Inactuelles, 9 : Le peuple, combien de divisions ?

     

      C’est un lecteur du Monde.fr qui m’a donné l’idée, l’envie, et finalement le titre de cet article. C’était à propos d’un de ces si nombreux histrions de la scène politique, J-L. Mélenchon  me semble-t-il  (les prétendants sont légion).  Je crois pouvoir citer de mémoire ce lecteur sans le trahir. Il disait finalement ceci : que traiter un homme politique de « populiste », c’était au fond lui faire compliment de son attention au vrai peuple, et à ce que ce vrai peuple veut vraiment. Que c’était donc, en dernière analyse, le qualifier d’authentique démocrate.
      Etre attentif aux besoins et aux aspirations du peuple, quand on est homme politique, c’est bien la moindre des choses. Pour autant les mots ont un sens, qui n’est pas forcément ductile à notre caprice ; et un sens mouvant, daté, historique, en évolution. Si « bâton » ou « caillou » n’ont guère changé de sens depuis Malherbe, il en va tout autrement des éléments lourds de la langue, ces mots qui font figure de concepts ou qui en sont à l’occasion, comme « idée », « humain », « matière »… Et a fortiori pour ces objets instables, volatils, explosifs même, que sont les grands abstraits à spectre large, les « – tion » ou les « – isme » : création, révolution, idéalisme, matérialisme…, populisme.

      Le premier Littré (1866/1877) ignore ce mot (il retient en revanche « populicide », néologisme révolutionnaire attesté lors du procès Babeuf : « L’infâme Boissy-d’Anglas parut à la tribune, et fit adopter son code populicide ») – et pour cause, car le Tlf comme le Robert historique ne font apparaître « populisme » qu’en 1929, dans un contexte historique fort différent de celui où il prend sa source, le populisme russe (narodnichestvo) des années 1850-1880… Or c’est ici que le bât commence à blesser, car pour accorder au mot le sens mélioratif dont le gratifie mon lecteur de référence il faut justement se transporter dans les années 30, quand faisait florès le « roman populiste » version Henri Poulaille ou Eugène Dabit ( Hôtel du nord,…popularisé par le film éponyme et une immortelle (?) réplique d’Arletty). Sens devenu historique donc, que reprend le Petit Robert 2009, mais en ajoutant bien sûr l’acception que tout le monde sait (y compris mon lecteur finaud), qui fait aujourd’hui du populiste un voisin de palier du démagogue… Lequel est semble-t-il plus souvent de droite que de gauche, puisque les partis étrangers que les médias de chez nous qualifient de populistes ( aux Pays-Bas, en Italie, Autriche, Hongrie, Danemark , Finlande…) et qui paraissent en grande forme électorale, ont tout ou partie des caractéristiques idéologiques et programmatiques des droites « dures », pour ne pas dire extrêmes ; démagogie que j’appellerais volontiers « radiculaire » tant elle s’adosse au culte des racines, ethniques, rurales, nationales, patrimoniales, culturelles ; avec pour ressort propagandiste le rejet de tout ce qui n’est pas d’ici, du canton, du terroir, de mes traditions, de ma gastronomie, etc. Exemple extrême justement, mais signifiant : avant que les modérateurs, moins attentifs peut-être pendant ces fêtes, n’effacent en catastrophe son commentaire, un autre lecteur du Monde.fr, russe probablement, a cru bon d’expliquer le soutien à l’ex-oligarque Khodorkovski de personnalités comme Glucksmann, BHL ou Kouchner par une évidente « solidarité religieuse »…Suivez mon regard, et souvenons- nous que dans la France du XXIème siècle le capitaine Dreyfus n’est toujours pas innocent pour tout le monde.
      Ici mon lecteur finaud pourrait me faire remarquer que l’étymologie de « démagogue » est après tout fort innocente, elle, puisque en grec ce mot signifie « qui conduit, qui accompagne le peuple » ; sens savant qu’il a conservé au Moyen-Age et qu’on pouvait donc appliquer à Périclès ou Caton l’ancien…De la même façon que « pédagogue » désigne originellement l’esclave chargé de conduire les enfants à l’école. Ai-je l’air de badiner ? Ou c’est seulement que je diffère l’évocation de la principale difficulté tapie derrière tout cela : celle attachée au mot peuple

