Mon Italie (épisode 2)

Entre 1983 et 1995 j’ai visité Pise, Florence, Sienne, et Parme, Reggio, Ravenne, Assise, et surtout Rome bien sûr, Rome qui manqua me coûter un bras (et la vie), Rome, unique objet de mon ressentiment…On a toujours Stendhal en tête, surtout à Parme à cause de La Chartreuse de Parme, des vierges du Corrège, des amours de Jupiter du même, Danaé, Io…Cheminant à l’ombre propice dans les jardins du Palazzo Ducale entre les enfants à cerceaux, les vieillards appareillés, les très jolies jeunes femmes, je m’attendais à chaque instant à voir surgir dans ce décor à peu près inchangé Fabrice del Dongo et la Sanseverina, alors qu’à une portée de flèche on servait des sandwiches au merveilleux jambon local dans des rues absolument piétonnes (1984 !) Le revers de la médaille, c’est que les Italiens, méprisant orgueilleusement les devises touristiques (Berlioz déjà l’avait noté) ne font aucun effort pour proposer de l’hébergement au moment où justement vous en avez besoin : à Parme en août on ne pouvait coucher qu’au Stendhal, 5 étoiles (italiennes) s’il vous plaît, on ne saurait mieux insulter mon ami Henri…Poussant jusqu’au littoral adriatique j’ai constaté la même négligence dans la gestion des chaises longues.

Partout en Italie je me suis senti chez moi, toujours, c’est ma patrie de repli si la France (re)devenait invivable, imbécile, passéiste, fascistoïde…alors je choisirais sans problème la nationalité italienne, celle, excusez du peu, de Dante, de Pétrarque, de Boccace, de Goldoni, de Da Ponte, de Leopardi, de Manzoni, de Lampedusa, de Pasolini (sans parler des latins, Horace, Virgile, Ovide, Catulle, Sénèque, etc) Je l’ai vérifié, en Italie comme en Ecosse ou en Espagne, ou en présence de Russes, d’Etatsuniens, de Japonais, de Chinois…S’aventure-t-on à se déclarer poète, aussitôt les yeux s’allument, les questions fusent, on veut savoir comment se construit l’émotion, on vous confronte à Virgile, Dante, l’Arioste…vite on est débordé. Et définitivement, car l’Italie se veut la patrie de toute poésie, c’est ainsi qu’elle a choisi de se distinguer de ces bavards de Grecs qui pourtant nous organisaient la pensée, et pour longtemps (mais cette pensée est en train de trouver ses limites, a besoin de la Chine – j’y reviendrai, je ne cesse d’y revenir). Il y a un endroit de Rome où j’aime à me reprendre et retrouver, après l’ascension douce de l’Aventin, ses jardins fermés, parfumés, aristocratiques, le célèbre trou de serrure d’où l’on voit St Pierre, et puis quoi ? Derrière en descendant il y a le cimetière des « acatholiques » détermination qui ne pouvait venir que d’ici, au pied de la pyramide de Cestius, et son armée de chats qu’il est interdit de nourrir, à la différence de la Ville entière où chaque pas de porte leur propose des restes raffinés. Rome est la capitale mondiale des chats, comme Bénarès celle des vaches : animaux urbains, urbanisés, nos concitoyens, nos égaux en droits. Et le cimetière des acatholiques est leur Rome à eux. J’aime à m’y recueillir près de la toute simple dalle de John Keats, au ras des pelouses, sous les cyprès, non loin des cendres de Gramsci et du prétentieux tombeau ( il n’y est pour rien) de Shelley que les Romantiques allaient placer bien au-dessus de Keats, mais quelle erreur, Endymion,

