Mono no aware, 27 : Aimez-vous Brahms ? (suite : Isabelle Faust)

Décidément ce concerto me poursuit ; et c’est bien ainsi, car il m’aide à vivre et à croire au monde. En ce moment sur Mezzo (nombreuses rediffusions) on peut le voir et l’entendre, joué par Isabelle Faust sous la direction de Philippe Herreweghe, l’inoubliable créateur du Festival de Saintes, ma ville natale. Le concert commence par la Symphonie n°3 du même Brahms, et l’on voit tout de suite où le chef veut en venir : comme pour Bruckner qu’il a magistralement dépoussiéré, transparence, allègement des masses, lisibilité des lignes et des plans, accélération des tempi sont ses mots-clés. Avec lui la musique allemande est tout sauf germanique, qu’on se le dise. Pour ne comparer qu’avec Furtwängler et le Philharmonique de Berlin (1949), version selon moi indépassable pour d’autres raisons (le Poco allegretto !), Herreweghe « économise » quelque neuf minutes (30 au lieu de 39), parti pris que je ne partage pas entièrement malgré son indéniable efficacité agogique. Je veux dire que Brahms serait parti avant la fin.

Reste qu’on avait tellement taxé Brahms, en France surtout, de lourdeur germanique, jusqu’aux années 60 et on voit bien pourquoi, que ce parti pris de transparence allègre je le respecte absolument. Tout vaut mieux que de desservir Brahms, même s’il eût été sans doute choqué de tant de ferveur dionysiaque. Et pour le concerto op. 77 c’est évidemment la même chose, avec la complicité obligée de la soliste (si elle voulait ralentir, le chef eût dû s’incliner, selon moi…mais je suis né au XIXe siècle sans doute) : 34 minutes au lieu des 39 de la version mythique Menuhin / Furtwängler avec l’orchestre du Festival de Lucerne, 1949 également (et non 1938 comme je l’ai avancé dans un article précédent : à cette date Menuhin jouait déjà Brahms et transportait les foules, mais nous n’avons pas d’enregistrement, en tout cas pas moi). Ma seule déception, dans cet enregistrement de bout en bout merveilleux, est que Menuhin y ait choisi la cadence de Kreisler, si inférieure à celle de Joachim que je ne peux l’y comparer avec Eva Tasmadjian, irréprochable et tellement plus émouvante que ses rivaux et rivales.

L’orchestre des Champs-Elysées transporté à Stuttgart mettait en scène cette fois l’impeccable Isabelle Faust. Impeccable parce que tout est en place, d’abord l’allegro non troppo (non troppo ? au début on s’interroge) qui trouve son rythme, rubato donc, et pourquoi pas ? Par moments c’est même passionnant, même si à l’image on se demande comment avec une telle raideur de la nuque et du dos elle garde un coup d’archet aussi virtuose (à l’époque déjà lointaine où j’apprenais les rudiments de l’instrument, la tenue était chose capitale – ma professeure Yarka Novacek, dans une de ses rarissimes confidences, parlant d’un des virtuoses de l’époque : « Il joue à la perfection, mais il se tient comme un cochon ») ; et puis ce masque impassible de garçonne qui ne montre aucune émotion, bon c’est l’Allemagne quoi, luthérienne suppose-t-on toujours chez nous. J’ai un autre problème avec la cadence, de je ne sais qui, accompagnée ou perturbée tantôt par les timbales, à la fin par l’orchestre, et bien brève du reste…C’est plus moderne que Joachim ? Sans doute, mais plus moderne si c’est plus laid, à quoi bon ? Finalement c’est une version très honorable, la soliste a consenti à s’éclater sur le Finale, il le fallait quand même, contrat rempli.

