Du Fu : Rentrant de nuit

Rentrant au mitan de la nuit je tombe nez à nez avec un tigre, il passe son chemin
Montagne noire à la maison déjà tout dort
Sur le côté je vois la Grande Ourse qui décline vers le fleuve
Je lève la tête, l’étoile du matin préside au vaste ciel

Arrivé devant la cour la flamme de ma chandelle se dédouble
Dans l’entrée de la passe le cri d’un grand singe me fait tressaillir
Vieillard chenu a rajeuni, il danse, il chante,
Puis se repose sur son bâton sans dormir. Et alors, quoi ?

Alain PRAUD
Traduit du chinois de Du Fu entre février 2005 et décembre 2018 (modifications)

E.E. CUMMINGS : Cinq poèmes d’amour

(1) je t’aime (ma chérie toute belle) beaucoup

plus que personne au monde et je
te préfère à toute chose au ciel

– soleil et chant célèbrent ta venue

et même s’il se peut de l’hiver partout
avec tel silence avec telle noirceur
nul ne peut vraiment même deviner

(sinon ma vie) l’époque vraie de l’année –

et si ce qui se proclame un monde avait
l’heur d’entendre tel chant ( ou d’entrevoir
telle lumière, comme en un coeur plus heureux
que les plus heureux ça bondit plus haut que tout vers chaque

rare intimité de toi) chacun pour sûr ( ô ma
chérie toute belle) ne croirait plus qu’en l’amour

(2) quand mon amour vient me voir c’est
juste musique un peu, et un
peu plus de couleur en ogive (disons
orange)
contre silence ou noirceur…

et la venue de mon amour émet
merveilleuse senteur en ma tête,

il faut voir quand je tourne à elle
comme en moi ça palpite à s’éteindre.
Et voici que sa beauté, toute, est l’étau

dont tout à coup me tuent les apaisantes lèvres,

mais de mon cadavre-outil son sourire tout-à
coup exalte lumière et rigueur

– et voici : nous sommes MOI et ELLE…

Ce qu’il joue, l’orgue de barbarie

(3) j’aime mon corps quand il est avec ton
corps. Il est chose tellement nouvelle.
Les muscles mieux, si mieux les nerfs.
J’aime ton corps. J’aime ce qu’il fait,
j’aime ses façons. J’aime sentir la colonne
de ton corps et ses os, le tremblement
de cette ferme douceur que je vais
encore, encore et encore
baiser, j’aime baiser ci et ça de toi,
j’aime, quand je caresse l’éperdu duvet
de ton pelage électrique, et ça qui coule
sur la chair qui s’ouvre… Tes grands yeux panés d’amour,

s’il se peut j’aime la folie
de toi sous moi tellement toute neuve

(4) je transporte ton coeur avec moi (je le porte
dans mon coeur) jamais je ne suis sans lui (partout
où je vais tu vas, très chère ; et tout ce qui est fait
par moi tout seul est ton fait, ma chérie)
je ne crains
nul destin (car tu es mon destin, ma douce) je ne veux
nul univers (car belle tu es mon univers, ma vraie)
et c’est toi tout ce qu’une lune toujours a signifié
et tout ce qu’un soleil à jamais chantera c’est toi

là est le très profond secret que personne ne sait
(là est la racine de la racine le bourgeon du bourgeon
le ciel du ciel d’un arbre nommé la vie ; il croît
plus haut qu’aspiration de l’âme ou recul de l’esprit)
ce prodige maintient les étoiles distantes

je transporte ton coeur (je le porte avec moi)

(5)
là-haut dans le silence le vert
silence une terre blanche en lui

tu (embrasse-moi) iras

dehors dans le matin le jeune
matin un monde chaud en lui

(embrasse-moi) tu iras

droit dans le soleil le beau
soleil un jour assuré en lui

tu iras (embrasse-moi

profond dans ton souvenir et
un souvenir et souvenir

j’) embrasse-moi (irai)

( Traduit de l’anglais par Alain PRAUD )

Li Bai (701 – 762 env.) : Ecoutant un moine du pays de Shu pincer la cithare

Un moine de Shu, serrant contre lui sa précieuse cithare,
Est descendu de l’ouest, du mont Emei.
Pour moi seul il consent à toucher l’instrument ;
J’entends bruire les pins de mille et un ravins.
L’eau qui court purifie le coeur du voyageur ;
L’écho fait résonner le bourdon pris de givre.
On ne sent pas le soir tomber des monts de jade
Ni le ciel bas et lourd de nuages d’automne.

