Mono no aware, 4 (anti-blanc)

Faut-il le confesser ? Jusqu’à un âge déjà un peu avancé j’ignorai qu’il pût y avoir d’autres couleurs de peau que la mienne, fort pâle et sujette aux coups de soleil. Il y avait bien quelques « Arabes », mais quoi, ils étaient « blancs » eux aussi, alors ? De sorte que je ne sais plus quand j’ai vu un « Noir » pour la première fois – au cinéma sans doute. Et je ne sache pas que j’en aie éprouvé quelque supériorité ou tout autre affect de ce genre. Je crois que tous les enfants, si on ne leur inocule pas cette prévention, sont comme mes filles qui ayant grandi sur l’île de la Réunion, ne voient pas, littéralement, les autres peaux (or, ici plus qu’ailleurs, il n’est pas deux peaux semblables).

Il n’empêche : certains Créoles, surtout les plus sombres, ont vite à la bouche des mots fleuris pour les « métro » et autres « zoreils », à les entendre tous descendants d’esclavagistes – étant entendu qu’eux-mêmes descendent tous d’esclaves africains (ce qui relève de la mythologie, pour une bonne part). En général on s’en tient aux mots, et les querelles de voisinage se règlent autour d’un bon apéritif agrémenté de beignets et fritures variées.

Mais si l’on en croit les nouvelles positions adoptées par des associations antiracistes telles que la Licra et le MRAP, il y a désormais le feu au lac, et péril en la demeure. Car le « racisme anti-blanc », hier encore fantasme d’extrême-droite, serait dans nos murs, et saperait la République. Quelle surprise ! Au vrai les esprits libres avaient depuis longtemps relevé des faits qui paraissaient isolés, mais qu’il fallait interpréter comme une tendance lourde. On sait en effet, et depuis vingt ans au moins, que dans certains lycées il est quasi impossible d’enseigner les Droits de l’Homme (et de la Femme, surtout), ni l’histoire moderne, puisque la Shoah est une invention des Israéliens, et le 11-septembre une fiction orchestrée par la CIA. On sait -depuis au moins quinze ans – que dans des lycées de la proche banlieue toulousaine, les élèves « blancs » sont traités de « toubabs », insulte gravissime dans toute l’Afrique de l’ouest, qui signifie à peu près « sorcier maléfique venu d’ailleurs » (on veut bien croire que les proférateurs ignorent le sens de ce qu’ils profèrent)…

Et c’est maintenant qu’on se réveille. Certes le racisme anti-blanc est aussi peu politiquement correct que la traite esclavagiste trans-saharienne (comprenez : organisée par les Arabes en direction du Machrek, de l’Arabie et du Golfe arabo-persique), qui fit encore plus de victimes que la traite occidentale, et ne fut abolie (si elle le fut) qu’au XXème siècle ; traite niée d’un mouvement de menton, naguère encore, par l’actuelle Garde des Sceaux. Or tous les voyageurs savent que même sur le territoire de la République, en Guadeloupe par exemple, il est malaisé d’être « blanc ». Alors il faut jeter aux orties la langue de bois, appeler un chat un chat et un raciste un raciste, fût-il « noir ». Et le punir en conséquence, selon les lois de la République (c’est curieux, je me surprends à penser qu’il n’y a pas de République hors d’ici…On en connaît les infirmités ; celles des autres sont souvent pires).

Car ce coin, si on le laisse s’enfoncer entre les citoyens, et s’ajouter au racisme bien réel ( anti-tout autre) de certains, va faire éclater le contrat social comme un billon de chêne sec. Rien de tel en effet pour amorcer le cycle des représailles, et mettre le feu à un sous-bois qui ne demande que ça. Il faut suspendre la main des pyromanes, sans égard pour leur couleur de peau, que nous ne sommes pas censés voir.

Alain PRAUD

William Butler Yeats : Tristesse de l’amour

Ce piaillement de passereau dans la gouttière,
Cette lune éclatante et tout le ciel de lait
Et l’harmonie toute puissante du feuillage
Recouvraient l’image de l’homme, de ses pleurs.

Une fille debout, lèvres rouges dolentes,
Parut toute la grandeur de ce monde en larmes,
Comme Ulysse marquée, ses vaisseaux à la peine,
Fière ainsi que Priam occis avec ses pairs.

