Inactuelles, 52 :  » Qu’un sang impur… »

Les mânes des journalistes assassinés à Charlie Hebdo ont dû en frémir : non seulement ce 11 janvier les foules étaient d’une ampleur sans aucun précédent, mais elles acclamaient spontanément les forces de l’ordre, CRS comprises…

J’étais en quelque façon convalescent, comme beaucoup, Olivier Rolin, Djamel Debbouze. Et trop loin de Paris ou de quelque autre ville qui compte (10 000km). A la Rényon personne ne connaissait Charlie, et défiler avec quelques centaines de zoreils très peu pour moi.

Sortant de ma torpeur comme Djamel et dans le même état que lui je referme mon poing sur la hampe du seul drapeau que nous connaissons lui et moi, tricolore. On se souvient du cliché lamartinien moqué par Flaubert, « le drapeau rouge n’a fait le tour que du Champ de mars, tandis que le drapeau tricolore…etc ». Et Flaubert aussi s’est moqué de la Marseillaise. Mais là, plus personne n’avait envie de s’en moquer, au contraire. Personne n’avait besoin de porte-voix, elle partait de n’importe où comme un de ces incendies en montagne comme j’en ai vus, tu sens juste la chaleur et soudain un genévrier, un pin, flambent devant toi comme le buisson ardent de Moïse, et tu recules parce que c’est aussi fort que Dieu tu le sais. Pourtant c’est la nature et rien d’autre, en plus la nature ordonnée, cultivée par toi et ton conseil municipal. Dans ce conseil j’ai chanté la Marseillaise une fois le 11 novembre, nous n’avons pas renouvelé l’expérience, nous étions huit sur un effectif théorique de onze. Et aucun autre citoyen à l’horizon surtout qu’il faisait beau.

Mais cette fois tout le monde l’a chantée, et j’aurais voulu être à côté de Djamel pour la chanter avec lui, bien ou mal quelle importance, on n’entend jamais le début du couplet, c’est seulement avec le refrain que tous ensemble ça explose, Aux armes etc qui a été reproché à Gainsbourg alors que c’est le texte même de Rouget de Lisle, bien entendu, on ne va quand même pas répéter le refrain in extenso chaque fois sur la partition autographe. Donc on chante le premier couplet que tout citoyen est censé connaître, Allons z’enfants, j’ai déjà raconté ce z’ et ce qu’il m’en a coûté il y a si longtemps pourtant ( Où es-tu Marseillaise ? 11/05/2014). La Marseillaise ferait donc l’unanimité puisqu’on l’entonne aussi spontanément? Eh bien ce n’est pas si simple.

Je l’ai dit, on ne chante que le premier couplet. C’est d’abord que les suivants sont d’une rhétorique néoclassique assommante pour l’auditeur d’aujourd’hui, rhétorique encore aggravée par des allusions voire attaques ad hominem qui ne nous parlent plus du tout forcément, comme dans les pièces d’Aristophane. On remet la tête hors de l’eau pour le couplet n°6, j’y reviendrai. Mais le diable se cache ailleurs. Depuis fort longtemps déjà, par intervalles raisonnés ou par bouffées affectives revient la question de modifier les couplets de la Marseillaise, chant à l’évidence bien trop guerrier dans un monde qui n’aspire qu’à la paix universelle. Déjà ce tempo furibard, ces rythmes pointés, ces modulations intempestives…Mais surtout le texte, ce fameux texte connu de l’univers entier :« Qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Bon, déjà ce vieux monde rural, les sillons, le soc, le coutre, le geste auguste du semeur, ça ne parle quasiment plus à personne, c’est l’Arcadie ou l’Atlantide même. Mais nom d’un chien disent-ils en choeur, le sang impur, quel sang, de qui parle-t-on en ce lumineux XXIe siècle de toutes les technologies conquérantes, connecté en veux-tu en voilà ?

J’avoue que cette question je me la suis souvent posée, et que souvent j’ai préféré aborder cette face abrupte par la voie la plus politiquement correcte, celle qui affirme que le sang impur c’est le nôtre, va-nu-pieds de Valmy et de Jemmappes, faisant la nique aux armées coalisées autour d’un prétendu sang bleu, sang de Dieu et puis quoi encore. Fort bien, sauf que cette interprétation est trop tardive pour être honnête, quand en revanche les exemples sont innombrables de « sang impur » désignant clairement l’ennemi, extérieur (Emigrés, ci-devant, armées coalisées) comme intérieur (famille royale, aristocrates, prêtres réfractaires, Vendéens, chouans, contre-révolutionnaires). Alors un républicain d’aujourd’hui se sent un peu mal à l’aise. Sans doute il faudrait modifier ce vilain couplet, le remplacer…Sauf que ce n’est pas un couplet, c’est le refrain ! Déjà que des propositions de nouveaux couplets, tous plus fadasses et bisounours les uns que les autres (sans changer la musique !) il y en avait pléthore, venant même de sommités comme Théodore Monod ou plus récemment Hubert Reeves…Temps et énergie perdus d’avance, car le refrain est une étrave marmoréenne à laquelle nul ne touchera à horizon historique raisonnable.

Car on peut bien chanter le couplet n°6 à la place du premier (ce que j’approuverais des deux mains) :

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs (bis)
Sous nos drapeaux que la victoire
Accoure à tes mâles accents,
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !

et le faire suivre du plus fameux encore (anonyme, revendiqué par un certain Louis du Bois, « couplet des enfants ») :

Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus,
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus (bis)
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil,
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre !

