Mon abécédaire : C comme contre-ténor

Et pourquoi pas T comme ténor ? Eh bien non. Pas tout de suite. Parce que s’il pouvait y avoir une seconde chance, une seconde vie, je l’ai déjà saturée de voeux, tous musicaux. Compositeur et chef d’orchestre, comme Mahler, Stravinsky, Boulez. Un vrai violoniste de concert, comme Menuhin, Oistrakh, Eva Tasmadjian. Contre-ténor comme Jaroussky. Vous n’avez pas d’autres noms ? Bien sûr que oui. Mais enfin comme Jaroussky. Je suis membre actif de son fan-club, et j’attends toujours mon badge. Seulement ce prodige n’est pas tombé du ciel. La première de ces voix étonnantes, mutantes semblait-il, nous est venue d’Angleterre : Alfred Deller (« O solitude ! ») venait de faire entendre une voix oubliée depuis des siècles, une voix humaine d’avant les castrats, naturelle en somme. On sélectionnait des sopranos enfants très doués, on travaillait leurs voix en dépit de la mue, on obtenait les solistes de Tallis, Byrd, Purcell. Et la même école existait en France. Les Italiens ont voulu aller encore plus loin, excéder les limites, normal ce sont des Italiens, et ça a donné…Jaroussky.

C’est que Deller nous a ouvert un monde sonore, auquel de surcroît sa barbe ne préparait personne : cet univers baroque où aucune des notions que nous croyons aujourd’hui fixées et gravées dans le marbre n’avait cours. Pour nous en tenir à la question du genre, qui de nos jours inquiets hystérise maint débat, la notion de virilité restait aussi plastique que dans l’antiquité gréco-latine. A-t-on assez répété ce qui se disait de Jules César, « le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris » – certes en partie une boutade, mais relisons Pétrone, et sa géniale illustration cinématographique, Fellini Satyricon : tout le film, comme toute l’époque, s’accoude au flou pertinent et créateur de l’incertitude sexuelle. C’était les années Soixante me direz-vous, et déjà bien des mythes ambigus, Warhol, Jagger, Bowie, dont les filles étaient folles, souvent à notre grand dam de jeunes machos. Bon, elles finissaient par nous supporter, mais comme avec regret. La légitimité d’une bi-sexualité, pour ne pas dire multi, était alors dans tous les esprits, ce qui soit dit en passant parle

de la régression dans laquelle nous sommes, avec toutes ces manifs anti-mariage pour tous, anti-pédés, anti-lesbiennes, e tutti quanti (un scandale en italien, encore plus qu’en français s’il se pouvait)…

Plus que t’en parles, plus que c’est ton problème, comme disait Lacan, et plus que jamais je suis et reste lacanien. Il n’y a plus d’inconscient, dit le révisionnisme d’aujourd’hui, donc le langage est innocent. Qu’on me permette de pouffer de colère. Car c’est une prolongation indéfinie accordée à la connerie sexiste, machiste, raciste. Innocente, la langue ? Vous arrive-t-il une fois en passant d’entendre ce que vous dites ? La prof de musique de ma fille cadette (en 5ème), elle-même altiste dans un orchestre que je soutiens, a eu l’audace de faire écouter Jaroussky – non seulement seule ma fille le connaissait et l’avait déjà entendu, mais le scandale fut d’emblée général : comment un homme peut-il chanter ainsi ?

Je laisse à ces enfants les conséquences d’un tel débat. Jaroussky est-il un homme, j’avoue que je m’en tamponne le coquillard, puisque le devenir-Jaroussky, pour parler comme Deleuze, ne peut rien être d’autre selon moi que la jouissance de l’ouïe et de tout le corps associé (ce qui fait beaucoup d’organes). Le mystère de cet individu, et tant mieux pour lui, c’est la transparence, la plasticité, l’évanescence en lui de la notion de genre. Mais il n’oublie jamais de rappeler tout le travail que cette voix lui a coûté. Même si personne n’écoute.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Mon abécédaire : C comme contre-ténor

  1. Il ne faudrait pas laisser. Cette professeur de musique devrait récidiver en faisant écouter aux enfants la même œuvre chantée par Jaroussky et une femme. Il serait passionnant de leur faire écouter et entendre la différence. La discussion deviendrait enrichissante.

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  2. Parfaitement d’accord avec toi Alain. S’agissant de la réaction « horrifiée » des enfants écoutant la voix d’un contre-ténor, elle témoigne de la banalisation d’une pensée qui veut que les hommes aient tous les attributs, même apparents des hommes, des « vrais » comme disait le défunt Audiard. Idem pour les femmes. Donc une voix d’homme c’est une voix d’homme. Simple non ? Quelle époque, et encore je pense que le pire est à venir.
    J’ai eu la chance d’entendre Jarousski à Strasbourg à une époque où il était de bon ton de l’opposer à Andreas Scholl. Ce débat stupide est clos. Ce qui est sûr c’est que ce concert était un moment de grâce et d’une rare qualité musicale . Maintenant tout le monde a le droit de préférer la formule « pinard-saucisson », mais surtout pas de l’imposer aux autres en faisant croire que c’est la seule qui soit bonne.

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