Deux princesses…

Mes fidèles lecteurs maintenant le savent : je ne dévoile de ce qu’il est convenu d’appeler ma vie privée (privée de quoi ?) que ce qu’il me plaît d’en dévoiler. Entre Rousseau et Chateaubriand, plutôt du côté du premier – je ne parle pas de l’écriture naturellement, mais du mode de dévoilement.

En juillet 1985, j’ai été pressenti par la mairie de Luchon (31) pour accompagner un groupe de collégiens dans le Yorkshire, plus précisément à Harrogate, ville d’eaux cossue jumelée avec Luchon depuis les années 50. En un mois j’en ai appris sur la perfide Albion plus que dans d’épaisses bibliothèques, mais hélas dans le même sens : incompatibilité d’humeur générale, malentendus permanents…L’Angleterre des années Thatcher était aussi loin dans l’espace-temps que le Japon impérial. Le seul fait de parler un peu anglais sans trop d’accent frenchie vous faisait passer pour un extra-terrestre, et allumait les yeux des filles censées nous cornaquer (deux coquines du Centre des congrès m’ont fait comprendre qu’elles m’inviteraient en privé et de conserve, si j’eusse été libre). Rien d’extraordinaire, c’était, c’est encore j’espère le quotidien de tous les trentenaires. J’insisterai davantage sur quelque chose de bien plus chaste, lors de ce même séjour. J’étais logé chez un ancien maire de Harrogate, personnage truculent et fantasque, fort peu anglais donc, capable d’arrêter sa Mercedes au sortir d’un concert de Yehudi Menuhin pour acheter des fish and chips pour tout le monde roulés dans du journal, et aussitôt à la maison chausser ses bottes d’éleveur de volailles avant de déguster ça avec nous, toujours en smoking…Sam si tu es encore de ce monde je te salue comme un frère. A propos de princesses en revanche aucun compromis n’était possible : au milieu des infos télé de 20h le dimanche, peu importait la tragédie planétaire, c’était le quart d’heure royal et tout le monde faisait silence, la reine avait inauguré ceci, Diana avait dit cela (espoir du royaume, nul n’en doutait), Charles avait encore gagné son match de polo… L’étranger n’était même plus là, exclu forcément de cette culture tribale.

A cette culture tribale j’ai donc participé un peu, surtout par jeu, j’étais joueur sans enjeu, pourquoi non, alors une princesse indienne…Elle possédait un restaurant « français » très chic, même si le cuisinier était italien, qu’importe, on nageait dans le champagne c’était l’essentiel, et je m’étais donné pour jeu de rôle d’être son chevalier servant. La dame avait la soixantaine princière en effet, je refermais la porte de la Mercedes en rangeant les plis de son sari, revenais lui ouvrir, c’était un jeu, aussi gratifiant pour elle que pour moi, mais un jeu. Je rappelle à ceux qui n’auraient pas vécu ces années incroyables que Sida mis à part (il a tué bien des gens que j’aimais, Foucault, Scott Ross qui venait d’enregistrer les 555 sonates de Domenico Scarlatti, Noureev, Dominique Bagouet, Koltès qui était presque mon sosie en plus, qui s’annonçait comme le Shakespeare de ce tournant de siècle, tant d’autres moins connus), ce furent des années de gaspillage festif dont on n’a plus l’idée, puisque maintenant on a peur de tout et que la peste du politiquement correct made in USA est en train d’estropier toute liberté vraie. Passons, j’y reviendrai forcément. Par exemple pour les obsèques des Stones. A moins qu’ils ne me survivent, ces coyotes.

Dans ces mêmes années 80 mais sans doute un peu avant, je dirais entre 82 et 84, j’ai rencontré par hasard une princesse bien plus authentique. A l’occasion d’un concert à la Maison des jeunes de Luchon, il s’agissait d’entendre la chanteuse Martine Caplanne interpréter des poèmes de René-Guy Cadou (1920-1951), météore bien connu – comme météore, bien moins comme poète. Quelqu’un qui avec quelques copains a réalisé le tour de force de mettre entre parenthèses le surréalisme alors triomphant. Ce pourquoi moi-même, nourrisson des surréalistes, je le connaissais peu. Les poèmes étaient bien choisis, la chanteuse excellente, mais l’intérêt de la soirée c’était la présence d’Hélène Cadou, veuve du poète et poète elle-même, dédicataire du plus célèbre recueil de Cadou, Hélène ou le Règne végétal. J’avais donc pour ainsi dire sous la main un mythe, une de ces Muses comme Lou d’Apollinaire, Gala d’Eluard-Dali, Lou von Salomé de Nietzsche et Rilke, Mahler et tant d’autres…On se calme, c’était une sexagénaire dont j’ai complètement oublié le visage, le regard, le sourire. Je les ai oubliés parce que je me les suis incorporés, ces caractères (la musique de la voix, aussi et surtout), prisonniers de ma mémoire profonde, lisibles avec des codes dont je ne dispose pas : la présence, la proximité, la connivence imprévue, l’échange des saveurs en dînant, toutes choses qui ne laissent aucune trace, sinon dans la mémoire, la mienne – Hélène Cadou est morte en 2014.

Il y a de ces abîmes de la mémoire : ce qui est autour est intact, parfaitement lisible, quand le centre est comme la macula du centenaire que je ne serai jamais. Une grande amie nous avait tous invités dans son manoir de montagne, nous étions une bonne vingtaine sinon plus, meubles polis par les ans, produits authentiques, brunch raffiné, vins fins, alcools rares. Je dis cela parce que je l’ai apprécié souvent chez la même hôtesse. Mais de cette soirée-là, aucun souvenir concret. J’étais assis à la droite d’Hélène, le monde autour de nous bruissait et nous lui répondions à peine, absorbés dans notre entretien comme si tout en dépendait. Quel entretien ? A propos de poésie sans doute, mais pas de celle de Cadou dont j’étais fort ignorant, donc sans doute demandeur quant à Hélène, mais cela même n’est pas assuré : car à cette époque reculée j’étais persuadé d’être le plus grand poète de la fin du siècle, nul doute que j’ai tenté d’en persuader Hélène, le plus extraordinaire alors c’est qu’elle m’a écouté toute la soirée… La vérité doit être entre les deux, ou les trois, ou davantage. Je me souviens d’une bulle spatio-temporelle où nous causions ensemble elle et moi de poésie pour l’essentiel forcément, peut-être de rencontres, Aragon pour moi, Reverdy et plein d’autres pour elle. Le vin était exquis mais je n’étais ivre que d’Hélène, de ce que nous avions à nous dire. Ma jeune compagne d’alors n’y voyait pas de chat à fouetter ; l’hôtesse en revanche en a conçu une aigreur qui n’est peut-être pas encore dissipée, sauf qu’elle approche le siècle.

Il n’y avait pas plus d’adresses à échanger avec cette princesse qu’avec la précédente. On s’est vus, on a aimé ça, c’était bien. Amen.

Alain PRAUD

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