Inactuelles, 10 : Des héros de notre temps

      Personne n’a envie d’être un héros, parce qu’un vrai héros (Jeanne d’Arc, Bara, Gavroche… Guy Môquet, Anne Frank) est un héros mort. C’est ainsi que Walt Whitman célèbre -et de quelle manière – les défenseurs de Fort Alamo. On ne peut même pas avoir envie d’être un héros, parce qu’on n’a pas le loisir d’y penser : on est dans l’action, autant dire la vie.  Un de mes amis, conducteur de bus, voyant une femme se précipiter dans le Canal du Midi, a laissé son bus et plongé pour la repêcher. Avait-il calculé son coup ? Point. Réflexe. Et je dirais mauvais réflexe, surtout en hiver. Mais ce n’est pas de ces héros-là que je veux parler. Je veux parler de ceux qui n’ont jamais accédé à la conscience illuminante d’être héros, ni avant, ni pendant, ni après. Morts sans avoir su ce qu’ils faisaient, moins encore à quoi pouvait servir leur mort. Héros pourtant. Authentiques. Discutés mais peu discutables.

      C’est une affaire de guerres. Achille, demi-dieu velléitaire parce qu’amoureux de son copain Patrocle, n’accède à la dignité de héros qu’après que celui-ci a été tué par Hector. Toute l’Iliade sort de là, et proprement toute notre vie. Mais c’est toujours à recommencer. On ne naît pas héros, ça nous manque un jour ou l’autre quand on voit ceux de Teruel, Che Guevara… Dans ma génération il était de bon ton d’avoir dans sa chambre d’étudiant un poster du Che. Pour me distinguer j’avais une grande photo de Hô Chi Minh, frappée de la fameuse devise : « Il n’y a rien de plus précieux que l’indépendance et la liberté » (bien plus tard, de mauvais esprits quoique vietnamiens diront que la première partie de ce programme est d’ores et déjà réalisée : il n’y a rien… Mais c’était avant que le Vietnam ne soit devenu le petit tigre économique que l’on sait). La guerre, c’est facile quand l’ennemi est à visage découvert, que c’est un Etat pour bien faire, et cerise sur le gâteau un grand Léviathan comme les USA ou feu l’URSS. C’est ainsi que Carlos, agitateur bourgeois qui a fini par se faire piquer dans une boîte de nuit de Khartoum, passe pour un héros dans quelques cercles germanopratins – et aux yeux de son avocate qui l’a épousé. Et c’est ainsi (changeons d’échelle) que lord Byron, dandy opulent et poète célèbre, est allé mourir pour les Grecs dans Missolonghi assiégée. Mais de cela on le brocarde encore : Hugo (Les Orientales) et surtout Delacroix (Les massacres de Scio) n’ont-ils pas fait plus et mieux pour la cause grecque sans bouger de Paris ? S’engager physiquement, ou par les seuls moyens du (grand) art ? Le débat était ouvert – il l’est toujours.

      Cependant les temps ont changé, et ce n’est même plus de cela qu’il s’agit. Les héros d’aujourd’hui n’entendaient pas en être : simples étourdis comme ces motards toulousains (1986) tout fiers d’avoir rallié New Delhi en un temps record (la journaliste de FR3 : Mais il y a la guerre en Afghanistan ?.. Et eux : Oh vous savez nous on fait pas de politique…) ; reporters qui font simplement leur métier – c’est donc bien devenu un métier héroïque – à Beyrouth, Kaboul, Moscou, n’importe où désormais ; ou bien, et c’est à eux que je voulais en venir, ces deux jeunes Français qui viennent de perdre la vie aux confins du Niger et du Mali.
      Qui combattaient-il ? Personne. Qui les a tués ? On ne sait toujours pas au juste. On croit savoir qui les a extirpés d’un restaurant de Niamey et jetés dans un 4×4 immatriculé au Bénin et équipé de 3 réservoirs pour les longues pistes du désert, des hommes enturbannés parlant « arabe » et cherchant « des blancs »… Témoignages fragiles, peut-être gauchis par l’émotion. Ensuite le récit est un monopole d’Etat, nigérien, français, malien, qui a intérêt à dire quoi, à chaud, plus tard à froid autre chose… Chacun joue un billard à trois bandes au moins, les opinions publiques, les susceptibilités politiques, l’image envoyée aux Etats périphériques,  et à d’autres plus lointains, à cette bande fantomatique auto-baptisée Al-Qaida, une marque déposée bien utile à tout le monde… Je veux dire que quand je lis un peu partout : Transparence ! Transparence !…cette pression systématique et quasi mécanique désormais m’afflige. La « transparence » est un fantasme introduit par Rousseau dans la philosophie (et aussitôt retiré, car il était trop intelligent pour y croire lui-même : hypothèse de travail parmi d’autres, comme l’état de nature) – mais auquel les idéalistes d’aujourd’hui croient dur comme fer. La transparence, acte de foi comme la double nature du Christ, sied bien au « peuple de gauche » moderne (et uniquement français) : associée à cette éternelle mauvaise conscience pointée par Nietzsche, elle est devenue une revendication magique, spécialement chez les « intellectuels » et leurs adorateurs (voir sur ce blog : « Le peuple, combien de divisions ? »).  Or il faut rappeler qu’il s’agit d’une guerre, terme revendiqué par ces bandes qui se réclament de l’islam et prospèrent grâce aux trafics, d’armes, de main-d’oeuvre, de cocaïne ;  et en temps de guerre il n’y a pas de transparence, surtout pas, jamais cela ne s’est vu . Il y a ce qu’on appelle de nos jours de la communication, des messages élaborés non selon leur degré de véracité mais selon la façon dont on suppute qu’ils seront reçus. Mais quand on lit les commentaires des lecteurs (souvent militants, c’est la même racine que militaires) du Monde.fr, on est un peu épouvanté, comme disait Bardamu, par l’unilatéralisme antigouvernemental, anti-occidental, anti-soi (anti-blanc ?) qui s’en exsude. S’il existe quelque part une pensée unique, on se dit qu’elle est là, bien vivante, hargneuse, ombrageuse.

