratoires, chapelles votives improvisées mais entretenues avec ferveur. On peut se moquer de ce bon peuple prêt à croire à tous les miracles ; mais les marxistes orthodoxes y croyaient, y croient toujours, et ne parlons pas des gauchistes. Dieu est en tiers dans toutes nos conversations, simplement par la langue dont nous usons, ses images, ses multiples allusions. Autant vaut que ce soit un Dieu sympa.

(à suivre)

Alain PRAUD