Inactuelles, 50 : De la Chine systématique

Mes lecteurs le savent bien parce que c’est écrit partout : j’ai la plus grande admiration, et depuis l’enfance, pour la civilisation chinoise – notez bien que je n’écris pas « la culture » (lapider les femmes, comme dans certains recoins de la planète, c’est une culture) mais « la civilisation », ce qui suppose une vision du monde élaborée de longue date, de portée universelle donc a priori exportable, car structurée par des valeurs en lesquelles un chacun peut se reconnaître. Ainsi Kongzi (Confucius) nous parle comme Héraclite et Socrate (mais non comme Platon), les poètes Tang s’inscrivent dans notre désert mérovingien et carolingien, les grands romans de la fin des Ming (XVIe-XVIIe siècles) n’ont d’équivalent chez nous que Rabelais, bien seul. Quant au célèbre Hong Lou Meng (« Rêve dans le Pavillon Rouge »), après m’avoir longtemps fait rêver sur la foi de son seul titre, sa lecture m’a laissé entre délectation et épuisement. Comme Proust que je ne suis pas encore parvenu à relire entièrement malgré plusieurs tentatives – il le faut pourtant, on n’a qu’une vie et une seule lecture de ces livres-monde, comment s’en contenter ?

Je me rends compte que déjà la parataxe me gagne, qu’en tout cas l’anacoluthe me vient naturellement (ce n’est pas qu’une injure du capitaine Haddock comme enfant je le croyais, mais une caractéristique parmi bien d’autres de la syntaxe chinoise) : pour dire que de la Chine ce qui me parle et m’a toujours parlé c’est cette langue absolument singulière, écrite singulièrement, imitée par d’autres et qui n’imitait aucune. Au point que vers 1970 j’en suis venu à admirer les poèmes de Mao Zedong publiés et traduits dans Tel Quel par Sollers…avant de me rendre compte, tardivement mais avant bien d’autres, de l’escroquerie sanglante de la soi-disant « Révolution culturelle ». Mao, on le voyait à la télé gaulliste, toujours souriant en contre-plongée, héros et fondateur de la vraie Chine, celle qui éclairait l’avenir, on le voyait traverser avec des centaines de maîtres nageurs le Yang-Tsé-Kiang à la nage, ce même fleuve où Tintin avait sauvé Chang de la noyade…

Mais quand l’enfance s’évanouit l’enthousiasme retombe. On a appris à lire aussi, et à ne plus gober la télé, surtout avec une seule chaîne. On a vu des copains aveuglés tenir des discours insensés qui j’espère les font sourire aujourd’hui, à l’instar d’Olivier Rolin, excellent écrivain et manitou de la Gauche Prolétarienne de l’époque, où Sartre même s’est englué. Je puis être abscons pour les jeunes qui n’ont pas connu ces choses infimes, et aussi pour ceux qui à cette époque étaient d’honnêtes travailleurs encartés à la CGT ou pas encartés du tout. Mais c’est comme pour l’URSS si l’on veut : quand le Graal descend à la cave où on torture il ne reste plus grand-chose du sacré qui le nimbait. Et la célèbre et interminablement célébrée Longue Marche de Mao et de ses fidèles (certains, faisant de l’ombre, seront plus tard liquidés selon la méthode stalinienne) apparaît maintenant comme nettement mitigée, surtout pour ce qui est des différentes populations concernées. Glissons, car il y aura bien pis. Je doute que les lycéens chinois d’aujourd’hui reçoivent un enseignement objectif et contradictoire concernant le Grand Bond en Avant (victimes estimées, par famine principalement : dizaines de millions) des années 50 ; et surtout, car c’est plus proche, à propos de la fameuse GRCP des années 1966-1976 (« Grande Révolution Culturelle Prolétarienne » – combinez ces mots comme vous voudrez, vous n’obtiendrez que des impossibilités linguistiques). Mais le pire, car tout a été filmé et vu, c’est Tian Anmen, 1989.

