Mes maîtres (1 : initiation)

Maître, qu’est-ce que c’est ?

A des élèves devenus maîtres à leur tour, j’ai pu dire : le premier (la première) qui m’appelle maître, je l’exclus de ma reconnaissance. Et il est vrai que tous et toutes me tutoient. Mais un de mes préférés, fort doué et désormais savant, garde envers moi, en dépit du tutoiement, cette révérence distante, exagérée à mon goût. C’est son choix et son caractère. Je l’aime comme un fils.

Et moi-même je ne sais que faire de mes maîtres. Parce qu’à vrai dire nous ne savons jamais qu’en faire. Certains les tuent (paraît qu’il faut), d’autres couchent avec eux. Dans le Banquet de Platon, Alcibiade qui a déjà tout (il est à la fois de Gaulle, BHL et Alain Delon) supplie Socrate de l’aimer. C’est que Socrate est un maître, et qu’un maître est plus que tout : plus qu’un amant, un père, une bibliothèque. Ni Dieu ni maître, dit le credo libertaire ; mais les grands libertaires, maîtres eux-mêmes, se réclamaient de Bakounine, de Proudhon, de Rousseau sans l’avouer ; et, qui sait ? de Montaigne et des Présocratiques. Alors ?

Alors on fait avec ce qu’on a. La plupart des enfants ont un doudou pour dormir (un objet transitionnel). J’en avais un aussi, un grand mouchoir, mais vers les 18 mois une saute de vent l’a emporté dans la rivière, et je n’en ai pas voulu d’autre. On est ainsi. Les livres, dès que possible, furent mes doudous. Mes maîtres aussi plaçaient les livres au plus haut, et mes disciples sans nul doute, et j’en suis sûr les disciples qu’ils ont déjà. Il y aura toujours des livres, comme il y aura des objets transitionnels.

Je devais être extraordinairement exigeant sur ce chapitre, car je ne me suis pas reconnu de maître avant la classe de CM2. Mais celui-là fut une révélation. Il était très jeune, mais je ne m’en avisai pas d’abord : parce que pour un enfant de dix ans tout adulte est un géronte ; et puis les instituteurs de ce temps-là, au moins les meilleurs d’entre eux, tout laïques qu’ils fussent, assumaient une mission de moines-soldats. Cela se voyait à leur armure (la blouse grise), à leur maintien, à leur autorité (qui nous paraissait toute naturelle), à leur savoir, dans le meilleur des cas à leur indulgence qui n’avait rien d’obligatoire. Car nous étions encore dans ce monde pré-rousseauiste où l’enfant n’était qu’un adulte inaccompli qu’il s’agissait de dresser.

Edouard Matarasso était en parfait accord avec les locaux qui nous étaient dévolus, impossibles à chauffer (malgré le poêle à charbon, il arrivait que l’encre gèle dans nos encriers), mais d’une austère élégance – en dépit du baby boom on répugnait encore à monter les hideux préfabriqués qui n’allaient pas tarder. Je me souviens ainsi de trois choses du maître : sa blouse grise impeccablement repassée, sa moustache blonde taillée au millimètre, ses fines lunettes. Déjà je suis en terre inconnue, celle de la mémoire.

Je sais qu’il avait une graphie irréprochable. Il pouvait même mimer au tableau les pleins et les déliés de la plume Sergent-Major. Cette habileté nous coupait le souffle ; obscurément nous savions que c’était un savoir archéologique désormais, auquel nos enfants n’auraient pas accès (et dont ils se tamponneraient le coquillard). De là les punitions qu’il nous infligeait, qui faisaient sourire les nouveaux-venus (quand nous riions, nous, sous cape) : Tu copieras dix lignes, sans faute et bien écrites. Cette injonction biblique était à la vérité diabolique pour qui avait malencontreusement quitté son cher XVe siècle et l’univers du Roman de la Rose : car calligraphier comme le maître était une entreprise désespérante. Le malheureux finissait quand même par écrire cent lignes, mais dans un inconfort d’humilité qui lui donnait une idée de la paille humide des cachots. Le maître lui aussi souriait derrière sa moustache et le plus souvent abrégeait ce supplice qui était en vérité une leçon – j’allais dire taoïste : et pourquoi non ?

