Inactuelles, 43 : pour en finir avec l’Empire du bien

C’est désormais une chose bien connue : les USA espionnent le monde entier. On tenait jusque là pour légitime que l’Empire espionne les contrées barbares et/ou ennemies : URSS et satellites, Chine, Vietnam, Corée du nord, Iran depuis 1979, passons sur le menu fretin. Pour le reste, on se savait espionné : l’URSS, comme désormais la Chine, piquaient à grande échelle pour gagner du temps et surtout de l’argent – toutes les technologies nucléaires qui ont proliféré depuis les années 50 de l’autre siècle viennent de l’URSS, c’est-à-dire des USA, qui avaient plus efficacement espionné le IIIe Reich et capturé ses principaux savants (je ne néglige pas Einstein). Alors pourquoi y a-t-il scandale maintenant, avec un Premier ministre montant sur ses grands chevaux quand ce n’est pas vraiment son genre, un Fabius serrant la main de Kerry du bout des doigts en regardant ailleurs, etc. ?

Je ne sais plus exactement quand, disons en 2012, bien avant la Blitzkrieg française au Mali, j’avais réagi sur lemonde.fr à propos des inquiétants qui se répandaient entre Gao et Tombouctou ; j’avais seulement rappelé cette évidence que leurs proches ancêtres étaient esclavagistes, et eux trafiquants de drogue, d’armes, d’émigrés subsahariens. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le prestigieux New-York Times , non seulement s’était connecté sur mon humble blog, mais dans sa revue de presse s’était fendu d’un commentaire : « Un lecteur du monde.fr, Alain Praud, est d’ailleurs de cette opinion… » Suivait la traduction anglaise de mes propos. Passé le premier rengorgement de vanité – on est humain – je me suis posé quelques questions : comment diable fait le NYT pour lire le monde entier ? et si lui le peut, que ne peut donc son suzerain, l’Etat US, sachant que la séparation des pouvoirs, même là-bas (là-bas comme ailleurs) est une hypocrisie voisine du burlesque ? Dans les déjà lointaines années 80 de l’autre siècle j’ai eu un ami iranien, à la fois anti shah et anti Khomeini, donc une sorte de Voltaire de ces contrées, spécialisé en sciences politiques, qui affirmait que le vrai travail des services secrets du monde entier était de tout lire : tout, tout simplement. On était avant l’internet, et rien n’a changé.

Mais la question n’est plus géostratégique désormais, ou plus seulement. Qui espionne-t-on ? Eh bien, en vrac : les concurrents, les rivaux, les amants et maîtresses, les camarades, les associés, les amis, les maîtres, bientôt tout le monde, et c’est déjà ou sans doute le cas, comme on voudra. Quoique aussi indigné que la mimique de Fabius (travaillée de loin), j’aurais tendance à confesser que je m’en tamponne le coquillard. Surtout que j’ai une expérience historique de la chose : à l’époque que plus aucun lecteur n’ignore où je militais au PCF (pour les autres : Bolcho sinon rien, sur ce blog), nous affections entre militants, quand nous nous téléphonions (en filaire, bien sûr), de dire périodiquement : « Entre nous et la table d’écoute », voire d’insulter copieusement les supposés espions, forcément policiers. On pourrait dire, comme Dorine dans Tartuffe : « Que d’affectation et de forfanterie ! » : c’était en effet beaucoup de présomption que de s’imaginer digne de la table d’écoute, privilège à coup sûr des plus hauts dirigeants, quand nous n’étions que menu fretin. Ce que nous savions d’expérience, c’est que dans la bise aigre des dimanches d’hiver à Boulogne-Billancourt, grelottant derrière l’éventaire d’Huma-Dimanche qu’un petit bistro sympathisant nous concédait, nous voyions passer et ralentir ostensiblement un car de police qui sans nul doute nous tirait le portrait… Une autre époque, vraiment ? Elle peut revenir dès demain.

Alors, quoi ? Obama espionnerait le mobile d’Angela Merkel ? Shame on you, man. Le problème, c’est que c’est très vraisemblable, nonobstant les démentis diplomatiques. Obama va plus ou moins grignoter son chapeau…et il continuera, en mentant. Parce que l’intérêt supérieur de l’Empire vaut bien quelques mensonges, comme Paris valait une messe aux yeux d’Henri IV. Kant et Machiavel ne font pas bon ménage, c’est un fait, et ça peut durer longtemps encore. Tenez, puisqu’on parle des USA, dans un petit mois on va commémorer l’assassinat de JFK ; et c’est là qu’on pourra se demander : qui a écouté qui pour arriver à ce cas d’école à peu près parfait, où non seulement les commanditaires n’ont jamais été inquiétés, mais où les exécutants eux-mêmes sont pour la plupart restés dans l’ombre (souvent définitivement, vu l’époque déjà lointaine) ? On croit savoir aujourd’hui que la CIA, à l’époque dirigée ou plutôt monopolisée par un personnage des plus troubles, le sinistre Edgar Hoover, a joué un rôle essentiel dans ce double assassinat – de JFK, puis de son frère Bob. Et quoi ? Rien, votre Honneur. La démocratie américaine (étasunienne) est toujours immaculée.

Eh bien non, et ça commence à bien faire. Après mes révoltes adolescentes ( voir sur ce blog La guerre du Vietnam n’est pas finie, septembre 2012), que je n’ai jamais désavouées et pour cause, la raison, y compris d’état, m’avait rabiboché avec cette grande nation, dont l’existence même doit beaucoup à mes ancêtres – et qui, en contrepartie (et pour d’autres raisons plus terre à terre) est venue en 1917 jouer le point conclusif d’une partie qui n’avait que trop duré. « La Fayette, nous voilà ! » – Ah bien ouiche, dirait Gervaise avec la voix d’Arletty, voilà t’il pas que La Fayette est écouté comme un vulgaire dealer de crack : la honte, man, quina vergogna, et toute cette sorte de choses. C’est bien la peine d’avoir des ascendants esclaves (enfin, au moins Michelle) pour se comporter comme maîtres d’Alabama avec les serviles d’Europe et d’ailleurs (le Japon doit être transparent mais maintenu dans la culpabilité de Pearl Harbour : jusques à quand ?) – qu’ils écoutent la Chine et la Russie, quoi de plus naturel après tout…mais nous, La Fayette ? Fabius, la mâchoire lui en tombe, et Hollande, qui est tout sauf mou, a dû frôler l’apoplexie, à supposer qu’il n’était pas déjà informé (il y a deux écoles sur ces questions-là aussi).

Quelque part dans son immense Ethique, viatique jouissif de quelques cinglés optimistes, Spinoza énonce ceci : « Un bien qui nous empêche de jouir d’un plus grand bien est en vérité un mal ». Tout serait bien en effet, si comme certains le pensent ce qui est bien pour les States était bien pour le monde entier ; rien n’est moins sûr comme on sait, et on voudrait bien savoir qui est écouté et pourquoi. Nul besoin d’être spinoziste : c’est le simple bon sens.

Alain PRAUD

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