N’est-ce pas que c’est beau comme l’antique ? Mais qui va chanter cela, et qui va le faire chanter, dans le contexte actuel comme dit la langue de bois officielle ? Dans quelques années peut-être, après une campagne volontariste dans les écoles. Et le problème du refrain restera inchangé. Mais au fond, où est le problème ? Les foules informelles qui par mouvements de houle reprenaient l’hymne ne songeaient pas une seconde à exorciser, ostraciser, diaboliser « l’impur » ; simplement elles proféraient un chant propitiatoire (se ménager un destin meilleur), voire apotropaïque (en éloignant à jamais les démons). Parce que nous sommes toujours les mêmes que du temps de Périclès, cette fragile minuscule tentative de démocratie face à l’immensité menaçante de l’empire perse. Je ne crois pas insensé de dire que seuls les noms ont changé.

Alain PRAUD

On pourra lire aussi (seulement si l’on veut) :

– « Des héros de notre temps » (13/01/2011)
– « Du génocide, et de ce qui s’ensuit » (04/01/2012)
– « On nous cache tout (De la conspiration) (25/01/2012)
– « Qu’est-ce qu’un monstre ? » (09/04/2012)
– Mono no aware 4 (anti-blanc) (28/10/2012)
– Mono no aware 8 : Mali, animal politique (06/02/2013)
– Mono no aware 9 : Théodore, reviens ! (10/02/2013)
– « L’islam victime de la pureté » (10/05/2013)….Etc

4 commentaires sur “Inactuelles, 52 :  » Qu’un sang impur… »

  1. cet article m’est une fois de plus bienvenu. tu mets des mots sur un sujet qui m’a interpellé, interrogé il y a quinze jours. Contrarié même. Une amie sur facebook disait sur sa page avoir eu honte de défiler aux côtés de ceux qui chantaient la Marseillaise, ce chant guerrier… Spontanément je validais sa colère juvénile, ayant pour habitude de partager avec elle non tout à fait les nuages des bisounours, mais le beau le simple qui nous entourent, la paix à laquelle nous aspirons. Puis je lisais ton post critique sur la position de Hubert Reeves. Je commentais même que je comprenais mais n’aimais pas ce chant, musicalement d’abord, pourtant tu m’éclairais sur les paroles, comme d’autres qui réagissaient sur la page de mon amie. Interpellé j’étais d’ailleurs de voir ce même sujet ouvert en même temps sur deux pages différentes, à plusieurs générations d’intervalle. Je glissais alors ton point de vue sur le fameux « sang impur », pour nourrir l’autre conversation. Puis j’ai tout effacé, tous mes commentaires, car au fond je ne savais plus quoi penser.
    Alors je me suis dit que l’auteur avait su jouer en son époque sur le double sens de ce sang, pour entraîner un maximum du peuple vers ce destin. Encore sous l’émotion de cette atroce semaine, le lendemain de la marche toulousaine, posé là sur mon balcon, je tourne ces idées dans ma tête. Et j’ai peur, oui, de me rendre à cette évidence. S’il n’y avait plus le choix, que les boucliers qui nous protègent tombaient un à un, s’il n’y avait plus le choix qu’entre fermer les yeux ou combattre, alors oui, il faudrait s’y résoudre, à prendre ces putains d’armes, et j’en chialerais sûrement. Pour les lendemains d’elles, pour les lendemains d’eux. Alors ce chant qui bousillait mais lèvres de gamin (manque de soutien disait mon prof de trompette), oui, venait de prendre tout son sens. Et le drapeau qui va avec. Je croyais être à l’abri d’avoir à penser intimement à cela.

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  2. cet article m’est une fois de plus bienvenu. tu mets des mots sur un sujet qui m’a interpellé, interrogé il y a quinze jours. Contrarié même. Une amie sur facebook disait sur sa page avoir eu honte de défiler aux côtés de ceux qui chantaient la Marseillaise, ce chant guerrier… Spontanément je validais sa colère juvénile, ayant l’habitude de partager avec elle non tout à fait les nuages des bisounours, mais le beau le simple qui nous entourent, la paix à laquelle nous aspirons. Puis je lisais ton post critique sur la position de Hubert Reeves. Je commentais même que je comprenais mais n’aimais pas ce chant, musicalement d’abord, pourtant tu m’éclairais sur les paroles comme d’autres qui réagissaient sur le mur de mon amie, interpelé par ce même sujet qui intervenait en même temps sur deux murs différents, à quelques générations d’intervalle. Je glissais alors ton point de vue sur le fameux sang impur, pour nourrir l’autre conversation. Puis j’ai tout effacé, tous mes commentaires, car au fond je ne savais plus quoi penser.
    Alors je me suis dis que l’auteur avait su jouer en son époque sur le double sens de ce sang, afin d’accompagner un maximum du peuple vers ce destin.
    Encore sous l’émotion de cette atroce semaine, le lendemain de la marche toulousaine, posé là sur mon balcon, je tourne ces idées dans ma tête. Et j’ai peur, oui, de me rendre à cette évidence. S’il n’y avait plus le choix, que les boucliers qui nous protègent tombaient un à un, s’il n’y avait plus le choix qu’entre fermer les yeux ou combattre, alors oui, il faudrait s’y résoudre, à prendre ces putains d’armes et j’en chialerais sûrement. Pour les lendemains d’elles, pour les lendemains d’eux.
    Alors ce chant qui bousillait mais lèvres de gamin (manque de soutien disait mon prof de trompette), oui, venait de prendre tout son sens. Et le drapeau qui va avec.
    Je croyais être à l’abri d’avoir à penser à cela…

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