Quand on remonte si loin – plus d’un demi-siècle – la mémoire devient hagiographique, qui plus est manichéiste : il y a les bons maîtres et les mauvais, il ne nous vient plus à l’idée que les mauvais pouvaient succomber à quelque ire maladroite, et que les bons se laissaient parfois aller à quelque manquement à leurs principes, dût-il en résulter un bien que nous étions incapables de discerner. Il y avait tout de même des critères : ainsi un jeune maître de CM1 m’affectionnait au point de me gratifier à tout propos de gifles magistrales (j’étais ce qu’on appelait alors dissipé ), ce qui était en ce temps-là permis voire recommandé ; mais jamais mon maître Matarasso ne se laissa aller à un tel geste (peut-être l’eut-il avec d’autres, plus tard – mais j’en doute).

Non seulement il n’était pas parfait dans son genre et sa fonction, certainement, mais mon injuste et capricieuse mémoire ne s’attache plus le concernant qu’à des qualités périphériques (la voix douce et posée, l’ordre en toutes choses, la qualité, le rendu comme on dit en peinture, bref la tenue ), et non à ce qui fut forcément décisif mais si peu charismatique : l’analyse logique et la règle de trois.

Comme il est encore de ce monde (champion de tennis de table et arbitre international) et qu’il me lit, je n’appuierai pas davantage le trait. De toutes façons ce que nous retenons de nos maîtres est aussi labile, arbitraire et injuste que ce que nous saurons dire de nous-mêmes, le moment venu, devant le souverain juge (comme dit Rousseau, qui n’y croit plus depuis longtemps). Je l’ai revu il y a peu d’années, je l’ai serré dans mes bras et lui aussi était ému, on finit par ne plus savoir qui est le père ou le maître, ni qui doit être reconnaissant à l’autre. Une parenthèse de pur amour et c’est bien.

Alain PRAUD

3 commentaires sur “Mes maîtres (1 : initiation)

  1. « Terre inconnue », notre mémoire ? Et pourtant c’est nous, tout un continent capricieux du moi logé dans quelles têtes d’épingle des circonvolutions ? « Oublieuse mémoire », comme dit Supervieille : « Je lui donne une branche elle en fait un oiseau », je lui donne un instit elle en fait un héros ! Blouse grise, poele à charbon, pleins et déliés, Sergent-Major, oui c’est bien nos années cinquante, jusqu’au fameux « s’en tamponner le coquillard », qui fleure bien son vieux temps.

    Alcibiade : BHL et Delon, d’accord, mais de Gaulle, je ne vois pas.

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  2. Pourquoi de Gaulle ? J’avoue que parmi les contemporains je n’ai pas trouvé de figure militaire assez marquante, ni aussi controversée. Evidemment le rapprochement est encore iconoclaste : mais plus tard ?
    Plutarque lui attribuait la bravoure d’un lion (et Montaigne non seulement le suit sur ce point mais ajoute : »la plus riche vie que je sache à être vécue parmi les vivants, comme on dit » – II, 36). Le Romain Cornelius Nepos en remet une couche dans son De viris illustribus : « imperator fuit summus et mari et terra », rien que ça !
    Quant au jeune Voltaire – enfin, pas si jeune, 1736 – il va jusqu’à donner du « moderne Alcibiade » à Frédéric II…Mais bon, c’est son côté BHL.
    En furetant un peu, on apprend aussi qu’ Alcibiade a inspiré des tragédies (Quinault, Campistron) et quelques opéras, italiens (Ziani) ou français (« Alcibiade solitaire » d’Alexandre Piccinni, petit-fils de l’autre). De Gaulle est déjà un personnage de cinéma ; aura-t-il un jour son opéra ? Pourquoi non ? Il se retrouverait en compagnie de…Nixon (« Nixon in China » de John Adams), et sûrement de quelques autres « controversés ».

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