Querelle des Bouffons : (2) Rousseau dans la mêlée

Le 1er août 1752, la troupe italienne des Bouffons donne à Paris La Serva Padrona, opéra bouffe et bref du génial Pergolèse, compositeur italien mort à 26 ans en 1736 et dont on connaît surtout de nos jours l’étonnant Stabat Mater. Cette Servante maîtresse en revanche est fort plaisante mais ne casse pas trois pattes à un canard comme on dit en gascon ; de plus elle a déjà été jouée à Paris, suscitant alors une indifférence polie. Et soudain c’est le scandale, deux camps se déchaînent avec la mauvaise foi de rigueur, mais aussi avec cet enthousiasme propre à cette époque et que nous ne faisons que regretter (moi en tout cas) dans notre siècle atone, insipide et politiquement correct. C’est que le siècle est en train de basculer. Lui ne s’en rend pas compte me direz-vous ; mais il y a des fanaux, des alerteurs d’avant-garde, des esprits qui comme Diderot voient demain comme personne, au point d’écrire des choses qu’ils renoncent à publier sur le moment ( il a quand même goûté au Donjon de Vincennes pour bien moins) et qui manqueront même d’être perdues définitivement, comme ce Neveu de Rameau, chef-d’oeuvre absolu et absolument énigmatique, qui ne resurgira qu’un siècle plus tard, au hasard d’un bouquiniste des quais de la Seine…J’évoque ce livre essentiel parce que je l’ai enseigné, mais aussi parce que l’ouragan de la Querelle le traverse, alors qu’elle est considérée comme close depuis des années (1754 – le manuscrit de Diderot, sans doute commencé en 1761, comporte des allusions jusqu’à 1776). C’est dire si cette histoire a occupé les esprits.

De quoi s’agit-il ? D’une question tellement essentielle qu’elle va secouer les cerveaux comme dans un shaker pendant encore vingt ans et plus, à travers la confrontation des gluckistes et des piccinistes. J’y reviendrai. Mais souvenez-vous qu’on est dans cette étrange controverse : quand on écoute un opéra, vaut-il mieux s’attacher au texte ou à la musique ? Vous avez déjà répondu j’en suis sûr, mais vous n’êtes pas de ce siècle-là. Moi non plus, à mon corps défendant. Pour nous tous mélomanes la question est réglée.

Or à cette controverse déjà rien moins qu’évidente pour le commun des mortels, est venue s’en agréger une autre : existe-t-il une langue des passions, des émotions, plus adaptée à l’art lyrique ? Faut-il chanter en français (comme on faisait couramment) ou en italien, langue apparemment plus proche du coeur ? On ne l’a pas vu venir, mais un certain Jean-Jacques Rousseau, « citoyen de Genève », a commencé à bouleverser le paysage littéraire et philosophique. Son premier livre publié (1743) s’intitule « Dissertation sur la musique moderne », où les lullistes sont déjà pris à partie.

L’année précédente il a lu devant l’Académie des Sciences un « Projet concernant de nouveaux signes pour la musique » qui a eu le don de ranimer les somnolents et les cacochymes. En 1750 il remporte le prix décerné par l’Académie de Dijon pour un Discours sur les sciences et les arts (titre simplifié) qui marque son entrée dans la cour des grands et lui vaut d’emblée l’hostilité de Voltaire, pas moins. En 1752, son opéra Le Devin du village (on se croirait dans un album d’Astérix, et franchement par moments on n’en est pas loin) remporte un tel succès devant la Cour puis à l’Opéra (1er mars 1753) que Rameau répandra le bruit qu’un pareil hurluberlu ne pouvait en être l’auteur…Pourtant Rousseau raconte ingénument dans ses Confessions qu’invité à la représentation « pour les Dames » de ce qu’on appelait « le coin de la Reine » (très favorable aux Italiens), rendu comme ivre par ce bain de féminité parfumée et poudrée, ces mouches, ces décolletés profonds, ces larmes et sanglots aux plus beaux endroits de son ouvrage, il se mit à pleurer aussi, oubliant qu’il en était l’auteur…

Or ne nous leurrons pas sur l’ingénuité supposée de Rousseau : on est en pleine Querelle, et cette même année 1753 il publie sa Lettre sur la musique française, brûlot qui enflamme les esprits, où il montre par a+b que seul l’italien est la langue originelle du chant, seule à même de traduire cette primauté de la mélodie que les anciens Romains avaient déjà sentie avec force (selon Strabon, « dire et chanter était autrefois la même chose »). C’est dans cette Lettre que Rousseau se qualifie pour la première fois de philosophe, et pas seulement au sens de l’époque, ne nous y trompons pas. Le Second Discours (« sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ») le jette dans la cour des très grands, d’où il ne sortira plus. Nous sommes en 1754, il a 42 ans et vient de se hisser au niveau de Hobbes et de Spinoza. La question pour lui de l’Origine, de l’Homme naturel, d’un hypothétique Etat de nature où l’homme aurait parlé (ou plutôt chanté) une hypothétique Langue originelle ; tout cela est lié et commence à s’articuler en une sorte de système (mais pas vraiment : ni lui ni Nietzsche ne laissent d’autre système que déjà déconstruit et contradictoire, en kit pour ainsi dire). Certes Jean-Jacques n’imagine même pas qu’il pourrait s’exprimer par aphorismes (et Nietzsche, pourtant fan de tout ce qui est français, langue et musique, détestera Rousseau pour des raisons proprement philosophiques…et politiques); son moyen à lui est plutôt la dissertation ou le discours comme on l’entend alors, pas moins de 150 pages.

