Inactuelles, 41 : Tous esclavagistes ? (De la repentance)

J’aurais bien voulu ne pas revenir sur cette question que j’ai l’impression d’avoir cent fois abordée ici et là, mais qu’y puis-je ? C’est la Garde des Sceaux elle-même qui m’y contraint, avec son obsession de ce qu’elle appelle « l’esclavage », et des séquelles, selon elle, de cette notion tronquée, dans l’histoire contemporaine. En clair : Madame Taubira, tout auréolée de sa récente victoire sur les Croisés anti-pédés (victoire, il faut en convenir, écrasante et définitive, en dépit des propos hystériques d’un certain Copé), a séance tenante renfourché son dada favori, ce qu’elle appelle, donc, l’esclavage, c’est à dire pour être précis la traite négrière transatlantique. Que propose-t-elle pour échauffer les esprits, spécialement aux Antilles ? Rien de moins qu’un aménagement du foncier au profit des « descendants d’esclaves »…Ce groupe nominal est déjà un cocktail Molotov : car qui n’est pas descendant d’esclaves ? Mes ancêtres, paysans sans terre du marais poitevin, étaient serfs sous l’ancien régime, journaliers ensuite, ce qui est la même chose ; asservis par le système féodal y compris sous ses formes déclinantes, puis par d’autres paysans acheteurs de biens nationaux, comme on le voit partout dans Balzac. Point n’est besoin d’appeler à l’aide Lénine et Mélenchon pour leur trouver un nom : esclaves, damnés de la terre, c’est tout un.

Cette iniquité étant voisine de La Rochelle, port négrier parmi d’autres, faut-il en conclure contre toute logique que mes ancêtres ont été complices de la traite atlantique ? Mme Taubira n’est pas loin de le penser. De quoi s’agit-il maintenant ? D’aménager le foncier des DOM (en fait Martinique-Guadeloupe) de sorte que des « descendants d’esclaves », si l’on a bien compris (tout cela en termes fort vagues) puissent préempter des terres injustement monopolisées par les descendants des maîtres. Pourquoi pas, dira-t-on, mû par la Vertu redistributive ? Sauf que déjà, qui va se dire avec juste raison descendant d’esclaves ? A la Réunion c’est impossible, entre vrais esclaves raflés ou achetés, main d’oeuvre appelée ou clandestine, immigration sauvage…Avec les innombrables croisements subséquents, une vache n’y retrouverait pas son veau, comme on dit par chez moi. N’importe, la vraie question n’est pas là. La vraie question, c’est celle de la repentance.

Ici, une remarque préliminaire. Nul ne nie plus la sauvagerie, l’inhumanité de la traite atlantique, qui a saigné les forces vives de l’Afrique de l’ouest entre le XVIe et le XIXe siècles, des millions d’êtres jeunes et valides dont 10 à 15% mouraient au cours de la traversée. Leurs descendants constituent une partie de l’élite brésilienne, étasunienne, et de l’arc antillais, entre autres. Le problème, qu’ignore superbement et avec constance Mme Taubira, c’est que symétriquement, et encore plus active puisqu’elle s’est prolongée jusqu’au XXe siècle, il y avait une traite saharienne, de 50 à 80% supérieure en nombre, avec des pertes ahurissantes (de l’ordre de 20 à 30%), en direction du Maghreb et du Machrek (Libye, Egypte), de l’Arabie et du Golfe, jusqu’aux Indes, jusqu’en Chine même. De cette traite-là, dont on a pu constater la descendance lors de l’invasion du nord Mali par de soi-disant djihadistes arabes et touaregs (descendants, eux, de ceux qui venaient se servir dans la boucle du Niger, au sud du lac Tchad, au Darfour), il convient de ne pas parler, quand encore on ne la nie pas, selon le réflexe stalinien bien connu : les camps sont nazis, comment osez-vous prétendre qu’il y a des camps soviétiques ? Cependant le fait est, il est bien documenté, et de plus en plus de chercheurs s’intéressent à cette face cachée de la lune.Coke en stock est une fiction sans doute ; en partie seulement. Il y a eu des esclaves noirs dans cette région (Arabie, Yemen, golfe arabo-persique) jusque dans les années 1930 (1962 en Arabie saoudite, encore aujourd’hui en Mauritanie, selon un lecteur – voir son commentaire). Mais de cela Mme Taubira n’a jamais voulu entendre parler, le monde arabe et musulman étant à ses yeux un monde de victimes…

Or ce réflexe stalinien en induit un autre, d’une toute autre portée : s’il y a des victimes, c’est qu’il y a des coupables, et ces coupables c’est nous. Qui, nous ? Pas Mme Taubira, descendante d’esclaves selon ses calculs ; mais vous et moi, citoyens français d’aujourd’hui, « blancs » (forcément), et profiteurs, comme en témoigne le niveau de vie de ces ci-devant pays esclavagistes, de la traite en général. Certains groupes extrémistes, et racistes à leur tour, parlent même de compensations financières exorbitantes, et tout à fait irréalistes ; et à verser à qui au juste ? Et par qui, sachant la part considérable empochée à l’époque par les rois et roitelets d’Afrique de l’ouest, du centre, de l’est, de la vente de leurs prisonniers de guerre, voire de leurs propres sujets, et ce par l’intermédiaire de marchands là encore souvent sahéliens, yéménites, omanais, via Zanzibar comme plaque tournante ? Encore une fois, un énorme appel d’air a été créé par la demande européenne – comme dit ironiquement Montesquieu, puisqu’on avait exterminé les peuples d’Amérique il fallait bien les remplacer par d’autres pour mettre ce Nouveau Monde en coupe réglée. Mais personne n’est blanc-bleu dans cette affaire, hormis bien sûr les victimes elles-mêmes.

