Mono no aware, 18 : Leonarda for ever

A quinze ans elle est déjà célèbre, ou du moins notoire : la plus célèbre expulsée de France, et au cours d’une sortie scolaire, qui pis est. On a dit qu’elle était Kosovare comme sa famille, et puis on ne sait plus, le père a menti, elle pourrait être Italienne comme l’atteste son prénom. Elle dit que là-bas au Kosovo elle ne comprend pas la langue, et d’ailleurs quelle langue ? Maintenant elle parle et écrit le français. Elle a cinq frères et soeurs, ou six. La mère aurait porté plainte contre le père, il y a des mois, pour violences sur enfants. La justice, qui a d’autres chats à fouetter, aurait classé l’affaire. On va peut-être en apprendre encore.

Mais ce qu’on apprend d’abord, c’est que ce pays est à fleur de peau (voir ici même : Mon pays est malade, juin 2013) : au moindre incident, au moindre accroc supposé aux droits, aux devoirs, et plus encore apparemment aux valeurs (ah, les valeurs) des uns et des autres, toute la toile commune (l’écrit commun, l’abri commun) s’enflamme d’un coup, sans rien savoir ni vérifier, il va de soi puisque désormais seule compte la promptitude. A cette aune le risque de passer pour un imbécile définitif est immense, mais qu’importe, il faut être le premier sur le coup, comme le vautour sur la charogne, et advienne que pourra. Alors, avant d’avoir vérifié quoi que ce soit, avant d’avoir mesuré les conséquences politiques de ce qu’on fait, mais en prenant son temps pour bien s’organiser ( une semaine tout de même), on instrumente un battage médiatique via les réseaux sociaux (en créole : la di la fé), on appelle les lycéens à manifester, voire à bloquer les lycées… Chacun aura compris que « on » prend consistance et identité à mesure que la phrase progresse : de sorte qu’ apparaissent successivement à la lumière un certain nombre de groupes, fractions, associations, clubs, groupuscules, tous autoproclamés « plus à gauche que la gauche », et déterminés, plus ou moins cyniquement, plus ou moins consciemment même…à faire tomber Manuel Valls.

Quel rapport ? Mais c’est que le ministre de l’Intérieur, et le préfet qui les applique, est responsable de toutes les lois qu’il a votées (ou pas), de tous les décrets, réglements, procédures, etc. Responsable, donc coupable, pour les anarcho-médiatiques de type lourd comme Mélenchon ou l’ineffable Mamère, et surtout les innombrables associations (en France presque aussi nombreuses que les citoyens) qui n’attendent pour sortir de leurs terriers qu’un incident de ce genre, aussitôt requalifié en crime contre l’humanité ou peu s’en faut. Alors s’élève de toutes parts, comme l’encens des églises d’autrefois, une incantation qui conjure « la gauche » de ne pas « perdre son âme », l’école de demeurer « un sanctuaire »… En tant que défenseur et acteur de la laïcité depuis un demi-siècle, je dois d’abord dire que quand j’entends des mots pareils, je sors non pas mon revolver comme l’autre, mais mon sac de boules puantes. Parce qu’on n’a pas fait la Révolution (française) pour subir éternellement ces poncifs religieux, y compris dans la bouche d’un ministre de l’Education qui oublie (par opportunisme on l’espère) qu’il fut d’abord prof de philo – sans doute pas plus longtemps que Bayrou n’a enseigné le latin et le grec, mais tout de même. Il n’y a pas d’âme, ni à gauche ni à droite, et l’Ecole de la République n’a pas vocation à être la maison des Vestales.

Alors voilà que le Premier ministre, mandaté par le sphynx Hollande, est obligé de monter au créneau, de promettre une enquête administrative, de s’engager même au sujet d’une famille dont il ignorait encore tout ou presque. Cela sous la pression non pas même de la vox populi, mais de quelques-unes de ses factions agissantes, dont il devrait d’abord contrôler les agissements – ou les exclure d’une majorité qu’elles ne cessent de saboter à seules fins de continuer, elles, à exister dans la lumière. Et c’est là qu’on voit que le Président ne sait plus sur quel pied danser, car cette manoeuvre assez pitoyable sape l’autorité de Valls ; or Valls est actuellement, à gauche, le seul récif qui surnage de la montée des eaux, Hollande le sait bien. Et je jurerais que l’étiquette « de gauche » lui colle désormais à la peau comme la tunique de Nessus, qu’il voudrait bien s’en délivrer, mais ne le peut politiquement, surtout à quelques mois des élections municipales.

Et Leonarda dans tout cela, me direz-vous ? La pauvre, on a failli l’oublier – certes pas moi, mais l’emballement politico-médiatique. Pourtant, avec tout ce qui désormais pèse sur ses frêles épaules sans qu’elle l’ait voulu ni même imaginé, elle devrait bientôt être plus célèbre que la Pakistanaise Malala. Souhaitons-lui seulement et de tout coeur de retrouver vite son collège, et de faire sa vie en France ; comme il y a plus d’un siècle un certain Wilhelm de Kostrowitzky, né à Rome de mère polonaise et de père inconnu, « apatride » selon son passeport, Français d’adoption avant de devenir le plus grand poète de son siècle, et de mourir « pour la France » selon la phraséologie officielle. Un certain Guillaume Apollinaire.