Je viens de relire, près de cinquante ans après, la riche et rigoureuse étude de Jacques Derrida sur Rousseau (De la Grammatologie, Minuit, 1967), plus précisément sur un ouvrage alors mythique, l’ Essai sur l’origine des langues, où il est parlé de la Mélodie, et de l’Imitation musicale (posthume, 1781) – près de 150 pages justement, et lumineuses. On ne sait précisément quand Rousseau a écrit ça, avant ou après le Second discours, peut-être sur les trente dernières années de sa vie, par retouches successives. Signe que c’était important pour lui. Que dit-il ? Que toutes les langues articulées puisent dans le chant, inarticulé, antérieur à toute langue (l’homme a d’abord chanté, et longtemps, avant de parler). Que, donc, la mélodie est antérieure au discours. L’inverse de ce que postulent les lullistes ou ce qu’il en reste (et aussi, assez injustement, le contrepied de Rameau). Rousseau, un des grands maîtres de l’écrit, s’en méfie comme de la peste dès qu’il s’agit de pédagogie : mettant en avant l’oralité il est là non seulement révolutionnaire en son temps, mais aussi pour nous, voir comment le bac persiste dans son être médiéval. Que dit-il encore ? Qu’en Europe les langues nordiques (dont le français) sont propres aux concepts et à la chaîne argumentative, au discours en somme ; cependant que les langues méridionales, langues accentuées et mélodiques, sont les plus proches du « cri animal de la passion », parole que Diderot prête au neveu de Rameau – sur cela Rousseau est à peu près d’accord.

(Et à propos de passion, on a un peu vite oublié que Rousseau, à la même époque, publie des ouvrages philosophiques aussi essentiels pour l’avenir que Le Contrat social (avril 1762) et Emile ou De l’Education (mai 1762), aussitôt condamné par le Parlement de Paris, lequel décrète Rousseau de prise de corps, ce qui l’oblige à chercher refuge en Suisse…ce même Rousseau qui vient de publier (janvier 1761) un roman épistolaire, Julie ou la Nouvelle Héloïse, qui va être le best-seller de la seconde moitié du siècle, détrôné seulement à partir de 1802 par le René de Chateaubriand…Et de quoi y est-il question ? D’amours impossibles, de passions délicieuses, de vertu, de sentiments sublimes…Kant, admirateur de Rousseau, est déjà là – du moins le bout de son oreille.

 » La mélodie fait précisément dans la musique ce que fait le dessin dans la peinture ; c’est elle qui marque les traits et les figures dont les accords et les sons ne sont que les couleurs. Mais, dira-t-on, la mélodie n’est qu’une succession de sons. Sans doute ; mais le dessin n’est aussi qu’un arrangement de couleurs. Un orateur se sert d’encre pour tracer ses écrits : est-ce à dire que l’encre soit une liqueur fort éloquente ? » J’ai cité un peu longuement pour seulement montrer à quel polémiste on a affaire.
Retenons pour l’instant que l’harmonie (Rameau) est purement conventionnelle, quand la mélodie, elle, est tellement naturelle. Tout est certes plus complexe que cela, mais je ne veux pas ennuyer mes lecteurs. Au bout du compte, comme chacun sait, Rousseau a gagné. Mort en 1778 (comme Voltaire) il n’a pas vu sa victoire, celle de la mélodie sur l’harmonie, de la passion sur le calcul, et en définitive de la nature (supposée) sur la culture (fantasmée).

Ce qui est assuré en revanche, car l’Histoire est passée et a rendu son verdict, c’est que face au grand Gluck les partisans de l’oublié Piccini ont gagné, que le premier en a convenu (lettre de 1773 où il prend le parti de Rousseau), et que le second n’avait pas besoin d’en convenir puisque Paisiello, Cimarosa, Rossini et cent autres le feront pour lui. La suprématie du chant italien n’était pas écrite d’avance, mais la chute du chant à la française a été précipitée par un Genevois qui avec la France, ses vanités, son absolutisme, son intolérance, avait quelques comptes à régler. Il n’en est pas entièrement responsable certes, mais l’opéra français est mort pour cinquante ans (Adam, Halévy, Meyerbeer…les citer c’est déjà dire) avant Berlioz, Bizet, Gounod, Massenet.
On est déjà bien loin de l’Encyclopédie, où à la demande de D’Alembert Rousseau alors inconnu s’était chargé des articles traitant de musique. J’ai souvent dit qu’à Paris Rousseau n’avait qu’une petite rue du Ier arrondissement, sous prétexte qu’il y a habité, tandis que Voltaire dispose d’un boulevard où il n’habita point, d’un monument, et d’un lycée. Ce renversement des valeurs dit assez, dès l’origine, la confusion où est la France d’aujourd’hui.

Alain PRAUD

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