A thing of beauty is a joy for ever,

Allez donc traduire ça, allez-y donc…J’étais entré à Rome comme un paysan du Danube, d’Assise devrais-je dire, et comme les voyageurs du XVIIIe siècle ébahi par ce simple panneau urbain : ROMA, comme qui dirait au hasard La Cavalerie, voyez,ou Le Chambon-sur-Lignon : chérie tu te rends compte on est à Rome, pour ainsi dire dedans, quel bonheur, qu’est-ce qu’on mange ? J’ai l’air d’en rire mais tous ont dit la même chose. Rome n’est certainement pas une ville comme les autres parce qu’un chien d’aveugle me suffirait pour aller partout, par exemple sur telle terrasse de la piazza Navona et nulle autre, à cause du symbole rafraîchissant de tel fleuve de la Fontaine des Fleuves. Dès qu’on entre à Rome l’imaginaire est en branle, on n’y peut rien, nous sommes dans ces villes empilées comme Troie les unes sur les autres, on en vient à s’étonner qu’il n’y ait plus de vaches à longues cornes sur le Forum ni de rugissements dans le Colisée, ni sur les gradins le brigand lettré Luigi Vampa du Comte de Monte-Cristo, en train de lire sous la lune les Commentaires de César. Pendant des siècles aussi ce fut un coupe-gorge, et le quartier juif bordant le Tibre « une archi saloperie » aux dires du Président de Brosses. Un autre voyageur, Dupaty, note en 1785 combien ce quartier, et le rivage du Tibre en général, est mal famé et insalubre, et rappelle ce que tout le monde chrétien savait, qu’un pape du siècle dit « des Lumières » s’étant trouvé en possession d’un budget somptuaire en avait reçu en même temps ce dilemme trop lourd pour lui : assainir les rives du Tibre où sévissaient paludisme et choléra, ou bien surmonter de statues gigantesques la façade de la basilique St Jean de Latran. Que croyez-vous qu’il choisit ?

Pour le moment je ne médirai pas des papes – seulement dans le prochain épisode -, d’autant que l’actuel me convient assez. Je me contente d’observer l’incommensurable orgueil de cette ville qui se dit éternelle non seulement mais la seule Ville possible (Urbs) devant l’Eternel qui l’a choisie comme première pierre de son Eglise – notez que le Tu es Petrus et in hoc petro aedificabo ecclesiam meam (c’est Pierre qu’on te nomme, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise), inscrit en lettres dorées de 2,60m de hauteur tout autour de la base interne de la coupole de St Pierre de Rome, est à ce jour le seul calembour qu’on rapporte de Jésus qui n’était pas un rigolo. Il y a pourtant une autre plaisanterie, plus amère, que cite une légende tardive (c’est comme les hâdîth du prophète Mohamed : qu’est-ce qu’ils ont pu causer, ces gens)…Vous la connaissez, mais je ne résiste pas. Fuyant les persécutions de Néron (pour qui les chrétiens étaient juste une variable d’ajustement idéologique, comme plus tard ailleurs les juifs, ou nos immigrés ou Roms), voilà que Pierre – le premier pape, quand même – déguisé autant que faire se peut, trottine vers le sud sur les dalles inégales de la via Appia. Il n’a pas fait une lieue qu’il voit venir à sa rencontre une figure qu’il reconnaît aussitôt (j’allais écrire « incontinent », non sans raison) – Quo vadis, Domine ? (Où donc vas-tu, Seigneur ? C’est sorti comme ça, sans y penser) et le saint patron de tous les humoristes de lui répondre : Je vais à Rome me faire crucifier une seconde fois. Et vas-y que je te passe mon chemin sans même regarder le pauvre Petrus. Celui-ci comprend aussitôt (il est pape, quand même) et incontinent (là, c’est sûr) emboîte le pas du patron, qui a depuis longtemps disparu, pour aller se faire crucifier comme lui – mais la tête en bas, par dérision – ça, c’est de l’humour romain.

Un dernier trait en direction de Pierre, avant d’aborder plus tard la grave question de la foi catholique. Quand en 1993 je fis découvrir Rome à une jeune amie, je découvris qu’elle était restée non seulement catholique, je le savais, mais tendance janséniste de Port-Royal. Sincèrement scandalisée par cette démesure, ces ors, ces marbres, ces prélats aussi arrogants que du temps de Du Bellay, et la statue de bronze de St Pierre dont le pied a fondu (oui, fondu) sous les baisers de millions de pélerins. Ce jour-là ils étaient philippins.

(à suivre)

Alain PRAUD

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