Alain PRAUD

7 commentaires sur “Mono no aware, 18 : Leonarda for ever

  1. C’est exactement ça, promptitude plutôt que réflexion, réactions épidermiques, manipulation de lycéens jamais en reste quand il s’agit de ne pas aller en cours pour la bonne cause, et puis, l’actualité comme un soufflé qu’on sort du four et qui ne supporte pas d’attendre, …
    De toute façon, « j’aime / j’aime pas », le pouce levé ou baissé en un clic, c’est facile, à la portée de tous, et ça dispense de réfléchir posément aux questions graves de notre monde.
    Merci pour cet article, et particulièrement pour le dernier paragraphe.

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    1. Merci Lod pour ce commentaire bienveillant (ailleurs sur lemonde.fr je propose de remplacer sur la devise de la République l’hypocrite et impraticable Fraternité par la Bienveillance, concept ramassé chez Confucius en un seul idéogramme (shù) où se retrouvent, au nord, la femme et la parole, et au sud, grand comme elles deux, le coeur. Le problème, c’est que la politique (la gestion au plus près) fausse tout, rend tout impossible à qui tente simplement de penser. Comment être bienveillant avec Leonarda sans insulter la loi ? Sujet de philo pour le bac 2014 (infaisable)

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  2. Si seulement les commentateurs, les chefs de parti, les activistes avaient pris du temps, ils auraient pu mesurer ce que cette affaire à de sordide.
    Un famille profondément sordide qui se sert de sa fille pour exciter les haines et les passions, les rejets et les adoptions tellement humanitaires qu’elles sont elles même sordides.
    D’une affaire sordide on veut faire un paradigme.
    Un certaine gauche se vautre dans un jacusi où la volonté de nuire se mêle à une conception relativiste des droits qui ne convainct pas mais qui agrège les âmes sensibles dans un conglomérat de passions mal maîtrisées et de volonté de bien faire téléguidée.

    Je plains cette jeune fille d’avoir ce père là qui aurait pu lui éviter ce drame si il l’avait vraiment voulu. Par exemple en acceptant des offres d’emploi…..
    Mais il se foutait de sa fille tant qu’elle ne lui rapportait pas de notoriété et forcément d’argent frais.

    Claude Doucet

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  3. Le pire dans ce « battage médiatique » sont les énormités écrites, les informations pas vérifiées. Un exemple, cet article de MM. Salles et Seelow sur Lemonde.fr, écrit dans un piètre français (http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/10/17/imbroglio-autour-de-la-nationalite-de-la-famille-de-leonarda_3497949_3224.html#liste_reactions).
    Non seulement la préfecture n’émet certainement pas des « arrêt[s] » mais, par ailleurs, tout est confusion et amalgame. Non, les demandes d’asile ne sont absolument pas examinées avec davantage de bienveillance après cinq ans sur le territoire français : l’asile répond à des conditions strictes et les demandes ne sont pas examinées cinq ans après ! Et manifestement, les demandes de ces personnes, n’y répondant pa,s ont été rejetée. Enorme confusion avec l’admission exceptionnelle au séjour. Rien à voir tout simplement. Et ce n’est pas la seule boulette de l’article. Quand je lis ce genre d’absurdités, je me dis qu’il est normal que chacun s’enflamme et raconte n’importe quoi : ceux-là même qui son censés nous informer racontent n’importe quoi.
    Merci donc d’écrire des choses censées, claires, vérifiées et d’user d’un sens critique.

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    1. Oui décidément cette affaire a pris en quelques jours des proportions déraisonnables ; et tout ce qui est déraisonnable est mauvais pour le bien commun. On a raison de souligner la responsabilité des média – non des journalistes qui obéissent aux ordres, et n’en peuvent mais. Nous sommes désormais dans un mélodrame souvent ridicule, parfois odieux, où la manip politique, de gauche comme de droite, pue à plein nez. C’est ainsi, en ce domaine il est écrit que le XXIe siècle sera encore plus nauséabond que le XXe. Bon courage à qui voudra et saura inverser la tendance.

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      1. Effarant … Nous sommes dans un Etat de droit …Mais qui connaît le droit en la matière ?
        Je conseille aux beaux esprits de lire, de s’imprégner du CESEDA (code de l’entrée, du séjour des étrangers et du droit d’asile) et de sa jurisprudence ….Ce que ne semblent pas avoir fait les journalistes, les politiques de tout poil et pire, les conseillers du chef de l’Etat.

        Aucun agent, même débutant, dans un service préfectoral traitant du droit des étrangers, n’aurait osé proposer le retour de cette collégienne (sans sa famille) en France ; c’est parfaitement surréaliste !
        Reste le fait du Prince ….. Dans un Etat de droit ?…………
        La grossière manipulation des esprits par nos médias (qu’il est interdit de critiquer) a fonctionné à plein, y compris auprès des « intellectuels ». Lamentable ….Quand l’émotion prime sur le droit on n’est pas loin du chaos.

        Après la chute de Rome, à quand celle de la République Française ?

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  4. Merci Michel pour ce commentaire on ne peut plus pertinent puisque venant (pour une fois) de quelqu’un qui sait de quoi il parle en la matière, et qui d’abord connaît les textes. Nous avons le désagréable sentiment, en effet, d’être gouvernés par des amateurs, voire des dilettantes quand il s’agit du droit. Et ça ne date pas d’hier.

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