Inactuelles, 39 : de la République, de la Vérité, et de la course en sac

Le grand-père de ma première épouse, dont j’ai déjà évoqué la mémoire (voir la série Bolcho sinon rien), paysan jovial, concret, même subtil, m’a dit une fois : « les socialistes…comment je vous dirais ? c’est un secteur…un peu embourgeoisé. » (il prononçait une setteur) C’était dans les années 70 de l’autre siècle, j’étais communiste, il prêchait un convaincu. La campagne présidentielle du candidat unique de la gauche, François Mitterrand, en 1974, avait été gérée entièrement par le PCF, et surtout par ses militants. A Boulogne-Billancourt où j’habitais, de militants socialistes on n’avait pas vu la queue d’un. Venus déposer leur matériel électoral, et aussitôt évanouis. A nous, les bolchos, les cocos, de nous décarcasser pour que ce politicien à géométrie variable, censé représenter la Gauche unie, ait des chances d’être élu. S’il ne le fut pas cette fois-là, c’est qu’il était mauvais. Et puis c’était un rien trop tôt.

Dans quel monde vivons-nous ? Je viens d’entendre au JT de 20 heures que chaque jour que Dieu fait (heureusement pour lui cette formule est obsolète) un agriculteur met fin à ses jours. Les jeunes urbains branchés, câblés, twittés, qui filent vers leurs vacances, savent-ils que la campagne, le pays, enfin comme on dit l’environnement, vert de préférence, est aussi un désert mortifère ? Et que sans ces paysans qui désormais se sacrifient, ce paysage grandiose vu d’autoroute serait impossible ? Non, personne n’y pense, tout est normal pour ne pas dire naturel, le paysage va de soi comme l’eau courante et l’électricité. Qui le premier posera les écrans pour y voir enfin, et réfléchir un peu ? Où nous mène ce monde du simulacre, de la rumeur, de l’inefficience délétère ?

Je voulais parler de Cahuzac pour commencer, et nous y sommes. Qu’on ne compte pas sur moi pour le traîner dans la poussière derrière mon char, comme tant d’autres le font. La peine qu’il encourt déjà s’appelait dans l’ancienne Rome damnatio memoriae, effacement, oubli, martelage des statues, qu’on se le dise ce type n’a jamais existé, tirons l’échelle et vite sinon on va croire que nous sommes nous-mêmes corrompus, quelle horreur. Quel rapport entre Cahuzac et le papy de ma première ? Villeneuve s/Lot, délicieuse petite ville où il a toujours fait bon vivre, même sans compte à l’UBS. Ce pays, je l’ai vu sur les écrans, est désespéré, ou comme on dit maintenant, tétanisé. (Cahuzac écrit : je suis dévasté par le remords, américanisme automatique qui l’enfonce – c’est exactement ce que disait Lance Armstrong, qui n’en pensait pas une syllabe). Les amis de JC – comme ça se trouve, ces initiales – ne méritaient pas cela, ni même ses ennemis, nombreux dans la cité de Georges Leygues. Le type qui a réussi, qui porte beau, le verbe haut et charmeur, qui secoue les mains et embrasse toutes les dames, se fait expliquer la provenance d’un jambon, la recette d’un pâté, d’une garbure, demande des nouvelles des enfants sans se tromper de prénoms, l’instant d’après et ailleurs hautain, arrogant…Don Juan en somme. De ces spécimens dans ma jeunesse j’en ai vu et côtoyé pléthore, j’avais vingt ans et eux cinquante, ils m’agaçaient fort les dents, les leurs ne leur font plus mal. Sauf que Cahuzac est plus jeune que moi, alors ça recommence, c’est comme le chiendent ces types-là. Et en même temps le bouc-émissaire idéal.

Vous voyez bien qu’ils en croquent tous ! clamait la fille Le Pen, avant de se prendre les pieds dans le tapis de son vieux copain du GUD qui justement a ouvert le compte à l’UBS pour Cahuzac – ami commun, donc – et de s’étrangler que c’est bas, cette manoeuvre politicienne visant à embrener son plumage de colombe. Hélas le mal est fait : plus on en apprend, moins on ne sait qui est qui, et bientôt tous les Corps constitués vont passer pour des corps-rompus, et avec eux tout ce qui se mêle peu ou prou de politique, autrement dit de nos vies, chefs et sous-chefs de partis, aparatchiks sans visage, les militants de base eux-mêmes…Et de proche en proche les héritiers, les ayants-droit d’artistes prodigieusement cotés (comme Zao Wou-ki, de qui je parlerai bientôt), les chefs d’entreprise doués ou chanceux, et qui bientôt ? Houellebecq ? Murakami ? C’est un jeu d’enfant pour un avocat d’expliquer que tout cela est légal – légal certes, mais légitime ? et légitime on veut bien, mais éthique ? Qui peut bien avoir de l’argent éthique aux îles Vierges, propriété de la couronne britannique, dont personne ne sait où elles sont, sauf ceux qui ont intérêt à ce qu’on ne le sache pas ?