Et puisqu’il y a des coupables, dans un monde mental toujours gouverné par le dolorisme chrétien, il convient qu’ils fassent repentance et amende honorable, la corde au cou, sous le sac et la cendre. Eh bien non, en tout cas pas moi. Je n’aime pas le rhum, j’ai banni de mon alimentation le sucre ajouté, et vivant à la Réunion je ne consomme de produits « exotiques » que ceux d’agriculteurs mes voisins. Propriétaire, j’ai acheté ma maison à des créoles, peut-être vaguement descendants d’esclaves, mais au prix qu’elle valait, et qu’à peu près ils voulaient. De quoi irais-je battre ma coulpe, et avec moi des millions de Français, prétendument descendants d’esclavagistes selon le schéma mental manichéen de Mme Taubira ? Car l’esclavagisme n’est pas au passé, mais bien au présent. On a chaque jour des témoignages de petits personnels sri-lankais ou philippins, femmes surtout, servantes surexploitées, battues, violées par leurs employeurs saoudiens, koweïtis, émiratis (on note que ce sont aussi souvent des musulmans – pakistanais, indiens – inhumainement traités par d’autres musulmans). Récemment encore la famille Kadhafi se comportait de cette façon, y compris à l’étranger, en Suisse par exemple. Ce qui n’a rien d’étonnant, la Libye étant un lieu de passage traditionnel de l’immigration sauvage subsaharienne vers l’Europe ; avec toutes les violences, jusqu’au déni d’humanité, que ce trafic suppose.

Et puis tout de même l’actualité récente est là pour nous rappeler que l’esclavage économique est la chose du monde la mieux partagée – curieux, un certain Karl Marx l’avait déjà dit, à l’époque dans l’indifférence générale du monde gavé, ni plus ni moins que maintenant. Or de ce point de vue (du point de vue du prolétariat), il y a aujourd’hui, au XXIe siècle, des Etats, membres de l’ONU, massivement esclavagistes. L’actualité récente a mis un coup de projecteur sur le Bangladesh et son industrie textile, exercée dans des conditions inhumaines, et dans des immeubles de bric et de broc qui s’effondrent à la première occasion. Mais au Pakistan c’est la même chose, et parfois pire ; et en Iran, en Turquie, au Maroc, un peu partout en Amérique latine. Ne parlons pas de l’Afrique, par exemple de Madagascar où le salaire minimum était en 2008 de 27 euros par mois. Et quant à la Chine, seconde économie de la planète, c’est aussi la première puissance esclavagiste, produit de cette inénarrable économie politique ultralibérale à parti unique, scandale absolu dont le monde entier s’accommode benoitement, sans même un soupçon d’ironie : car ce qu’on admire langue pendante c’est la réussite, jusques à quand on n’en sait rien, par quels moyens on s’en tamponne. Pourvu qu’on puisse vendre aux esclavagistes de là-bas du Gucci, du LVMH et des Porsche Cayenne, peu nous chaut que les écoles du Yunnan soient construites en mie de pain et s’effondrent sur les élèves au premier tremblement de terre, quand les bâtiments officiels émergent fièrement de la ruine générale. Voilà les combats qui sont devant Madame Taubira, son gouvernement, tous les gouvernements soucieux de l’avenir du genre humain et de la rupture de ses chaînes. Chaînes présentes, oppressantes, insupportables à toute conscience humaniste – humaine, simplement.

Alain PRAUD

4 commentaires sur “Inactuelles, 41 : Tous esclavagistes ? (De la repentance)

  1. Propos très juste comme d’habitude, tu devrais envoyer ton billet d’humeur à Mme Taubira, à son ministère. Peut-être contribueras-tu à lui ouvrir les yeux et surtout l’esprit !

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    1. Merci, Valérie. Je pense que les services de Mme T., qui ne l’aiment guère, aux aguets de tout ce qui s’écrit sur la question, se feront un plaisir de faire remonter…Mais d’après Jean-Louis (ex-ténor, désormais baryton) qui l’a bien connue, la rigidité mentale de la dame confine à l’autisme…Viens-tu nous écouter dimanche à Saint-Denis ?

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  2. 1930 c’est loin…
    -L’esclavage n’a été officiellement aboli en Arabie Saoudite qu’en 1962. Ils avaient une population de 20% d’esclaves en 1957.
    -Il y a toujours, semble-t-il, 20% d’esclaves en Mauritanie, alors que la pratique est bannie depuis…2007.
    -Il y a eu un intense trafic d’esclaves au Soudan jusqu’en 2002.
    Dans les 3 cas les esclaves sont ou étaient des Noirs, les esclavagistes des Arabes.
    Ça n’enlève rien au fait que la majorité des esclaves du monde sont des esclaves économiques qui se comptent par centaines de millions en Chine et ailleurs, ça relativise juste un peu le discours victimiste officiel.

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