Debout, et aussitôt les criardes gouttières,
La lune s’élevant sur le vide du ciel,
Et toute cette lamentation des feuilles,
Ne montrèrent d’humain qu’une image et des pleurs.

(Traduction : Alain PRAUD)

Pasolini : Le lamento de l’excavatrice, 3

Et je rentre chez moi, riche de ces années
toutes neuves, que jamais je n’aurais pensé
sentir soudain si vieilles en mon coeur

loin d’elles maintenant comme de tout passé.
Je gravis les allées du Janicule endormi
d’un carrefour art nouveau à une placette arborée,

à un tronçon de rempart – désormais au bout
de la ville, sur la plaine onduleuse
qui s’ouvre à la mer. Et de nouveau germe

en mon coeur – inerte et obscur
comme la nuit abandonnée au parfum –
une semence à présent trop mûre

pour encore donner du fruit, dans l’empilement
d’une vie devenue lasse et âpre…
Voici Villa Pamphili, et dans la lumière

qui paisiblement se réfléchit
sur les murs neufs, la rue où j’habite.
Près de ma maison, sur une herbe

réduite à une sombre écume,
une trace, par dessus des gouffres creusés
de frais dans le tuf – retombée toute rage

de destruction – rampe contre des immeubles
clairsemés et des coins de ciel, inanimée,
une excavatrice…

Quelle douleur m’étreint, devant ces matériels
chamboulés, jetés çà et là dans la boue,
devant ce chiffon rouge

qui pend à un chevalement, dans l’angle
où la nuit paraît plus triste encore ?
Pourquoi, à cette couleur éteinte de sang,

ma conscience aussi aveuglément regimbe
et se cache comme obsédée par un remords
qui toute entière, jusqu’au tréfond, l’afflige ?

Pourquoi au fond de moi ce même sentiment
de jours à jamais inaccomplis,
qui émane du firmament mort

contre lequel pâlit cette excavatrice ?

Je me déshabille dans une de ces innombrables chambres
où l’on dort, Via Fonteiana.
Temps, tu peux tout excaver : espérances

comme passions. Mais non pas ces formes
pures de la vie… A elles se réduit
l’homme quand il a atteint le fond

de l’expérience et de la confiance
en ce monde… Ah, jours de Rebibbia,
que je croyais perdus dans une lumière

de nécessité, et que maintenant je vois si libres !

Dans le fond de mon coeur alors et avec lui
par les tribulations qui en avaient détourné le cours
en direction d’un destin humain,

regagnant en ardeur la lucidité
déniée jusque là, et en ingénuité
l’équilibre interdit – à la lucidité

comme à l’équilibre s’appliquait d’autant plus
en ce temps-là mon esprit. Et l’aveugle
regret, témoin de toute ma lutte

avec le monde, voici qu’il était refoulé
par des idéologies d’adulte, mais sans expérience…
Il devenait, ce monde, le sujet

non plus de mystère mais d’histoire.
Et se multipliait par mille la joie
de le connaître – comme

tout homme avec humilité le connaît.
Marx ou Gobetti, Gramsci ou Croce,
était au vif de l’expérience vive.

Et la matière d’une décennie d’obscure
vocation se transforma quand je m’employai à rendre clair
ce qui apparaissait comme le visage idéal

d’une génération idéale ;
dans chaque page, dans chaque ligne
que j’écrivais, dans l’exil de Rebibbia,

il y avait cette ferveur, cette présomption,
cette gratitude. Tout neuf
de ma nouvelle condition

de vieux travail et de vieille misère,
le peu d’amis qui me rendaient visite
ces matins ou ces soirs

à l’abandon sur le Pénitencier
me virent nimbé d’une vive lumière :
révolutionnaire bienveillant, violent

en mon coeur et en ma langue. Un homme était en train de naître.

(traduction : Alain PRAUD)

Mono no aware, 3 (Can I bis ?)

Sachant que ce blog est un exercice de vérité (du moins chaque fois que je le décide) je n’ai pas l’intention de me dérober : oui, chers lecteurs, j’ai consommé du cannabis. Certes c’était il y a très longtemps ; à une époque où l’on regardait avec commisération ceux et celles qui n’avaient pas au moins essayé. J’ai donc essayé, en Espagne : herbe pure, alcool, coma autistique. Puis au Kashmir où c’était un produit de consommation courante, avant que là comme ailleurs les islamistes radicaux ne dispersent les cartes avec le godemiché de l’hypocrisie. Car je doute fort que la fructueuse culture du cannabis kashmiri ( le meilleur du monde aux dires des connaisseurs) ait cessé d’un claquement de doigts. Qu’elle serve à financer le terrorisme inspiré par le Pakistan, c’est en revanche hautement probable.