   Car ici, plus besoin de dictionnaires : le peuple, tout le monde sait ce que c’est. Ah ouiche ! dirait Gervaise, un joli  monsieur ce M. Tout-le-monde ! Mieux vaudrait dire, d’ailleurs : « chacun sait ». Ce qui n’est pas la même chose. Chacun d’entre nous sait ce qu’est le peuple, son peuple ; le peuple de ses racines sociales, familiales, ancestrales ; de son éducation privée et publique, de ses amitiés et affinités ; le peuple de ses lectures, de ses affects, de ses dilections idéologiques, politiques, poétiques ; le peuple enfin – et par dessus tout, peut-être – de son imagination, de sa « fantaisie » comme dit Montaigne, de ses fantasmes. Ce que j’appelle « le peuple », c’est tout cela et bien plus encore, un hologramme chatoyant qui change de livrée selon l’âge de la vie, le temps, les temps, l’humeur, le loisir que je m’accorde sinon pour penser, au moins pour faire un tri dans mes pensées. Dans mes souvenirs d’enfant, qui sont pour beaucoup des souvenirs scolaires, le peuple s’incarne en individus emblématiques – ceux précisément que l’école républicaine entendait nous inculquer comme un panthéon (et un martyrologe) » laïques » :  Jeanne d’Arc recevant pour vocation de bouter l’Anglois hors de France, Du Guesclin mourant dans les bras de François Ier, le bon roi Henri lâchement poignardé par un fanatique religieux (dont on nous contait en détail le supplice mérité), Colbert  à genoux dans son bureau devant une importune qu’il supplie de le laisser travailler pour la France et les Français, le jeune Bara tombant percé de coups par les Chouans pour avoir crié Vive la République, et Gavroche bien sûr, et surtout, surtout (nos maîtres et maîtresses étaient enfants de poilus) le jeune officier-enseignant de 1914 en pantalon garance (Péguy, Pergaud, Alain-Fournier) chargeant revolver au poing à la tête de son escouade, et fauché par une lâche mitrailleuse boche… En revanche, à moins d’avoir un instituteur communiste on n’entendait jamais parler de la Commune de Paris, bien embarrassante, ni du 17ème de ligne refusant de tirer sur les vignerons du Midi,

                                           Salut, salut à vous, braves soldats du Dix-septième !
                                           Salut, braves pioupious, chacun vous admire et vous aime ;
                                           Salut, salut à vous pour votre geste magnifique :
                                                     Vous auriez, en tirant sur nous,
                                                     Assassiné la République !

Alors là, justement, qui c’est, le peuple ? Les deux, mon capitaine : le peuple révolté dans la rue et sur les barricades, le peuple en armes crosses en l’air ainsi qu’il est prescrit dans » l’Internationale », paroles d’Eugène Pottier. Message brouillé, ambigu, impossible pour l’école de la IIIème République, où le maniement d’armes avec fusils en bois faisait partie du cursus ; message tout aussi impraticable pendant une guerre d’Algérie qui ne disait pas son nom.