Ce ne serait rien encore, car mesdames-messieurs attention voici la Transparence. Qu’est-ce, direz-vous ? Eh bien c’est inventé par JJ Rousseau, Citoyen de Genève mais sans doute le plus grand philosophe français. De toutes les époques. Quand il demande la sincérité, puis la transparence, c’est sous bénéfice d’inventaire : nous sommes au XXIème siècle, et où en êtes-vous ? Moi-même JJ je m’offre à vous tous qui me lisez comme transparent…J’aime Rousseau, il est à mes yeux le seul vrai « philosophe » du XVIIIème siècle, et pourtant sa pensée ici le rattrape à mes yeux comme à ceux de bien d’autres : il a produit là un concept encore plus pernicieux peut-être que celui de vérité, ce qui n’est pas peu dire (Nietzsche se demandera pourquoi la pensée grecque, la nôtre, a voulu le Vrai plutôt que l’incertitude voire l’ignorance assumées – ce qu’on sait être le moteur des sciences, maintenant). Bref, la Transparence est devenue l’arme absolue de la fameuse boîte à outils présidentielle. Dangereux : déjà que bien des ministres étaient diaphanes…Désormais, parole, on saura tout sur tout le monde : ministres, élus à tous les échelons, secrétaires de partis, sous-fifres, porte-paroles – et comme ça jusqu’à qui ? Un chauffard arrêté en flagrant délit, un lycéen puni, vont-ils réclamer hautement publication du patrimoine et des revenus de leurs tortionnaires ? Les commissariats, comme sous l’Occupation, vont-ils être submergés de dénonciations anonymes ? (« M.le commissaire, j’atteste sur l’honneur que le patrimoine d’Untel ne correspond aucunement à ce qu’il déclare, voir pièces jointes. Signé : un citoyen honnête ») Des hoirs estomaqués par le patrimoine de tonton – y compris les comptes au Luxembourg et aux Maldives – ne vont-ils pas se déchirer préventivement, les uns soupçonnant les autres d’avoir su avant eux, et pris des dispositions en conséquence ? N’étant pas romancier je manque d’imagination ; le lecteur complètera à volonté.

Mon cher Montaigne, que je n’ouvre jamais sans un peu d’émotion tant je sais y trouver ce que je cherche et au-delà, libéralement comme il dit, a sur la fin de son livre cette phrase étonnante de modernité : « Car la verité mesme n’a pas ce privilege d’estre employée à toute heure et en toute sorte : son usage, tout noble qu’il est, a ses circonscriptions et limites. » Oui, on peut traquer la vérité dans les mathématiques, voire dans quelques sciences dites exactes ; au-delà, elle peut fort bien n’être qu’instrument : de propagande, de contre-propagande, d’agit-prop, de défoulement collectif, de diversion, d’intoxication… François Jullien (Un sage est sans idée, Seuil, 1998) rappelle que la pensée chinoise s’est très tôt construite à l’écart « (du) conflit, primordial dans la pensée grecque, de l’opinion et de la vérité (doxa-alétheia) »- presque contemporain de Platon, Confucius est pour de vrai aux antipodes. Quant à la transparence…pas même en rêve ! (un cauchemar, plutôt). Du reste, bien conseillé par des avocats retors, on pourra toujours mentir et dissimuler : le crime a toujours une longueur d’avance sur la justice. Si la fraude fiscale est une telle calamité (et elle l’est, sans doute), ne serait-il pas plus à propos d’augmenter significativement les effectifs et les moyens (et les salaires…) des agents de l’Etat dont c’est le métier de la traquer et réprimer ? C’est cher ? Qu’importe, si le gain excède de beaucoup la dépense ? Car cependant que les projecteurs sont braqués sur quelques boucs-émissaires, des lièvres bien plus gros, comme dans les songes d’Alice, courent plus vite que jamais, et sont déjà loin.

Alain PRAUD

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