Mais laissons cette époque paradisiaque, révolue, qui ne reviendra pas plus que la sensibilité rousseauiste et le romantisme subséquent. Il se trouve qu’en 2012 des ministres (du même gouvernement) s’empoignent sur le sujet, et se font « recadrer » (comprendre : incendier) par le proviseur-adjoint, mandaté par le vrai chef. Y compris, c’est le comble, le ministre de l’Education (dit-on encore nationale ?) qui ose soulever le caillou brûlant de la dépénalisation. Quel que soit l’avis qu’on peut avoir sur la question (le mien n’est nullement arrêté), prétendre empêcher tout débat, comme on le fait sous la pression d’une droite psychorigide, me semble délétère, et se paiera. D’abord parce que continuer à dire « la drogue » en excluant de ce champ sémantique le tabac et l’alcool, autrement mortifères, est socialement irresponsable ; et puis parce que la stricte prohibition, et la pénalisation de la consommation, ont échoué. Un lycéen sur cinq en consomme régulièrement, près d’un (et d’une) sur deux y a goûté. On peut, comme Darius, ordonner de fouetter la mer. Elle flue et reflue à son gré.

Ce chantier aurait dû être considéré par la nouvelle majorité comme une absolue priorité, car rien ne sert d’affirmer la primauté de l’éducation si les élèves enfumés roupillent à 8 heures – et à 14 heures, pour la même raison. Et si d’autres se disent qu’être exclu du système c’est plutôt préférable, vu qu’on peut gagner en un mois autant que les autres en dix ans. A ma connaissance il n’y a qu’un ministre qui affiche une telle priorité, celui de l’Intérieur, et son collègue en charge de l’Education (qui encore une fois a raison de rappeler que le débat n’est pas clos) vient de lui tirer dans le dos. Le quinquennat va être chaud.

Mono no aware, 2 (PCPD)

J’ai déjà parlé de Jean Ristat et de Digraphe, une revue à qui je dois beaucoup, la notoriété non mais la conscience d’être poète (bon ou mauvais – mais être adoubé par cette revue était déjà un brevet…sauf que) – sauf que les mauvaises langues, innombrables dans le milieu littéraire (un vrai « milieu » au sens biologique) avaient rebaptisé ladite revue « PCPD », référence subtile à l’appartenance politique et à l’orientation sexuelle de ses principaux animateurs.

Collectionneur de chattes à tous les sens, je ne suis pas soupçonnable d’avoir cherché à me pousser dans le « milieu » par des moyens obliques. Toutefois, dans les années 80 (haïssables à plus d’un titre, j’y reviendrai) on avait l’occasion de passer sous la herse : »Salut ! je suis pédé. » (sous-entendu : et toi ?) Et certains de mes condisciples à l’ENS (Saint-Cloud), déjà passablement provocateurs à l’époque, s’affichaient, revendiquaient, militaient… So what ? direz-vous. Ben, rien, sinon que voici le tapis volant politique, déjà passablement plombé par les questions économiques et financières, brutalement alourdi par une question de société apparemment urgente : le mariage gay, puisque désormais il faut ainsi parler.

J’en ai rencontré, donc. Que les pédés veuillent se marier, où est le problème, direz-vous, gens de progrès et happy taxpayers ? Nulle part, sauf que des pédés obsédés par leur droit au mariage je n’en ai jamais rencontré aucun. A mon avis c’est une invention californienne – et comme chacun sait, ce qui est californien (une économie qui si elle se généralisait consommerait sept planètes-Terre, rappelons-le) finit par s’imposer au monde entier : la bagnole partout, le joint pour tous, les psychanalystes pour chiens, Microsoft, Facebook…Sans doute ce qu’on appelle des avancées décisives de la civilisation. Dont acte. Etait-il bien indispensable de faire de cette question marginale un marqueur de la nouvelle majorité ? Au point de faire explicitement la comparaison (Noel Mamère, ce soir encore) avec l’abolition de la peine de mort en 1981 ? On se demande parfois si, en dehors de leur image (exhibée en permanence, d’où un certain exhibitionnisme…exogène), les politiques se soucient de quelque chose. Par exemple, de qui les a fait rois.