Moulinsart, cher pays de nos enfances

J’ai déjà dû évoquer – mais il y a longtemps, et j’en parle peu – le village de Meilhan-sur-Garonne, séjour de mes grands-parents maternels, où désormais ils reposent tous les deux ensemble. J’ai vécu là-bas, entre 5-6 et 18-19 ans des moments d’une douceur ineffable, et me semble-t-il ineffaçable. Ce lieu me parle moins maintenant, d’abord parce que tous les gens que j’y ai connus, et que je saluerais encore volontiers, sont au cimetière – désormais plus peuplé que le village. C’est ainsi : nous vivons environnés de morts, et pour les moins fous d’entre nous, nourris de leur expérience de vivants. C’est pourquoi sans doute certains n’ont pas de projet plus précieux que de revenir, fortune ou carrière faite, finir leurs jours dans le village de leurs enfances : celui du cadastre, celui de leurs souvenirs, ou de leurs rêves. A Moulinsart.

J’ai lu récemment que le monsieur qui gère d’une main de fer mais avisée le fabuleux héritage d’Hergé, la multinationale Moulinsart Ltd ou Inc. comme Hergé l’aurait nommée sans doute, n’exclut plus tout à fait, contre les dernières volontés du maître, de ressusciter Tintin et tout l’univers qui va avec. On peut le comprendre d’un point de vue économique : Moulinsart et son parc ont besoin de travaux, et le pactole consécutif à de nouveaux albums serait le bienvenu. Car depuis qu’Archibald Haddock a acquis le château des frères Loiseau, grâce à l’argent de Tournesol dont le sous-marin de poche s’est fort bien vendu (bien qu’il n’ait servi à rien dans l’invention du trésor, qui était…à Moulinsart)(mais c’est son look de requin qui plaît, sans doute), cette gentilhommière à peine réduite de Cheverny a connu bien des vicissitudes. En grande partie à cause des expériences de cet apprenti sorcier de Tournesol, à la recherche d’un carburant miracle (dégâts majeurs : son labo n’était pas encore au fond du parc), puis de l’arme absolue (dommages bien moindres mais spectaculaires : vitrages, verrerie, miroirs, lustres…et le camion du laitier). Après tout c’est lui le coproprio, mais quand même. On remarquera que sa dernière invention connue, la pilule anti-alcoolique efficace sur les Picaros (mais dont on doute qu’elle ait un effet positif sur Haddock), au moins est d’une parfaite innocuité quant au patrimoine architectural. Il était temps.

Car ce château, comme tous les lieux de mémoire, a ses mystères, qu’Hergé sème négligemment d’album en album comme les cailloux du Petit Poucet, et qu’il faudra bien un jour éclaircir. Je dirais même plus, dit quelqu’un dont c’est paraît-il le métier. Des immenses sous-sols du début, où Tintin est d’abord séquestré, où il découvrira in fine le trésor de Rackham le Rouge, il n’est plus jamais question ensuite. Le modeste chevalier de Hadocque, corsaire de Louis XIV, s’est vu offrir pour ses bons et loyaux services une maison plus XIXe qu’autre chose (belge, en somme), avec des bois dont il n’a que faire – on découvre tardivement une « pâture » où peuvent camper les Bohémiens, ce qui suppose d’autres prés, des champs cultivés, des métayers ? La chambre de la Castafiore, donc la plus prestigieuse, est de style…Louis XIII, que son fils ne prisait guère (Bianca a tranché : c’est de l’Henri XV, n’est-ce pas ? alors qu’il y a au mur un portrait de Richelieu ou de Mazarin…) – bon, admettons que c’était le goût des frères Loiseau. Quant aux combles, qu’on suppose immenses, ils sont bien négligés, au point que par un oeil-de-boeuf brisé une chouette (je dirais un moyen duc, à la voir) est venue y nicher, au grand dam de Bianca (vraiment Hergé fait tout pour qu’elle finisse dans le lit du capitaine…à mesure qu’il échafaude cette impossibilité : un Hergé du futur devra dénouer ce noeud, après celui, encore plus gordien, de la relation Tintin-Haddock…)

