Orphée enfant, 2 : Clara Iannotta

Comme on disait en chinois classique, Clara Iannotta est un poussin de phénix : née en 1983, encore étudiante il y a deux ans à peine, déjà elle attire partout l’attention, et les commandes prestigieuses. Pour faire vite, disons qu’elle s’est formée entre autres avec des pointures comme Tristan Murail qu’on ne présente plus, ou récemment avec Frédéric Durieux (So schnell, zu früh, émouvant tombeau du chorégraphe Dominique Bagouet). Qu’importe, écoutons ce qu’elle chante.

Il y a quelques semaines, flânant sur le site de l’Ensemble Intercontemporain, j’écoute quelques minutes de cette jeunette de moi inconnue, et j’en retire un mélange de séduction, d’attendrissement, et aussi d’un certain agacement, que je manifeste en quelques mots sur les réseaux sociaux comme on dit. Mais cette étrange musiquette a déjà ensemencé mon oreille : les jours passant je me rends compte que je n’ai rien entendu de pareil, qu’il faut y revenir. Et j’y reviens. Bon, c’est pas tout à fait le flash ; mais c’est quelque chose qu’on ne peut ignorer. J’ai l’impression d’être Izambart l’ex-prof de Rimbaud ouvrant la lettre qui contient « Le Coeur volé » avec son codicille ricanant : « ça ne veut pas rien dire. » Facile d’être enthousiaste devant Eötvös ou Dalbavie, déjà blanchis sous le harnois et qui n’ont plus rien à prouver. Mais devant ça ?

Je n’ai pas commencé par le plus facile il est vrai, mais en tant que violoniste j’étais attiré : Limun pour violon et alto, avec en plus la partition qui défile…D’abord l’irritation parce que je ne reconnais plus rien de mon instrument, glissandi râpeux, accords à coups de charrue, souffles, râles et borborygmes – et puis peu à peu on se rend compte que la trame se détend, s’éclaircit, il n’y a plus que des oiseaux agacés aussi mais de plus en plus bienveillants, un lavis d’encre qui pâlit, une étrange parenté avec la poésie qu’on aime, avec celle même qu’on écrit, qui finit en tutoyant le silence dans le suraigu…J’ai entendu ça chez Romitelli, mais ici le propos est plus radical, plus rigoureux, de quelqu’un qui sait absolument où elle va, qui n’en déviera plus. Une voix toute neuve.

Et ce sentiment est conforté par l’écoute d’une oeuvre toute récente puisque créée en octobre 2014 au Festival d’Automne. Il s’agit d’une partition pour 17 instruments intitulée Intent on Resurrection et inspirée par des poèmes de Dorothy Molloy (1942-2004). Cette tapisserie sonore de 14′ plane délicatement au-dessus d’une nuit universelle qui à tout instant menace de l’engloutir – c’est un long Nocturne qu’il vaut mieux écouter dans le noir total, au moins dans la pénombre : froissements, friselis, craquements de feuilles ou brindilles d’un sous-bois enchanté (et vaguement inquiétant comme tous les sous-bois), frôlements furtifs, ombres de crécelles, souvenirs de grelots, bruissements d’insectes, trissements d’hirondelles disputant aux chauves-souris l’espace de cette nuit peuplée (« La nuit remue » disait Michaux)…De temps à autre, mais pas n’importe où, un accord de cuivres, comme l’éclat d’un feu entre des pierres, vient percer les glissandi des cordes, ou telle note plus brève encore brille comme une gemme et s’efface. Bientôt les repères habituels sont perdus (qu’est-ce qu’un accord ? une note ?), cette suggestion hypnotique pourrait se prolonger sans objection, c’est trop tôt que le silence (la mort ?) reprend ses droits absolus sur ce monde auquel nous nous efforçons de croire.

Dans le même concert au Festival d’Automne, excusez du peu il y avait Kurtag et le défunt Luigi Nono…Iannotta flirte avec les grands, les totémiques, et ce n’est pas pour rien. Demain (demain matin dès l’aube) elle sera au premier rang et j’espère ne le saura pas, car il faut beaucoup d’humilité aussi pour accéder au banquet des meilleurs. Quoi qu’il en soit elle est déjà demandée : d’abord pour un travail commun avec la violoniste japonaise Yuki Numata (une surécriture si je comprends bien de la partita n°1 pour violon seul de Bach, comme on parle en haute couture de surbroderies, ou bien …?) – et surtout, quelle classe, une commande du choeur Accentus de Laurence Equilbey, pour mai 2016…Je n’aime guère l’argument d’autorité, mais tout de même, Accentus…Il paraît que c’est à six voix. On sera tout ouïe et sans complaisance. Mais on a hâte d’entendre ce que Iannotta fait de la voix humaine.

Ce qu’elle a fait de la mienne, c’est de la résoudre au silence. Je pense à la poésie d’Anne-Marie Albiach, aux photographies d’Alix-Cléo Roubaud, Quelque chose noir, et au recueil éponyme de Jacques Roubaud, un des textes les plus aboutis du siècle passé (1985). C’était il y a longtemps me direz-vous. Clara babillait à peine.

Alain PRAUD

( On peut entendre la musique de Clara Iannotta sur son propre site, intégralement ou en extraits, ou sur celui de l’Ensemble Intercontemporain, acquis à sa cause. Vivement les enregistrements sérieux et commerciaux, que rien ne remplace). (Sur le web un conseil : montez le son à fond…)

On peut aussi, si l’on veut, relire sur CROIRE AU MONDE :

– Inactuelles 17 (juin 2011) : « Apologie du silence »
– et bien sûr la rubrique « Musique » (2009-2014)…

PS1 (octobre 2018) : Sur « Accents », le webmag de l’EIC (10/05/18) un entretien avec Clara Iannotta à propos de Klangs pour violoncelle et 15 musiciens (2012)

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