Mon abécédaire : A comme Algérie

J’ai déjà abondamment parlé de l’Algérie (« Un barbare au Maghreb » commençait par un hommage aux victimes noyées dans la Seine le 17 octobre 1961) où j’ai voyagé en 1981 à mes risques et (surtout) périls. Dans mon enfance l’Algérie c’était le cours de géo, les cartes à reproduire, les oueds, les limites des départements, les couleurs de l’Atlas. J’avais dix ans, j’étais fier d’appartenir à un pays qui embrassait les deux rives de la Méditerranée. En 62, au collège, les premiers profs pieds-noirs qui sont arrivés nous ont choqués par leur brutalité – on a compris mais bien plus tard qu’ils nous traitaient comme leurs élèves arabes, rares pourtant. On sentait confusément qu’il y avait eu un problème là-bas, avec qui on ne savait, personne n’avait encore vu un de ces « arabes » dont il s’agissait (la radio disait « indigènes » pour les Harkis, « rebelles » pour les autres ; mon père disait « les bicots » – que lui avaient-ils fait ? Nulle offense, mais il était sur le bord droit de l’univers gaulliste, jusqu’à Tixier-Vignancour, le Le Pen de l’époque : parce que de Gaulle avait menti en disant sa fameuse phrase : « Il n’y a que des Français à part entière, de Dunkerque à Tamanrasset » (curieux, j’allais écrire Vladivostok : Poutine qui m’obsède ?)

Cet abécédaire n’est pas un lieu d’analyse mais de suggestion, alors je ne vais pas m’appesantir. Comment nouer avec l’Algérie moderne, quelque chose qui n’était rien avant nous, mais qui est née de nous dans la violence et le sang ? Avant 1830 Alger était une base de pirates qui écumaient depuis deux siècles la Méditerranée. Les Américains, mais oui, sont intervenus avec des canonnières modernes, bombardé Alger à mort, et ont chargé les Français de finir le job, la colonisation. Qui arrangeait bien tout le monde, remarquez. Alors nous y sommes allés, et sitôt après nous d’autres Méditerranéens, Valenciens, Catalans, Espagnols enfin, et Siciliens, autres Maghrébins, enfin de la région, sans compter les juifs déjà là depuis des siècles, tranquilles, musiciens souvent qui avaient fait souche avec des Kabyles, des Arabes, en tout cas musulmans et alors ? Il y avait eu aussi, j’en ai déjà parlé, des crimes contre l’humanité, de guerre en tout cas, villages incendiés, grottes enfumées, pire encore, comme moins de 40 ans plus tôt lors des guerres de Vendée. Ni plus ni moins la même violence, celle qu’on applique à l’ennemi quel qu’il soit puisqu’il est différent. Point ici de racisme particulier. Et au passage les lambeaux survivants de l’idéologie tiers-mondiste des années 70 ça commence à bien faire, le fameux Tiers-Monde étant devenu presque partout esclavagiste voire génocidaire comme en Afrique sub-saharienne.

J’en ai donc déjà trop dit. On nous presse (la France) de faire repentance des crimes de la colonisation puis de la guerre d’Algérie proprement dite mais avouée comme telle. Mais il faudra se réunir autour d’une table et dire : la guerre est finie. Ce qui n’a jamais eu lieu, puisque de guerre il n’y eut jamais, malgré plus de 30 000 morts métro surtout soldats qui n’avaient jamais demandé à y aller, et des centaines de milliers de morts musulmans d’Algérie, mais sûrement pas le million allégué par la propagande du FLN (et pour une part égorgés par le FLN lui-même ou ses rivaux) (Les abominations de la sale guerre des années 90, on dit 200 000 morts mais on ne saura jamais, étaient dans les cartons : dans le monde arabe on n’emprisonne pas l’adversaire, le renégat, l’apostat : on l’égorge comme un mouton). Dans tous les cas des deux côtés c’est trop, un amoncellement de morts derrière lequel on se retranche pour refuser tout rapprochement, tout aménagement de la propagande officielle des uns et des autres. Pendant ce temps les profiteurs du régime algérien (qui n’a rien, mais rien du tout, de démocratique) trafiquent avec la France de toutes sortes de marchandises, et de visas donc de personnes en particulier – leur expérience en la matière est telle qu’on ne serait pas étonné de les retrouver dans le trafic de noyés à partir de la Libye.

Reste que pour des millions de Français et leurs enfants, et bien plus par la grâce des récits, l’Algérie est la vallée de Canaan, l’Arcadie dont ils ont été chassés, sans en pouvoir rien emporter surtout pas le soleil ni les parfums de jasmin et d’agrumes, l’ombre des amandiers, des oliviers que leurs aïeux avaient plantés. On parle des Palestiniens, mais là c’est la même chose – c’est vécu comme la même chose. On va leur demander à eux de se repentir, et de quoi ? Ils ont construit des structures étatiques qu’une corruption endémique a dénaturées, des infrastructures presque toutes laissées à l’abandon, une agriculture qui ne nourrit plus personne (avez-vous déjà mangé des oranges, des citrons, des amandes, des olives, des figues d’Algérie ?). L’obligation démocratique dont s’accompagnait l’indépendance a été immédiatement confisquée, dénaturée en dictatures locales, clientélismes, népotisme, et toute la kyrielle. Quand ils sont sûrs de ne pas être écoutés, certains, comme à Madagascar, vous disent à l’oreille : reviens, la France.
Même pas en rêve, surtout pas en rêve : une France de 80 millions de musulmans à brève échéance a de quoi faire réfléchir n’importe quel nostalgique.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Mon abécédaire : A comme Algérie

  1. Moi aussi bien sûr, quand j’étais enfant j’ai appris par cœur les départements d’Algérie avec leurs préfectures et sous-préfectures. On nous décrivait les grands ports côtiers et autres infrastructures modernes construites par nos ingénieurs. On ne savait pas que cela finirait ni comment cela finirait (à cette époque on tenait les enfants à l’égard de ce drame qui avait débuté dès la Toussaint 1954). C’était la France tout simplement.
    Je souscris sans réserve à tes propos sur ce sujet, même si ça n’est pas politiquement correct. Pour le dire avec humour : »quand on est sûr d’avoir raison on n’a pas besoin de discuter avec ceux qui ont tort » (Wolinski).
    Mais quand on observe la déliquescence de nos anciennes colonies le constat aujourd’hui est sans appel … ça n’est qu’un constat évidemment, pas un jugement.

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