Mes maîtres ( 2 : littérature )

M. Lacaze était un petit homme en blouse blanche, chaussé d’épaisses lunettes, doté d’une voix de ténor bien timbrée, et apparemment dépourvu de ce que, dans ce métier ambigu qui tient de la prêtrise, du cirque et du théâtre, on appelle le charisme. Il aurait pu être aussi bien pharmacien ou droguiste ; ou le docteur Knock en personne.

Mais ce sont là vues de l’esprit, ou de l’extérieur. Qui assistait à ses cours de français, en Troisième, avait une toute autre impression. A une époque où la participation orale des élèves était peu valorisée (même en langues !), et où il fallait des tripes et un peu d’inconscience pour lever le doigt avec l’intention de proférer une opinion hétérodoxe, le bonhomme avait une présence napoléonienne, et l’autorité qui va avec. Malgré sa blouse de laborantin, c’était bien un de ces « hussards noirs » pour qui la mission d’enseignant, devant laquelle toute autre pâlit, est au premier chef défense et illustration des valeurs de la République : égalité devant la loi, respect de tous, tolérance, laïcité (mais ombrageuse : gare à la religion qui immiscerait son nez de fouine dans l’espace public).

Il dictait ses cours en arpentant l’estrade ; cours immuables depuis des décennies (comme l’estrade, qu’il parcourait avec l’aisance, certes moins féline, d’un Mick Jagger). On apprenait par coeur, et beaucoup : extraits de la Chanson de Roland , du Roman de Renart , de François Villon ( la célèbre « Ballade des pendus »), et Du Bellay, Ronsard, Malherbe, La Bruyère ( » IPHIS voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien et en rougit, il ne se croit plus habillé… »), Chateaubriand ( Les Martyrs : « Parés de la dépouille des ours, des veaux-marins, des aurochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes sauvages… »), Lamartine, Vigny, Hugo, Gautier, Leconte de Lisle, Hérédia, Verlaine et Rimbaud très peu, et Valéry plutôt qu’Apollinaire…
Ce socle classique, académique même, il se faisait un devoir de nous y asseoir avant d’aller plus loin avec nous.

Plus loin, c’était après la Troisième, l’année des happy few qui préparaient le concours de l’Ecole Normale d’Instituteurs, délivrés de l’encombrement des disciplines adventices, et concentrés à loisir sur le français, les maths et l’anglais. Je n’ai jamais tant lu et appris et joui de lire et d’apprendre que cette année-là. D’abord le maître Lacaze ne nous traitait plus en simples collégiens, mais comme de futurs collègues, ce qui changeait tout. Car dès lors il se faisait un devoir de nous conduire à la vraie littérature, celle qu’il avait reçue de ses maîtres : Anatole France, René Bazin, Charles Péguy (martyr de 14, mais un peu clérical tout de même), Jules Romains, Romain Rolland, Roger Martin du Gard… C’est ainsi que j’ai lu intégralement, cette année-là, Les Thibault , une vingtaine de volumes retirés un par un à la bibliothèque de la SNCF – par mon père, car la vieille fille qui y faisait office de Cerbère sourcilleux refusait à mon âge tendre ces ouvrages « de moeurs »… Mon père me faisait confiance plutôt qu’à elle, direz-vous ; point, il faisait confiance à mes maîtres, en l’espèce à celui-ci. Et il avait raison, car ainsi j’ai pris le goût des lectures de longue haleine, voire au long cours, ce qui ne me sera pas inutile quand je déciderai d’aborder, un peu plus tard, les rivages escarpés de Proust, de Claude Simon ; et d’abord de Nietzsche. J’avais acheté à 15 ans sur un quai de gare Ainsi parlait Zarathoustra, et le cours de ma vie en fut à ce point changé que dès lors l’immensité de cette oeuvre déroutante m’apparut comme un jardin où j’allais librement m’ébattre. J’ai tellement lu, relu, annoté Le gai savoir que les pages se détachaient de la fragile brochure. Il me semblait que tout était là. Je le pense encore.

