Bolcho sinon rien (4)

    

     Bernard Chambaz n’est pas né en 1943 comme l’affirme la quatrième de couverture de son récit  Ghetto  (Seuil, mars 2010), mais en 1949 comme il le rappelle à plusieurs reprises. Poète, romancier, mémorialiste, il est un des écrivains les plus estimables de notre génération.  J’ai emprunté Ghetto  à mon amie de trente ans Anne de C. à qui il l’a très affectueusement dédicacé. Sans nous connaître nous avons donc une amie en commun (commune, nullement). Mais autre chose nous rapproche. Son père, Jacques Chambaz, intellectuel communiste comme on disait, député et secrétaire de la fédé de Paris (cadre 3), membre du CC (cadre 4) puis du BP (cadre 5), je l’ai côtoyé dans des réunions, des meetings.  Je suis incapable de le décrire précisément mais je le vois comme s’il était là, il avait quelque chose de Roland Leroy par exemple pour les initiés.  Les autres vous pourriez bien vous ennuyer en lisant ce qui suit. Mais c’est que pendant une décennie et non la moindre le Parti fut une dimension essentielle de mon être ici et maintenant.

     Je me souviens, donc, de Jacques Chambaz. Je me souviens de Paul Laurent, figure replète aux inflexions molles et mélodieuses, obstacle granitique dressé devant l’antisoviétisme primaire c’est-à-dire la plus furtive allusion à Soljenitsyne, au goulag et à ces sortes de choses déplaisantes. Son fils Pierre vient d’accepter la responsabilité principale de ce rogaton, comme eût dit ma grand-mère, qu’on nomme encore PCF, si pitoyable qu’on ne sait plus quelle lettre guillemeter (voir l’épisode 1).  Autre fils, autres moeurs :  avec une subtilité pleine de tendresse mais qui n’oublie rien, B. Chambaz  appelle par leur nom l’aveuglement volontaire, le sectarisme au bord de l’obscène  (la phrase sur Léon Blum et « ses doigts longs et crochus » au tome XIX des Oeuvres de Maurice Thorez), les avanies grandes et petites, la déréliction kafkaïenne du cadre 5 évincé sans savoir pourquoi, qui voit ses successeurs mener sans encombre la même politique que lui, mais puisque le Parti est infaillible c’est qu’il était coupable lui de quelque chose…

     Je me souviens d’Henri Krasucki. La grand-mère d’un copain (un simple copain, non un camarade :  il s’agitait à la Gauche prolétarienne), qui avait été quelque chose comme sa soeur de lait, l’appelait tendrement  Krassoutski, en roulant bien l’r. Elle devait être la seule. Par ailleurs elle mitonnait un borchtch  à s’en lécher les doigts.  Pour nous c’était Krasu, un escogriffe à l’allure de clown triste, les yeux tellement ouverts sur l’injustice du monde avec un bref pétillement d’ironie joyeuse quand il terrassait l’ennemi de classe d’un argument imparable ; et une voix qu’on renonçait à contrefaire, haut perchée dans le parler modérément popu l’accent discrètement parigot et une espèce de bégaiement mondain pour couronner le tout. Un des très rares parmi les dirigeants du premier cercle à être non seulement révéré mais aimé de nous autres subalternes –  et encore à l’époque nous ignorions qu’il était à lui seul une encyclopédie de l’art lyrique,  capable de fredonner d’un bout à l’autre tel opéra de Verdi ou de Puccini ;  et de siffloter comme le rappelle B. Chambaz sur la foi de son paternel l’intégrale des symphonies de Beethoven, ce qui lui fut un viatique à Auschwitz comme Dante pour Primo Levi.

     On se demande où ils allaient chercher tout ça. Pour Krasu pas de doute, il en remontrait dans ce domaine à Malraux et Pompidou, piètres mélomanes. Mais quand on entendait Marchais assurer qu’il avait Aragon pour auteur de chevet on se pinçait un peu  (moins qu’en entendant plus tard Chirac professer sans rire son admiration pour Le Marteau sans maître de Pierre Boulez). Marchais, quand on le cuisinait avec intelligence comme savait le faire par exemple Jacques Chancel  dans sa célèbre émission « Radioscopie », devenait d’une subtilité presque florentine (car c’était aussi un caméléon, pas uniquement un mâtin) – montrant seulement le bout de l’oreille, et quelle oreille, quand il assurait candidement n’avoir point d’inconscient…

     Je me souviens de Guy Hermier, BP et futur directeur de « Révolution », accompagnant sa jeune épouse à l’oral de l’agrégation de lettres classiques (juillet 1974)  là même où j’accompagnais Kiss, la mienne, d’épouse. Guy Hermier écrivait des choses très intelligentes dans des revues sibyllines qu’on collectionnait fiévreusement : « La Nouvelle Critique »,  « La Pensée ». Parachuté à la direction de l’hebdo « en direction des intellectuels »,  Révolution donc, il avait été aussitôt flanqué d’un commissaire politique de choc, Maxime Gremetz dit « Minime » en raison de son horizon spirituel, qui s’illustrera plus tard dans l’Oise et à l’Assemblée.

     Je me souviens de Claude Llabres, secrétaire fédéral de Toulouse qui avait fait disait-on l’Ecole de Moscou (le nec plus ultra de la formation des cadres), garçon séduisant à la faconde discrètement méditerranéenne, compagnon d’Ulysse en somme et qui sut quitter le navire pour devenir conseiller culturel de D.Baudis au Capitole, à ce titre cloué au pilori de toutes les flèches de St Sébastien.

     Je me souviens de Pierre Juquin, brillant universitaire qui écrivait les discours de G. Marchais, plus tard candidat alternatif pour la vérité et les beaux yeux d’une beurette et tant mieux pour lui, tant mieux pour la vie.

     Les très rares femmes au-delà du niveau 3 je ne m’en souviens guère, des noms seulement, Francette Lazard, Marie-Claude Vaillant-Couturier porteuse d’un nom prestigieux comme Jeannette Thorez-Vermeersch et sa morale de dame patronnesse.

     Puis quelques noms encore mais c’est déjà le Père-Lachaise mon cerveau pour eux. Ah c’est donc là qu’il est enterré. Tiens je ne me souvenais plus qu’il était mort. Et le plus cruel sans doute : il est encore vivant celui-là ?

(à suivre)

Alain PRAUD

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