Mono no aware, 30 : Rhabille ta mère ! (le bikini de Reims)

C’est une infime anecdote, un petit fait divers de rien du tout, même pas un chien écrasé, et il y a encore trente ans, que dis-je, vingt-cinq, ça n’aurait pas fait cinq lignes au fond d’un quotidien qui se respecte. Mais ça, c’était avant : avant la Toile, la twittosphère et tutti quanti. Car désormais même un pet de lapin peut s’enfler jusques à l’essai nucléaire – et quand je dis l’essai… Adonc il y avait les Bêtises de Cambrai, les Demoiselles de Rochefort, le Vase de Soissons – il y a aussi désormais le Bikini de Reims. Qui va faire le tour du monde, puisque ce blog est lu, certes épisodiquement et par les happy few, dans 115 pays au dernier pointage (source : Google Analytics). Faut-il donc que je me fasse pardonner des Rémois ? On verra bien.

Au vrai l’histoire a déjà fait le tour du monde (la toile c’est le monde), et si elle vous a échappé c’est que vous dormiez sous votre parasol ou trimiez bêtement au fond d’une mine de cuivre, loin de la vraie vie. Samedi dernier dans un parc public de Reims (France), une jeune femme de 21 ans qui bronzait en bikini aurait provoqué l’ire d’abord verbale d’un groupe de filles autres, dont une (mineure, et déjà connue comme dit pudiquement cette Mme Pudeur que sait aussi être la Police/Justice), après avoir proféré cette étrange sentence : « On n’est pas en été ! »(le 25 juillet quand même, dans l’hémisphère nord), se serait vu répondre un peu vertement que gaulée comme elle était elle faisait mieux en effet de rester couverte de la tête aux pieds. Certes ce n’est pas la civilité Louis XV, que d’ailleurs on s’exagère ; mais ce fut mal pris, et s’ensuivirent horions, griffades, peut-être même giflages de tétons (que la presse locale appela aussitôt passage à tabac, tabassage – devant lynchage elle recula). Au fond rien que de très propre à faire dresser l’oreille du vieux libertin XVIIIe que j’ai toujours été (les fessées entre filles, même Fragonard n’a pas osé)…

Sauf que même un apprenti historien commencerait par ausculter le climat. Et ce climat n’est pas au mieux. Déjà depuis la fin (quelle fin ?) de la guerre d’Algérie (1962 – jamais officiellement qualifiée de guerre rappelons-le : des événements liés au maintien de l’ordre sur le territoire français) il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark. Puis il y eut les attentats de 1995 dus au GIA, des Algériens, enfin des Arabes ; puis le 11-Septembre ; puis plein d’autres choses, puis le massacre du 7 janvier, l’immense manif du 11. On peut regarder avec condescendance les esprits étroits qui mélangent tout, les pauvres, et crier « Pas d’amalgame ! » comme si c’était une tranchée coupe-feu devant l’incendie de forêt. On peut, mais on n’a pas le droit. La France est en première ligne sur le front qui oppose désormais et pour longtemps une certaine idée de la civilisation à une certaine perfection (encore perfectible, on va le voir) de ce que le bon sens grec appelait barbarie. Déjà dans le laboratoire nigérian on voit se développer la démarche inédite des fillettes explosives, et qui peut penser que nous sommes préparés à cela, dans le Cantal ?