Mais l’aporie est d’abord d’origine ancillaire (pardon : la question insoluble est celle de la domesticité…les mots savants économisent un peu d’encre) : où diable sont planqués les domestiques, ou employés de ce qu’on voudra, hommes et femmes de chambre, palefreniers (quand Haddock se pique de se promener à cheval), mécaniciens (dans Coke en stock Haddock conduit encore un luxueux cabriolet ; plus jamais ensuite), et jardiniers surtout – Nestor contre toute vraisemblance a l’air de tout faire, même le parc ; heureusement que Tournesol fait diversion avec ses roses…enfin, avec sa rose dédiée à Bianca, qu’elle fourre aussitôt sous le nez de son capitaine chéri (Cornack, Karpock, Bartock…l’incertitude sur le nom dit assez la certitude du désir pour un organe qui a bourlingué). J’ai récemment étudié ce chef-d’oeuvre absolu, Les bijoux de la Castafiore, comme une histoire de Roms, mais c’est aussi et peut-être surtout du Marivaux, du Beaumarchais, une opérette de Franz Lehar, de J.Strauss fils, un marivaudage délicieux dont Tintin significativement est exclu, alors même que c’est lui qui trouve la clé de l’énigme. Mais de la clef de l’énigme tout le monde se tamponne, car il ne s’agit pas de bijoux (pas de ceux d’une dame en tout cas) : seulement d’un monsieur au seuil de la vieillesse et qui doit faire des choix sexuels par rapport à ça. Or il est clair que ces choix sont une fois de plus éludés. Haddock a eu « une pauvre vieille mère » (Le crabe aux pinces d’or) et il n’a plus été question de femmes dans sa vie, sauf justement Bianca qui le poursuit jusque dans sa retraite de Moulinsart, en pure perte. Tout de même il ira la délivrer de la dictature de Tapioca, mais…

Moulinsart, on y vient de nulle part. C’est deux ou trois arrêts de train après Bruxelles, puis environ 3 km de marche pour Tintin (facile), et soudain Tintin casqué vient y garer sa mobylette, parce qu’en fait c’est là qu’il habite, d’ailleurs il porte des sortes de jeans au lieu de son éternel pantalon de golf. Il a épousé Moulinsart. Pourquoi ? Comment ? Apparemment ça ne nous regarde pas. C’est une affaire entre Haddock et lui. Quel révolutionnaire des moeurs, cet Hergé ! On s’étonne que les diverses manifs dites pour tous ne l’aient pas conspué, car son petit théâtre est presque à l’égal de celui de Racine (pas conspué non plus): passions exacerbées, troubles, ambiguës, non dites, où le politique (le pire) flirte dangereusement avec le sexe, d’autant plus absolu qu’il est inavoué (de l’infra-Racine, donc : car chez lui tout finit par s’avouer…mais alors tout le monde en crève). Hergé a trouvé le code secret qui sauve presque tout le monde (Rastapopoulos se réfugie chez les extraterrestres, alors que ce pauvre Wolff meurt pour de bon, seul dans l’espace…Enfant ça m’avait choqué. Et encore) – pourtant il voulait tuer Tintin dans son album inachevé, l’emporter dans sa tombe, mais quel orgueil démesuré au fond…Tintin depuis longtemps ne lui appartenait plus, il avait vendu sa délégation aux lecteurs, et il l’ignorait ?

Chacun de nous a son Moulinsart, le génie d’Hergé lui a donné forme, et nullement définitive, comme toutes ces vieilles pierres qui survivent en tables d’hôtes. Moulinsart n’existe pas, et pourtant je vous fiche mon billet que si on le construisait quelque part entre France et Wallonie il serait instantanément complet pour des décennies. Même si la chambre Louis XIII, franchement…Ou alors avec le moyen duc. Mais pas toute la nuit quand même.

Alain PRAUD

On peut lire aussi : Ciel, mes bijoux ! (une histoire de Roms) (21/11/2013)

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