Inactuelles, 54 : Pour le peuple kurde

C’est comme pour Voltaire, selon Sartre (on ne prête qu’aux riches) : Un intellectuel, aurait-il écrit, c’est quelqu’un qui se mêle de ce qui nous regarde. Qu’il l’ait dit ou écrit ou non, ça me concerne depuis toujours : au fond qu’avais-je à faire des communards de 1871, des communistes chinois jetés vifs dans les locomotives des années 1920 comme le raconte Malraux, des républicains espagnols au premier rang desquels un certain Federico Garcia Lorca, aujourd’hui Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix maintenu au laogai (le goulag chinois) en dépit de toute raison… Toutes ces situations ont leurs particularités, mais elles sont universelles aussi, et je ne retiens que cette universalité. C’est pourquoi aussi j’ai choisi de prendre le parti du peuple kurde.
C’est aujourd’hui même que je me suis décidé. Mais on se doute que j’y avais pensé avant.

Je n’ai jamais rencontré, ni côtoyé, aucun représentant du peuple kurde. J’ai entendu parler des Kurdes pour la première fois dans les années 80 de l’autre siècle, grâce à Danielle Mitterrand qui avait fait de ce combat une priorité vitale pour elle. Par pour son mari sans doute, ni pour aucun hiérarque ou ministre. Car prendre parti pour les Kurdes, imaginer même pour ce peuple un Etat comme celui qu’on prônait pour les Palestiniens, c’était sulfureux au possible : froisser Israel on s’y était accoutumé (la fameuse « politique arabe de la France ») ; mais heurter la Turquie, rempart de l’OTAN face à l’ogre soviétique, vous n’y pensez pas. Pas un instant. Or le peuple kurde c’est 30% de la population turque. Au bas mot, car les statistiques sont turques forcément. On leur y a refusé, on leur y refuse toujours, le moindre statut d’autonomie, et jusqu’à l’usage de leur langue, du groupe indo-européen comme le fârsî ou persan, donc sans rapport ni avec le turc, de l’arc qui s’étend jusqu’à la Mongolie, ni bien sûr avec l’arabe, langue sémitique comme l’hébreu. Ecoutez-les parler, enfin on les entend un peu, vous comprendrez tout de suite. Bien sûr ce n’est pas un critère de fraternité, je me sens bien plus proche des Japonais que des Flamands par exemple sans vouloir vexer quiconque.

Mais là n’est pas la question principale. Les Kurdes sont aussi des Basques x 2, puisqu’ils sont à cheval non sur deux frontières mais sur quatre : Turquie, Syrie, Irak, Iran. Rappeler cette évidence, c’est déjà pour beaucoup un casus belli. D’innombrables associations et groupes de pression militent pour un Etat palestinien, et ce depuis des décennies. Parallèlement, des groupes palestiniens aux noms divers se sont illustrés par des attentats aveugles et sanglants (le plus odieux pour nous Français visant le restaurant Goldenberg, rue des Rosiers) – sans aucune avancée, au contraire, du dossier palestinien. Pendant ce temps que faisaient les Kurdes ? Il faut bien le dire, peu de choses. En Turquie, quelques exactions exaspérées ont fini par envoyer en prison perpétuelle le leader local Ocalan. Ailleurs, rien. Et non pas rien, mais pis encore, la gorge tendue aux bourreaux comme à Halabja, le Guernica kurde, des milliers de civils gazés au sarin par le sinistre Saddam Hussein dans l’indifférence générale. Cette exaction inouïe depuis Hitler m’a fait basculer dans le camp kurde, sans retour, sans nuance. Dès que Saddam a mordu le trait en commettant l’imprudence d’annexer le Koweit j’ai souhaité sa mort. Pas au nom des Koweitis, ces islamistes hypocrites ennemis de toutes nos valeurs ; mais au nom des Kurdes, dont c’était la chance historique et irréversible. Cette première guerre d’Irak (1991) les a confortés ; la seconde (2003, GW Bush fils) leur a donné un Etat. On peut tympaniser GWB qui n’a rien compris au Moyen-Orient ; mais le fait est qu’il a fondé le futur Kurdistan, à son corps défendant peut-être mais indéfectiblement. Un jour il aura son monument à Erbil, sans doute même à Mossoul.

Car l’Etat kurde est désormais en route sur le plan historique : il faudra que tous les Etats concernés s’y fassent, et pourquoi ? Parce que Daesh, le soi-disant Etat islamique. J’ai assez écrit, et avec quelle amertume, que la raison était absente en Syrie et en Irak : maintenant je crois aux Peshmergas. Ce sont les combattants kurdes, femmes et hommes, qui ont fessé et dépecé Daesh à quelques centaines de mètres d’une Turquie impuissante et complice des chiens. Car on a vu, ouvertement, sans retenue, les chars et les canons turcs pointés, inertes, attendant la défaite kurde plutôt qu’une victoire qui par malheur renforcerait en Anatolie le PKK…A Kobané le Kurdistan est né, avec l’aide irremplaçable et nullement désintéressée (elle ne l’est jamais) de l’US Air Force maîtresse du ciel et de ses alliés, dont français. La visée des USA d’Obama est à peu près claire : plus un seul ennemi d’Israel en dehors de l’Iran dont Obama a fait son affaire (au grand dam de Netanyahou, et pas seulement pour des raisons électorales). Donc plus de Daesh, qui empoisonne tout le monde, y compris Bachar avec qui il faudra bien négocier un jour. La priorité est devenue l’élimination de Daesh, et pour la première fois à ma connaissance depuis 1945 il n’y aura pas de prisonniers, c’est dit avec clarté.