Aujourd’hui – et de haut on nous y encourage – on note de 0 à 20. Alors, point du tout. Zéro, oui certes ; mais au-delà de 16 on s’aventurait dans les improbables contrées du génie précoce. Une fois seulement le maître Lacaze consentit à noter 16 le commentaire d’un texte de Valéry sur La Fontaine, et je sentis un immense honneur : une note au-delà eût évalué Paul Valéry en personne. L’année suivante j’ai dévoré presque tout Valéry, appris par coeur Le cimetière marin. Plus tard j’en ai murmuré quelques vers sur sa tombe, à Sète ; justement une voile passait au loin, colombe sur le toit tranquille de la mer. C’est idiot, il y a des endroits comme ça qui donneraient presque envie de mourir plus vite, si au moins on était sûr d’y avoir sa place. Comme à Rome le cimetière des acatholiques où reposent Keats, Shelley et Gramsci ; ou plus humblement le cimetière musulman de Srinagar (Kashmir), pâture à brebis, et le flegmatique berger appuyé sur son bâton. Là les âmes sont bien gardées.

En ce temps-là on donnaît du « Maître » à tour de bras (ah, Bernard Gavoty interviewant Darius Milhaud…). Dans l’humble Ecole de musique où j’apprenais le violon, « maître Muccioli » venait de succéder à la sévère Yarka Novacek, que j’appelais seulement Madame ; et quand « maître Carrère », directeur du Conservatoire de Bordeaux, daignait nous visiter, le tapis rouge n’était pas un vain mot… Maître Lacaze, lui, haïssait les maîtres – je devrais dire : les maîtres dont il n’avait pas lui-même validé la maîtrise. Et cette liberté d’esprit fut pour moi une grande leçon. D’ailleurs il était musicien lui aussi, pianiste et organiste, sans doute chanteur. Il venait avec nous aux soirées des Jeunesses Musicales de France, concerts qui permettaient aux infimes provinciaux que nous étions d’entendre Wolfgang Schneiderhan, Aldo Ciccolini, Gérard Souzay (ceux qui savent apprécieront…). Un soir, ce fut un concert Ravel, merveilleux, j’avais quinze ans mais j’entends et vois tout, la redoutable Sonatine pour violon et piano, les Chansons de Don Quichotte à Dulcinée, l’immense Tombeau de Couperin…Seulement, le présentateur de la soirée avait eu le malheur de rapporter ces mots du maître (Ravel), répondant à qui lui demandait pourquoi sa musique était si difficile : « Tant mieux ! Comme ça je ne serai pas massacré par les amateurs ! » Que n’avait-il dit là ! Le sang républicain de maître Lacaze ne fit qu’un tour, et dès le lendemain, en classe (nous n’étions que quatre à savoir de quoi il retournait, mais il n’en avait cure) : « Un monsieur qui dit des choses pareilles, je lui aurais botté les fesses avec plaisir ! » Ce genre de colères jupitériennes augmentait encore notre vénération.

Sur la photo de classe des prépa-EN nous sommes douze ; dix ont réussi le concours de l’EN, les deux autres ont fait carrière dans l’armée ou l’EDF, gradé et cadre. Pour le cadeau de fin d’année on avait approché le fils du maître, qui avait notre âge, et il avait seulement laissé tomber : un disque. Musique classique ou moderne, même contemporaine. Je n’étais pas le seul musicien, mais les autres grattaient plutôt de la Telecaster, alors on vint gravement me consulter. Je laissai tomber un nom : Chostakovitch. D’où me venait cette assurance ? Deux concertos pour piano du maître soviétique plus tard, M.Lacaze nous félicitait collectivement de notre clairvoyance. J’en fus le premier surpris, car son dieu était plutôt César Franck, de qui il nous avait magistralement commenté après écoute le Prélude, choral et fugue, d’une surplombante austérité. Mais j’avais visé juste, Chostakovitch était son jardin secret, comme peut-être l’URSS, l’homme nouveau et les lendemains qui chantent. Toutes choses dont je n’avais alors qu’une idée fuligineuse. En revanche, j’avais récemment découvert Stravinsky, Bartok, Chostakovitch, une trouée fabuleuse dans le ciel gris des idées musicales conformistes. Demain ce serait Berio, Boulez, Xenakis, bien d’autres.