      Comment donc s’entendre sur un mot qui part dans tous les sens ? Quand Mme de Sévigné évoque « ce petit peuple », c’est de ses petits-enfants qu’elle parle, avec un rien de distance (les enfants, c’est pas son truc) ; mais pour son ami La Bruyère, le peuple, c’est par exemple ce grand public trop souvent bon public (« Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps » –  rien n’a changé). Aux yeux des Romains il n’existait qu’un peuple, le » populus romanus » qui se confondait avec l’humanité digne de ce nom, de même qu’il n’y avait au monde qu’une Ville, Urbs = Rome . Plus tard viendront le Peuple de France, seul éclairé et capable de propager les idéaux républicains, par la colonisation s’il le faut ; puis cette introuvable bizarrerie qui a encore cours chez les Mélenchon et autres Besancenot, voire chez tel socialiste sorti comme au marteau par le poids des mots de son aire de lancer, le « Peuple de Gauche », entité on ne peut plus volatile puisque, dépourvue d’assise sociologique définie et stable, au-delà d’un noyau dur de militants, d’idéalistes et d’entêtés, elle enfle et se dégonfle au gré de ses humeurs et de la plus ou moins grande consistance du camp adverse.
      Alors justement, dirait Candide, ce camp adverse s’appelle « Peuple de Droite » ? Que nenni, mon jeune ami : postuler un « Peuple de Gauche » signifie que ce peuple est tout LE peuple, hors de lui point de salut, en tout cas point de peuple, rien que des capitaux apatrides et des jobards aliénés (mais que rien n’empêche, enfin dessillés, de venir rejoindre le vrai peuple). Dans le même ordre mythologique la langue française a accouché vers le début du XXème siècle de cette chimère conceptuelle unique au monde, « les intellectuels », pour laquelle le Petit Robert, faute de se hasarder à la définir précisément, donne cet exemple littéraire éloquent : « Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche » (Michel Audiard, Un taxi pour Tobrouk). Comme le peuple, les intellectuels sont de gauche ou ne sont pas –  dans le Parti communiste encore fringant et présomptueux des années 70, on doutait même ouvertement de l’existence des « intellectuels non-communistes », espèce aussi improbable que le Dahu, de toutes manières promise à une extinction prochaine.

      Et comme ce peuple même, tout ce qu’il y a de « popu », dont je me flatte parfois d’être issu – une émulsion de paysans pauvres devenus prolétaires, de paysans-soldats devenus cheminots, d’ouvriers cheminots devenus employés – avait lui aussi un mot pour dire la foule indistincte, sympa mais crédule, vautrée en marcel dans les trains et sur les plages, traînant derrière elle un remugle de graillon et de parfum bon marché : « le populo » (comprenez : le peuple oui, pas vraiment la populace non plus, mais enfin pas nous) ; que c’est assez dire qu’en cette instable, délicate matière linguistique, chacun voit midi à sa porte et midi moins le quart à celle du voisin ; à l’instar des plus éminents lexicographes qui confessent qu’une vache n’y trouverait pas son veau et que conséquemment il convient de botter en touche (Robert historique : « dès les premiers emplois (…) le contenu (de ce mot) est fortement marqué par le statut de ceux qui l’utilisent »), je me contenterai de répéter après bien d’autres qu’on est toujours le peuple de quelqu’un, et comme peuple toujours le populo de quelque autre. Alors quant à se prononcer sur les connotations plus ou moins péjoratives de « populisme »… Tenons-nous en par sagesse  à l’usage communément reçu, même s’il n’est pas encore tout à fait fixé : peut être qualifié de « populiste » tout discours, principalement dans le champ politique, qui flatte les préjugés du sens commun (spécialement ceux relatifs à la crainte, au rejet, à la détestation d’un Autre en partie fantasmé), qui attise les rumeurs, qui fortifie les angoisses individuelles et collectives, dans l’intention d’en recueillir un profit idéologique. C’est un peu long pour les dictionnaires, et sans doute incomplet ; mais après tout je ne suis pas lexicographe.

      Ce « peuple » enfin, si divisé, morcelé, ondoyant et divers, d’où peut-il bien venir ? Mystère, confessent les linguistes, non sans avoir d’abord échafaudé des hypothèses aussi nombreuses qu’ingénieuses, mais écarté d’un revers de main comme pure coïncidence la similitude de populus (peuple) et de populus (peuplier)  – alors que la célèbre Piazza del Popolo, à Rome, est comprise comme « Place du peuple », non seulement par les étrangers mais par la plupart des Romains eux-mêmes. Ignorance ? Mais une peupleraie bien ordonnée, saine et productive, ses feuillages semblables chatoyant semblablement dans la brise d’été, alors même que chaque individu est animé de sa vie propre, n’est-ce pas là une image du peuple qui en vaut bien d’autres ?

Alain PRAUD
     

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