Orphée enfant, 6 : Puissance du quatuor / Frédéric Aurier

Ce n’est pas rien de jouer dans un quatuor à cordes : on est quatre à se regarder et s’écouter les uns les autres, à s’envoyer des signes imperceptibles pour que tout fonctionne. Pas de chef comme dans un orchestre, à la rigueur le 1er violon lance le mouvement, pas forcément lui. C’est une société d’amateurs profondément démocrates et même égalitaires, et devenus professionnels (quand ? après le premier disque ? la première invitation à France-Musiques ?) rien ne change. Sinon rien ne fonctionnerait.

Ce n’est pas rien d’écrire un quatuor. Au début c’était un ensemble un peu expérimental, dont les expérimentateurs les plus connus furent Haydn et Johann Christian Bach (le Bach de Londres), bientôt suivis de Mozart, de Beethoven, d’autres par centaines. Il faut écouter les quatuors de Beethoven, du premier au dernier (par exemple dans la version du quatuor Alban Berg, 1999) pour mesurer la trajectoire du génie, de l’orbite de Haydn à des années-lumière. Dans ses tout derniers quatuors (op. 130 à 132, avec la fameuse Grande Fugue op.133, chef-d’oeuvre absolu) Beethoven donne tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a, tout ce qu’il attend du futur – il faudra attendre Bartok pour aller plus loin en audace et rigueur. Et pas même plus loin, mais ailleurs, autrement. Beaucoup de compositeurs ont longtemps différé l’écriture d’un quatuor, et certains (Debussy, Ravel, Messiaen dans d’autres circonstances et avec d’autres instruments) se sont arrêtés à l’enfant unique.

Samedi soir 12 décembre, dans l’auditorium du conservatoire de Saint-Benoit de la Réunion, devant plusieurs dizaines d’enfants et d’adolescents du CRR, en stage depuis une semaine, se produisaient deux quatuors : le KW Kwatyor de la Réunion et le quatuor Béla, formé en 2006, un jeune quatuor qui monte comme on dit. Le Béla commençait avec ce monument historique qu’est le quatuor de Debussy, donné avec autorité, finesse, sans oublier un certain post-romantisme étourdissant, capiteux, que j’ai toujours entendu dans cette oeuvre, et bien sûr une grande homogénéité. Suivait le KWatyor avec le quatuor n°5 de Phil Glass, remarquable d’énergie et de précision – tempi impeccables sans quoi cette musique est impossible, pizzicatti ensemble au 1/10e de seconde, rondeur dionysiaque de la construction, immense optimisme. On peut contester cette esthétique, moi j’aime Glass depuis quarante ans (Einstein on the beach, dont on entend des échos dans ce quatuor) et ne vois pas de raisons de l’aimer moins que Boulez ou Ligeti, surtout dans une interprétation aussi engagée. La troisième oeuvre au programme, Prélude et Scherzo de Chostakovitch pour octuor à cordes, une pièce de jeunesse rarement jouée, éclatait d’audace et de violence prospective. On imagine ce que serait devenu ce compositeur brillantissime sans le stalinisme qui l’a bridé, j’en ai parlé il y a peu : s’il y a quelque part un martyr de l’Histoire c’est lui, quelle audace, quelle énergie impossible en son temps sauf chez Stravinsky et Prokofiev, sachant à peine ce qui se tramait du côté de l’Ecole de Vienne, tout ce que la révolution bolchévik avait déclaré tabou car « formaliste », équivalent approximatif de ce que le Nazisme appelait « art dégénéré » (Entartetekunst / Entartetemusik) puisque représenté par des artistes et compositeurs juifs…

Justement le quatuor Béla a enregistré un disque fort applaudi (y compris récemment sur France-Musiques) des musiques que le pouvoir nazi qualifiait de « dégénérées » (outre Mendelssohn naturellement) : Schulhoff, Krasa, Haas, tous trois détenus à Terezin, camp pour la frime et la Croix-Rouge, tous trois gazés à Auschwitz-Birkenau. Au-delà, les Béla s’intéressent à tout le répertoire déjà immense du XXe siècle, et plus loin à celui, peut-être déjà encore plus riche, du XXIème. Car je le répète sans me lasser : il y a aujourd’hui comme autrefois des Monteverdi, des Haydn, des Beethoven sans doute, des Brahms et des Debussy sûrement (je n’ai pas mentionné Mozart parce que, comme pour Rimbaud, j’attends son successeur). Je ne peux parler de tous et toutes, mais Saajariaho, Canat de Chizy, Dusapin, Greif, Dalbavie, Neuwirth, des centaines d’autres rien qu’en France, sont les alevins du banc impavide de demain. Je ne partage pas ce pessimisme qui veut que la belle et grande musique (savante) soit derrière nous. Non, elle est devant. Et les Impressions d’Afrique de Frédéric Aurier en témoignent avec éloquence.

Ce samedi 12 décembre c’était la cerise sur le gâteau, un bis si l’on veut, mais bien davantage. Avec la complicité du KW Kwatyor, le mouvement 4 des Impressions d’Afrique est un moment devenu octuor, avec bruitages, frottements, signaux complexes, une espèce d’orchestre symphonique. Comment, un quatuor n’est pas un orchestre symphonique ? Non. Pas davantage qu’un enfant n’est un adulte en réduction. Ceux qui ont inventé le quatuor (au siècle des Lumières, ce n’est pas pour rien) avaient une autre idée en tête. Chez quelqu’un qui a un peu lu, les Impressions d’Afrique de Raymond Roussel (1877-1933), précurseur ou au moins prédécesseur de certains courants du surréalisme, plus loin cooptable par l’Oulipo de Queneau et Roubaud, et une grande révélation de nos années 68, n’avaient jusque là je crois (démentez-moi) inspiré aucune oeuvre majeure : c’est le cas désormais, et de cette « Afrique », de ses « impressions », on parlera longtemps, le livre réactivé par la musique de Frédéric Aurier – même s’il ne s’agit, il y insiste, que d’allusion, connivence, frôlement, rien de plus. On en convient volontiers.

Mais tout de même, au moins pour le mouvement 4 que j’ai entendu (vous pouvez aussi l’entendre sur YouTube, et les trois autres pour l’instant), l’Afrique est bien là, ne serait-ce que par le petit conte inquiétant et loufoque proféré par le récitant (ici le compositeur lui-même, d’un effacement excessif tant il dit bien) – puis ce sont rythmiques obsessionnelles mais jamais pesantes, auto-effacées devant des murmures de la forêt que Wagner n’aurait pas (j’espère) désavoués, frottements végétaux, animaux sans doute, musicaux toujours. Une belle et vraie musique, qui vient du corps et du coeur, qui s’adresse au coeur et au corps de l’auditeur. Le KW Kwatyor s’était prêté avec grâce à une mise en scène d’octuor qui faisait de cette oeuvre une création unique, irremplaçable. Le quatuor Béla est décidément un acteur des plus actifs de la musique d’aujourd’hui, commanditaire aussi de musiques nouvelles (les quatuors de Bernard de Vienne, remarquables), sans dévier de son erre étonnamment active, avec en son sein un compositeur de cette étoffe… Nul besoin de dire que CROIRE AU MONDE va les suivre avec une extrême attention !

Alain PRAUD

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