(Traduction : Alain PRAUD)

* Le qin (ch’in) est une cithare à 5 ou 7 cordes dont on joue horizontalement. L’instrument n’est mentionné que dans le titre ; le reste du poème procède par allusions et connotations.
* Comme la plupart des poèmes de Li Bai (Li Bo, Li Po, Li Tai Po), et il en a laissé un bon millier, celui-ci est en vers pentasyllabiques. En français l’alexandrin est à peine suffisant, encore ne rend-il pas compte de toutes les nuances.
D’autre part il est impossible, sans nuire gravement au sens, de transposer la rime des vers 4, 6 et 8 : song (les pins), zhong (les cloches musicales), chong (épais, pesant : plusieurs couches de nuages). « Bourdon » ne rend que très imparfaitement le carillon de cloches tubulaires en bronze, instrument bien plus ancien que la cithare, et qui, fixant les hauteurs de la gamme pentatonique, concourt à l’harmonie universelle (le nombre cinq = les 4 orients + le centre).

Tu vois je suis un lac…

Tu vois je suis un lac. Femme penchée sur moi,
me sondant pour trouver au fond ce qu’elle est.
Et puis ces mensonges, chandeliers, lune.
De dos je la vois et la représente avec fidélité,
elle me paie de larmes, de mains ondoyantes.
Je suis tout pour elle qui va, qui vient,
son visage au matin tient lieu de l’obscur.
Elle a noyé une fille en moi, et en moi une vieille
monte en elle chaque jour comme un poisson de ténèbre.

Sylvia PLATH

(traduction : Alain PRAUD)

Pétrarque, Canzoniere, sonnet 301 (Femme disparue et autres méditations, 2)

Val qui résonnes encore de mes plaintes,
Fleuve si souvent gonflé de mes pleurs,
Bêtes des forêts, vagues oiseaux, poissons-couleurs,
Entre l’une l’autre verte rive enceintes ;

Brise de mes soupirs chaude, sereine,
Tendre sentier devenu si aride,
Colline que j’aimais, dont mon front se ride,
Si quelque habitude d’amour m’y ramène ;

Je reconnais en vous la forme habituelle,
Pauvre, pas en moi ! après si douce vie
Devenu le séjour de douleur infinie.

De là voyais mon bien, et cette venelle
Me ramène au ciel où est elle partie,
Ne laissant ici-bas que beaux souvenirs.

(traduction : Alain PRAUD)

Chanson de Roland : In Paradisum

Le texte que nous connaissons est encore bien mystérieux. Tantôt rigoureux sur les plans métrique et d’assonance, tantôt plus du tout. C’est le cas de notre dernier extrait, pourtant des plus célèbres et pour cause puisqu’il figure la mort du héros. L’assonance en [i] pourrait être respectée, mais ce serait à tel ahan et avec telles difficultés métriques qu’à quoi bon ? Cette fois j’ai choisi de n’en rien faire, laissant toute violence à ce conteur dont nous ne savons rien, notre ami, notre frère.

Li quens Rollant se jut desuz un pin.
Envers Espaigne en ad turnet sun vis.
De plusurs choses a remembrer li prist
De tantes teres cum li bers cunquist,
De dulce France, des humes de sun lign,
De Carlemagne sun seignor kil nurrit.
Ne poet muer n’en plurt e ne suspirt.
Mais lui meisme ne volt metre en ubli,
Cleimet sa culpe, si priest Deu mercit :
Veire Patene ki unkes ne mentis,
Seint Lazaron de mort resurrexis
E Daniel des leons guaresis
Guaris de mei l’anme de tuz perilz
Pur les pecchez que en ma vie fis !
Sun destre guant a Deu en puroffrit.
Seint Gabriel de sa main l’ad pris.
Desur sun bras teneit le chef enclin,
Juntes ses mains est alet a sa fin.
Deus tramist sun angle Cherubin
E Seint Michel del Peril ;
Ensemblod’els seint Gabriel i vint.
L’anme del cunte portent en pareïs.

Le comte Roland est couché sous un pin,
Il a tourné sa face vers l’Espagne.
A lui reviennent tant de souvenirs,
Tant de pays conquis par sa bravoure,
La douce France, hommes de son lignage,
Son seigneur Charles qui l’a élevé.
Il ne peut retenir ni pleurs ni soupirs.
Mais il n’oublie pas son propre salut,
Il bat sa coulpe, demande grâce à Dieu :
« Père véritable qui jamais ne mentis
Qui ressuscitas Lazare de la mort
Et préservas Daniel des lions,
Sauve mon âme de tous les périls
Que lui font courir les péchés de ma vie ! »
Sa main droite présente à Dieu le gant
Et Gabriel en personne le prend.
Tenant la tête inclinée sur son bras
Il est allé, mains jointes, à sa fin.
Dieu lui envoie son ange Chérubin
Et Saint Michel du Peril.
Saint Gabriel est venu avec eux.
Ils emportent l’âme du comte en paradis.

(adaptation : Alain PRAUD)