Le climat c’est cela, qu’on le veuille ou non, et je suis confit en une certaine admiration (une admiration d’un nouveau type) devant les innombrables qui jour et nuit s’activent (dans l’intérêt de qui, cela m’échappe encore) à marier la carpe et le lapin, ce qui ne serait que péché véniel, et à noyer le poisson, ce qui relève de la collaboration avec l’ennemi en temps de guerre (les USA depuis 2001, la France depuis au moins 1995). Bien entendu que cette anecdote est infinitésimale, surtout pour mes lecteurs de Zambie ou du Nebraska. Mais elle est aussi symptômale : la savane entre nous est devenue si aride que quelques mots échangés, une étincelle entre deux silex, un bris d’intelligence, peuvent désormais embraser toute la forêt du fameux « vivre-ensemble » dont on nous rebat les oreilles, mais dont personne n’a encore étudié, concrètement, sans tabous, les conditions concrètes de la mise en oeuvre. Bien sûr que ces gamines ne se sont pas jetées sur une blonde (l’était-elle ? et une vraie blonde ?) aux cris vengeurs d’Allahu akbar! et quoi plus comme dit la langue d’oc. La violente, paraît-il, se dit musulmane mais tolérante, quand elle n’est sans doute ni l’un ni l’autre. Dans toute ma carrière d’enseignant de français en collège et lycée (environ 1500 élèves) je n’ai connu que deux jeunes filles violentes, de celles qui peuvent vous défigurer sur un coup de rage. La première, qui en 4ème posait ses Santiags sur la table, fut vite apprivoisée dès qu’elle se rendit compte qu’elle aussi écrivait en français. La seconde était une pauvre gamine placée par la justice dans une « maison d’enfants » dont les pensionnaires étaient scolarisées sur notre collège. Pour dominer mon émotion je dois sauter une ligne.

Le père, Toulousain de nom, avait depuis longtemps disparu, laissant la gamine à sa mère algérienne, et surtout à l’oncle maternel qui tenait un bar au centre de Toulouse. Cela je ne l’ai su qu’à l’occasion d’une rédaction de Troisième, rédigée devant moi et avec mon aide tous azimuts, ainsi que je préférais. Le sujet était d’une banalité navrante, juste comme j’aime, quelque chose comme Racontez le plus sincèrement possible, etc. D’entrée les yeux de la gamine (inerte depuis la rentrée) deviennent incandescents : Je peux dire tout ce que je veux ? – Non seulement tu peux, mais tu dois. C’est le sujet, lâche-toi. Ils avaient 1h30 je crois, avec pause. Mais à l’instant cette petite, qui jamais n’avait produit plus de vingt lignes, se lance dans un marathon de près de huit pages. Je ne me suis arrêté ni à la syntaxe ni à l’orthographe, c’était une confession comme devant le juge d’instruction (ou des affaires familiales) qui ne l’avait pas écoutée sans doute, sa deuxième chance, elle mordait dedans. De ma vie d’enseignant (41 ans, je le rappelle) je n’ai lu récit autobiographique de cette qualité, du Jean Genet moins l’orthographe, c’est-à-dire avec ce que j’appelle l’orthographe de protestation…Pourquoi n’ai-je pas photocopié ce texte ? Je le regrette encore. Sans doute que ces pages disaient aussi Noli me tangere, ne me touche pas s’il te plaît, ils l’ont tellement fait. Pour résumer, et ne pas encourager des fantasmes voyeuristes, elle racontait pour la première fois devant une personne de confiance (car elle l’avait bien sûr déjà dit, tout ça, devant l’appareil judiciaire) qu’elle avait surpris une conversation entre sa mère et son oncle maternel, et qu’il s’agissait d’organiser son mariage en Algérie, à quinze ans, avec un cousin inconnu d’elle. Alors elle a détruit le bar de son oncle, c’était son mot, on pouvait l’imaginer, 40kg toute mouillée mais l’écume aux lèvres, allumée comme Electre, insensible à la disproportion, disposée à tuer tout le monde (elle écrivait cela)…Je me souviens que je pleurais en lui corrigeant ses erreurs orthographiques et autres. Je ne savais comment noter cela puisqu’il le fallait, à la fois devant Dieu, ma conscience, et ses camarades. Comme toujours j’ai trouvé une cote mal taillée mais efficiente. Elle qui faisait peur est devenue la vedette de la classe. Plus tard je l’ai revue au travail, vaillante, je suis sûr qu’elle a tracé sa route.

La gamine de 16 ans déjà connue qui a agressé la « blanche » en bikini était sûrement comme celle dont je parle. En souffrance, comme on dit aussi des bagages que personne ne réclame. J’aimerais connaître son passé, sa famille, les raisins de sa colère. Ce que ni ses avocats ni ses juges n’entendront jamais. De toutes façons elle n’est accusée de rien, crêpage de chignon, quelques gifles, on s’en tamponne le coquillard. Alors je lui souhaite bon vent.

Alain PRAUD

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