La dernière image qui me vient, c’est une cage d’escalier saturée d’une âcre fumée, nous tous dedans, M.Lacaze remontant en force vers l’origine de l’incendie, ciseaux en main se précipitant sur le camarade grimaçant de douleur dont le jeans brûlait, et taillant dans le tissu fumant. Le pauvre diable avait eu l’idée téméraire de dérober un bout de phosphore au labo de chimie, de l’enfermer dans une boite d’allumettes (vide, tout de même) et de fourrer celle-ci dans la poche de son jeans…Il garda de cette imprudence une brûlure mordorée qui lui couvrait presque toute la cuisse. A la vérité, si je me souviens de cette brûlure c’est que l’incident eut lieu alors que nous étions en Quatrième : cette dernière image est donc en réalité la première. Avant même la parole du maître, je l’avais vu s’élancer, déterminé, héroïque, et tailler dans le vif (car on distinguait mal le denim fumant de la peau violacée et pendante du camarade) – dès lors c’était un héros homérique. Avant d’être Platon en personne.

J’ai su plus tard qu’il s’était tué en tombant d’un de ses arbres qu’il taillait. Une fin digne de La Fontaine et qui me paraît digne aussi du maître. Pourquoi ? Je ne sais. C’est peut-être à vous de le dire.

Alain PRAUD

3 commentaires sur “Mes maîtres ( 2 : littérature )

  1. je souscris à tout ce que tu viens d’écrire sur ce maître d’une autre époque. Le fait qu’il s’agisse d’une « autre époque » ne me tire aucune larme. En revanche, lui et quelques uns de ses condisciples (pas tous quand même …) exerçaient alors un genre de sacerdoce : l’enseignement. On pourrait dire des choses à ce sujet mais ce serait ouvrir la boîte de Pandore ….
    Souvenirs de « Monsieur » Lacaze ?
    Un jour je me suis porté volontaire ( un moment de pure folie en la circonstance et eu égard à ma timidité maladive) pour commenter un extrait du « paradoxe du comédien » de Diderot ! Transpirant comme un malheureux qu’on mène à l’échafaud, je me hissai alors sur l’estrade et m’asseyai à la placce du maître (sur son invitation, bien sûr). C’était il y a à peine 45 ans, mais je me souviens avoir tenu des propos qui ne trahissaient sans doute pas trop l’esprit de Diderot …M. Lacaze m’ayant félicité (sans doute autant pour mon « courage » que pour ne pas avoir assassiné l’auteur !).
    Un autre jour, empoignant ma tignasse (je voulais singer quelque Rollingstones …) il me demanda si mon coiffeur était sous les drapeaux (expression qui ne dit plus rien à personne aujourd’hui, mais pleine de sens à l’époque !)

    Il me vient que Keith Richards est récemment tombé d’un cocotier pour peut-être en cueillir les fruits, ou plus sûrement approcher d’autres paradis que ceux qu’il fréquente de temps en temps. Toujours est-il qu’il s’en est sorti avec un traumatisme crânien ( ce qui est heureux car perdre un guitariste inspiré est toujours navrant) M. Lacaze n’a pas eu cette chance, mais il y a peut-être des âges où vouloir s’élever ne sert plus à rien.

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  2. bonjour,
    vous citez la sévère Yarka Novacek, que j’ai eu aussi comme prof de violon à la fin de sa carrière (1989) dans une très humble école de musique de bord de mer…
    Le reste m’est inconnu… pouvez vous situer le lieu et la date ?
    D’avance merci !

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    1. J’ai reçu de Yarka Novacek les rudiments du solfège en 1958-59 je crois, puis ses cours de violon jusqu’en 1962 (ensuite avec « maître Muccioli », du Conservatoire de Bordeaux) – tout cela à Saintes, à l’Ecole de musique (aujourd’hui Conservatoire). J’admirais et craignais « Mademoiselle Novacek », comme elle disait elle-même. Il paraît qu’elle est toujours de ce monde, retirée à Royan. Voir aussi Inactuelles 24 :  » La musique que c’est la peine «  (février 2012). Merci de me lire !

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