C’est assez dire que quand je vois des reportages béatement édifiants sur le dynamisme chinois, ses gratte-ciel e tutti quanti, je suis partagé entre l’admiration résiduelle et la colère récurrente. Quel système économique (et donc d’abord politique) a pu permettre cette métamorphose, de laquelle la vieille peau n’est bien sûr jamais exposée ? Quels en sont les dégâts collatéraux comme on dit, sachant que cette expression est en toute rigueur absurde ? Quid de l’environnement, de la vie paysanne qui concerne encore l’immense majorité ? Quels sont et surtout seront les effets de la politique de l’enfant unique, même assouplie, sur la vie sociale de cet immense pays dès les années 2020-2030, donc demain ? Les classes moyennes supérieures qu’on voit se pavaner et qu’on entend pérorer à Paris jusque dans les transports en commun (jeu de société : repérer l’accent cantonais, pékinois), filles à sacs Vuitton et ongles précieux, jasant et persiflant en vrac la France et leurs copines, ont-elles la moindre idée de ces enjeux majeurs qui les concerneront bien avant nous, barbares crus et longs-nez ridicules ?

Si j’étais Chinois aujourd’hui je me poserais cette question par exemple : comment se fait-il que le Dalaï-Lama, ce rat féodal bicolore, est devenu la personnalité la plus populaire du monde (barbare) non-chinois ? Certes personne n’a de nostalgie pour la société ultra-cléricale et un tantinet esclavagiste du Tibet d’antan ; mais ce que le Tibet subit depuis 1959 de vexations, de discriminations, de pratiques coloniales et sourdement génocidaires, cela ne mérite donc pas le début du commencement d’un examen objectif ? Non, dit le régime : ce personnage est un démon sournoisement séparatiste, ainsi soit-il.

Je sais que les dignitaires chinois ne me lisent pas (leurs services, en revanche, lisent tout : c’est leur métier et l’essentiel de leur activité). Si je parlais de l’Arabie ou du Pakistan ça me serait absolument égal. Pas de la Chine, car j’aimerais que son régime m’entende (la Chine, elle, je l’ai quasiment épousée); son régime illégitime depuis 1949 – je le maintiens et n’en démordrai pas -, encore illégitime après Deng Xiaoping et sa politique économique inspirée de la NEP de Lenine (« Peu importe que le chat soit noir ou gris, pourvu qu’il attrape les souris ») mais toujours sous la main d’acier du complexe politico-militaro-industriel, qui produit autant d’angoisse régionale et planétaire qu’il génère au quotidien une corruption caricaturale…Après les avoir laissé scandaleusement prospérer, on fusille en public des cadres tellement pourris qu’ils en étaient devenus des satrapes régionaux (à l’échelle de la Chine…) ; et mêmement on fusille, pour apaiser le populaire, d’autres responsables qui ont tellement triché sur le béton que leurs écoles publiques se sont effondrées sur les enfants au premier tremblement, quand d’autres écoles, faites pour le Parti, sont restées bravement debout…J’entends bien ce qu’on entend de toutes parts encore que non-dit le plus souvent : qu’à ce pays-continent il faut un pouvoir fort, car à cette échelle le chaos deviendrait mondial aussitôt. Et de cela je ne disconviens pas : si la Chine s’effondrait dans l’anarchie, ne serait-ce que quelques années d’une histoire multimillénaire, notre monde mondialisé serait gravement ébranlé, tant pis pour lui du reste. Est-ce une raison suffisante pour continuer de tolérer un système littéralement tératologique, qui ferait Marx se retourner dans sa tombe si cette expression avait un sens – mais pour nous pauvres mortels elle en a un, pour longtemps encore ?

Est-ce surtout une raison suffisante pour rester l’arme au pied face à une puissance impériale qui prétend poser sa main sur tous ses voisins, Vietnam, Philippines, Indonésie, Corée, Japon ? Le Vietnam est furieux et le fait savoir ; mais avec le Japon sous l’aile US et qui peut nucléairement s’en affranchir en quelques mois, d’aucuns disent semaines, n’est-ce pas jouer avec le feu ? Certes on se souvient encore du sac de Nankin et autres atrocités nippones d’avant-guerre – mais qui, et pour combien de temps ? La menace visible et actuelle, c’est la Chine, et son régime inqualifiable, communiste-capitaliste-d’Etat comme dit un de mes vieux amis…Ce n’était pas écrit de tout temps, et pour être puissante la Chine n’a nul besoin d’être impériale. Quelque part dans Racine, et avant dans Tacite, Néron dit à peu près qu’il préfère être craint plutôt qu’aimé. Le connaissant un peu on doute déjà de la véracité de ces mots rapportés. S’agissant d’un pays immense et essentiel on côtoierait l’absurde.

Alain PRAUD

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