Il faut dire que l’ennemi y met de la bonne volonté, et plombe gravement la théorie du complot. Dynamiter les Assyriens, et pourquoi pas les Pyramides s’ils le pouvaient, et pourquoi pas l’Europe, temples grecs et cathédrales ? Je crois que dans les processus historiques il faut laisser une place à la Bêtise. Une place désormais décisive. Par les vertus de la Bêtise-internet, dépotoir de toutes les cochonneries prélogiques passées, présentes et en devenir, on peut au jour le jour se faire une idée de ce que demain nous prépare, si nous ne faisons rien. Or il n’est évidemment pas question de ne rien faire, car l’ennemi a acquis un énorme pouvoir financier, qu’il faut contrer autrement. L’Etat kurde du futur proche – le Kurdistan, puisqu’il faut l’appeler par son nom – sera puissant ethniquement, linguistiquement, politiquement, militairement ; et, je l’espère de tout coeur, culturellement, ce qui ne sera pas le plus facile et cependant essentiel. Déjà les menaces se dessinent, non seulement turques mais iraniennes (ces mécréants, pensez, ne sont même pas shi’ites), inextricables négociations à la clé, au quotidien, choses qui nous échappent à nous pays de la Loi centrale, et encore plus inexplicables pour eux tous. Déjà que l’on est sommé dans cette région de déclarer sa religion même quand on n’en a pas (c’est le pire !), alors…

Alors il faut y croire parce que désormais il y a un horizon – embrumé, enfumé certes, inextricable par endroits je veux bien : mais un horizon. Il y aura une nation kurde, c’est la première étape, puis un Etat kurde que j’appelle de mes voeux, aussi laïc que possible, aussi peu machiste que possible puisque les femmes y auront montré au combat des qualités que beaucoup d’hommes en secret doivent leur envier. De tout coeur j’espère que ce sera de mon vivant. Amen, comme on dit dans toute la région.

Alain PRAUD

4 commentaires sur “Inactuelles, 54 : Pour le peuple kurde

  1. Je me permets d’apporter ma contribution à ce sujet que je connais un peu. La communauté kurde est très présente à Strasbourg. Je compte parmi elle de nombreuses connaissances et entretiens des liens étroits avec certaines d’entre elles … J’ai même une excellente et fidèle amie (depuis 27 ans …), aujourd’hui repartie s’installer à Stamboul (la ville historique qu’affectionnait tant Pierre Loti ; lire à ce sujet ses excellents récits concernant la Constantinople qu’il a bien connue: « suprêmes visions d’Orient ») pour des raisons professionnelles mais avec laquelle je suis toujours en contact. Elle n’a rien perdu de ses certitudes et de sa combativité pour la cause qu’elle défend depuis toujours avec beaucoup de dignité.
    D’une façon générale je peux témoigner de la pugnacité de cette communauté pour la reconnaissance de ses droits les plus élémentaires et, par exemple, chaque année sont organisées à Strasbourg des manifestations pacifistes pour qu’Abdullah Öcalan – capturé au Kenya au cours d’une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens ( !!! ) le 15 février 1999 – ancien fondateur (en 1978) et dirigeant du PKK bénéficie au minimum de conditions décentes de détention dans l’île où il est emprisonné à vie par l’Etat Turc. Ainsi le combat continue aussi en France et particulièrement dans la capitale européenne, pour qu’un état kurde soit créé et que la culture de ce peuple courageux trouve une place officielle dans ce Moyen-Orient bouillonnant et instable au possible.

    J'aime

  2. J’ai souvent contribué dans mes réactions pour venir au soutien du peuple Kurde. Je suis heureux de vous voir avec talent et informations venir sur ce sujet : le seul peuple qui n’a pas de pays ni de soutiens.
    Mais je l’ai dit souvent la gauche de la gauche n’a qu’un peuple élu : les palestiniens qui sont la seule cause acceptable dans un monde qui veut de nouveau éliminer les juifs.

    Sur un autre sujet je vous remercie de m’avoir soutenu sur un article sur les Zadistes qui s’essuient les pieds sur ce qu’ont été leurs parents et grands parents.
    Ils ne savent rien sur l’agriculture et encore moins sur les paysans sauf leur savoir sur la culture d’un jardin familial.

    J'aime

    1. Merci Claude, une fois de plus nous sommes en phase comme sur bien d’autres sujets, simplement parce que nos vécus se ressemblent. Ce qui m’inquiète c’est ce refus croissant d’écouter, de dialoguer, et même d’argumenter. Il n’y a plus que des individualités narcissiques, des monades coupées du réel et qui toutes détiennent la vérité. Cela , oui, m’angoisse maintenant. Restez en contact.

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s