J’allais céder ici, mais ce soir même 12 mars, anniversaire de ma fille Jade, je vois et entends un concert Schumann, avec les trois concertos. Sokolov dans le la mineur pour piano, tout va bien. Queyras dans le cello joue cette oeuvre tragique autant qu’héroïque avec une aisance confondante, certes très loin de Rostropovitch mais comment le lui reprocher ? Non qu’il ne prenne au sérieux l’angoisse existentielle, et finalement mortelle, de Schumann ; mais cette angoisse il l’apprivoise, il la domestique sans façons, et c’est adorable, une fête pour tout le monde, car quel mélodiste !. Et cependant ma vraie surprise c’est le concerto pour violon entre les doigts d’Isabelle Faust. Je croyais, quelle prétention, avoir tout dit ou presque sur ce concerto injouable (voir « Libre mais seul » (25/12/2010)), mais non, il reste toujours à dire puisque cette musique (abusivement qualifiée de « classique ») est la plus libre de toutes. Or avec Isabelle Faust on oublie tout. D’abord grâce à un orchestre de chambre (baroque, en plus) qui forcément ignore le pathos, mais surtout grâce à elle. Sa
raideur s’assouplit ici, mais sous son archet tout devient absolument schumannien , je veux dire populaire, violoneux même comme le grand-père Fortunat de mon ami Didier, aucune virtuosité (façon de parler, on s’en doute, mais c’est pour le coup que Sarasate n’aurait jamais joué ce truc) mais des bariolages insensés dignes de Bach, et qu’est-ce que Bach pour Faust ? Isabelle Faust et son orchestre minimaliste ont fait le pari de la légèreté et de la transparence et ça marche. Cette fois son corps est aussi de la partie, tant d’émotions sur son visage autrement impassible qu’on se dit qu’elle a trouvé là la merveille qu’elle recherchait sans en rien dire à personne depuis des années.

Car à la différence de celui de Brahms, pensé en hommage et défi à Beethoven (comme le sera bientôt celui de Tchaikovski : chaque fois en ré majeur !), le concerto de Schumann est un suicide, ou au moins un abandon de tous les paramètres qui nous maintiennent en vie. Dès lors selon moi c’est le seul et unique concerto romantique, à l’exception du concerto pour violoncelle quasi testamentaire : rien n’est fait pour que ce concerto soit jouable, personne d’ailleurs ne se propose, et j’ai raconté comment il a fini par exister un peu. Or Isabelle Faust cette fois m’a bluffé, parce qu’elle a pris le parti audacieusement germanique. Musique populaire tout le temps, c’est la dernière partie de la création, c’est ce génial mélodiste qu’avait été Brahms dans le prolongement de Schumann. Tout dire de Brahms sans rien lâcher de Schumann, c’était le pari. Cette fois Isabelle embrasse vraiment son instrument (le dos aussi raide quand même), elle le prend à bras le corps en pleurant intérieurement, et tout le monde pleure parce que c’est d’une beauté absolue. Quand enfin « ce pauvre Robert » comme dit son ami Frédéric Lodéon, consent à se lâcher en soufflant une bulle d’obscurité et de noblesse, c’est un caillou injouable disait-on. Eh bien non, pas là, c’est une merveille d’empathie et de douceur, une constante fête populaire avec vielleux et violoneux mais avec un Strad quand même et qui ne mord pas le trait…Et curieusement Isabelle Faust en vient à se lâcher, elle joue cette fois avec tout le corps et c’est magnifique, l’indication de Schumann « leibhaft, soch nicht so schnell » (animé, mais pas trop vite) est respectée à la lettre. Sarasate s’ennuie, mais pas nous, au contraire ! Moi je l’avoue j’ai pleuré tout du long. Et je sais que Schumann pleurait aussi et bien davantage, pauvre Robert qui n’avait jamais entendu son concerto…

Alors merci Isabelle, mille fois merci. Mon seul souhait maintenant serait que ce prodigieux concerto soit joué à la Réunion (ce serait une première) par notre merveilleuse soliste brahmsienne Eva. Michel Amadieu, c’est à toi que ce discours s’adresse. Si tu fais ce choix, sois assuré que je serai dans l’orchestre, avec dévotion.

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s