Avec Claude Simon

      Avec Claude Simon a disparu sans doute le dernier de mes grands éveilleurs : lecture fin 1967 ou début 1968 de La route des Flandres  (Minuit),  lecture fulgurante  (une prose comme une traînée de poudre,  c’était donc possible), jubilatoire, réellement dionysiaque  ;  puis la rencontre physique,  l’entretien dans un café de la place Monge au bas de chez lui  en octobre 1971 (mémoire de maîtrise déjà rédigé : « L’image référentielle dans les romans de Claude Simon » – un de ces intitulés impossibles dont la scolastique de ce temps était friande). Petit homme chauve au regard clair, un peu comme Picasso mais en bien moins intimidant, simple et cordial, plein de sympathie pour la jeunesse que je représentais alors à ses yeux (soixante-huitard présumé comme lui anar en 36,  avec une semblable touche de dandysme)  –  et cependant inquiet de me voir égaré dans une herméneutique fleurant le contresens selon lui ;  insistant sur le fait qu’il n’était qu’un artisan, un bricoleur… et moi n’écoutant plus, seulement bercé par la voix d’un des plus grands artistes vivants, ne prenant aucune note (et au téléphone il avait dit : pas d’enregistrement) , l’entendant donc parler du Japon d’où il revenait et qui me passionnait alors  : « Je demande à Sollers combien il connaît de caractères chinois, il me dit 400.  Je lui dis :  400 ??  –  expression théâtralement effarée, vaguement ironique, comme si Sollers venait de lui avouer qu’il ne connaissait que 400 mots français…

      J’étais alors sous le coup de  La bataille de Pharsale , texte considéré ensuite comme très formaliste mais qui alors me fascinait pour cette raison précisément ; et  l’incroyable étude de Jean Ricardou, « La bataille de la phrase », ingénieuse, compliquée, semblait  bien amuser Claude Simon – quant au roman (était-ce un roman ?), j’aurais voulu avoir écrit ça, précisément ça.  Cet entretien ne m’a rien appris que je ne sache déjà à cette date, mais j’ai été ravi de le rencontrer, comme Aragon quelques années plus tard. Je ne saurais dire pourquoi en vérité – peut-être tout simplement pour ce privilège d’avoir pu mettre un visage, une voix, un regard sur ces mots que j’admirais.  Il a dû lire l’article de « Révolution » célébrant son Nobel  en 1985,  et j’espère qu’il en a été content, mais il n’a pu faire le rapprochement puisque il ignorait mon nom.

        Comme il résidait une partie de l’année à Salses (Pyrénées-Orientales) où il possédait quelques arpents de muscat,  un quotidien du soir (qui n’était pas Le Monde) crut spirituel de faire sa Une sur    » un vigneron catalan prix Nobel de littérature ». Et tous medias confondus, nos Bouvard et Pécuchet  de s’écrier en choeur : mais qui c’est ce type ? Aujourd’hui encore il ne manque pas de beaux esprits pour déclarer Claude Simon « illisible », voire – ça fait toujours chic à la télé – « carrément chiant » .  De Bouvard on est tombé à Trimalcion.

Alain PRAUD

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