    Allons-nous savoir si les otages ont été « exécutés de sang-froid » comme l’affirme le Premier ministre, ou tués par les tirs d’hélicoptères destinés à stopper les véhicules de leurs ravisseurs ? Ou exécutés d’abord, et puis… A quoi sert un tel débat ? Qui sert-il, surtout, hors les bandits, leurs chefs, leurs commanditaires ?  Je n’aime guère la notion d' »alliés objectifs », j’en ai vu les méfaits, mais quand je lis certaines insanités (mues par les meilleures intentions, comme toujours), j’ai bien envie de la réactiver. Disons que ça me démange. Comme je suis plus raisonnable qu’à vingt ans, je résiste encore . Jusqu’à quand ?

      Ce que nous savons de ces jeunes gens rend ce genre de questions déplacé, et même indécent. Amis d’enfance intelligents, ouverts, idéalistes, charismatiques certainement ;  l’informaticien toulousain venait juste d’atterrir, futur témoin au mariage de son ami avec une jeune fille du Niger ; cet ami, amoureux de sa fiancée et de l’Afrique, anthropologue, apprenait le haoussa… Si j’ai été abusé je me corrigerai moi-même sans complaisance. Mais enlever ces gens-là, et les tuer, ou les mettre en situation d’être tués, ce qui est la même chose… Ceux que nous appelons globalement « terroristes » sont surtout, globalement, des idiots, comme autrefois Carlos, les nihilistes russes, la bande à Bonnot : aucun de leurs objectifs n’est en vue ni en voie de réalisation. Ce qui les attend c’est l’anéantissement, et sans procès puisque c’est la guerre, seule circonstance où l’on tue légitimement. Et quel souvenir en restera-t-il qu’une détestation universelle, même pas, un dégoût, un mépris…Puis l’oubli, ce que nous autres juvéniles bolchos appelions la poubelle de l’Histoire  – et cette poubelle-là est démesurée : songeons que Gengis Khan et tout son « empire » éphémère y tiennent sans peine, en compagnie de Charles XII de Suède tant admiré par Voltaire et qui alla jusqu’à Poltava (Ukraine) écraser les Russes…
      Quelles que soient donc les circonstances précises de leur sacrifice, ces jeunes gens sont des héros. Qui plus est, chrétiens (catholiques progressistes comme on dit, et dans le nord ce n’est pas un vain mot) : liés peu ou prou à cette communauté religieuse, la seule martyre aujourd’hui au monde si je ne m’abuse (Pakistan, Irak, Egypte…) – certes leurs ravisseurs ignoraient cette particularité, mais qu’importe puisque pour eux tout « blanc » est déjà par essence un « Croisé » ? Ils sont des héros pour des raisons bien davantage universelles, et qui tiennent à l’universalité de leur engagement. Et qui nous parlent, à tous. Absurdement d’abord, mais le sens a fini par prendre, ils ont été choisis sur un critère racial, pour bien rapporter, ensuite peut-être servir à autre chose, Dieu sait quoi et il est bien le seul. Ils ne savaient pas qu’ils étaient ce genre de martyrs, des martyrs de hasard – mais à la fin, à la toute fin, les moines de Tibéhirine étaient-ils autre chose ? Ils vivaient seulement dans leur chair et dans leur esprit l’essence de la jeunesse de toujours : Fougue, fougue, fougue ! s’écrie Walt Whitman. A l’avant, et de l’avant, sans réticence ni préjugé de culture, ni même penchant exotique puisque le monde est Un, indéfectiblement, et le vouloir-vivre sans limite de temps ni d’espace.  Ils ont été fauchés avant l’heure, mais leurs racines sont vivaces, et leur esprit prévaudra.

Alain PRAUD

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