Inactuelles, 24 : La musique que c’est la peine ( Des goûts et des couleurs)

Nobody knows the trouble I feel…Le grand trouble où nous sommes plongés, je parle de mes ami(e)s choristes, par le départ rien moins que volontaire d’un chef à qui nous étions mieux qu’attachés : arrimés (le concert à Madagascar, la récente Walpurgisnacht, et tellement d’instants magiques), fait surgir entre nous des clivages inattendus mais richement humains – passif/actif, passé/présent, présent/absent, faire la part du feu/jeter l’enfant avec l’eau du bain…Et, plus inattendu mais redoutable, cas de divorce ou peu s’en faut : classique/moderne, non c’est réducteur disons alors : musique grande et solide/musique hasardeuse et qui doit faire ses preuves…Pour ne pas être trop sibyllin, je précise que nous montons pour juin 2012 une oeuvre pour choeur et orchestre de jazz : Mozart, la nuit d’Antoine Hervé. Certes nous n’avons pas été consultés sur ce programme ; mais l’avons-nous jamais été ? La vraie question n’est donc pas là, elle est plus profonde, presque viscérale : perdant notre chef et maître, devons-nous perdre aussi toute la musique qu’il apportait avec lui et qu’il portait plus haut que personne ? Nous avions semblait-il un programme planifié à moyen terme, La Création de Haydn, puis Le Messie, ensuite peut-être, si nous l’avions mérité, le Requiem allemand de Brahms, et enfin, après toutes ces épreuves, le Graal…Bach ?

Longtemps, j’ai rêvé de chanter la Messe en si mineur. Maintes fois du reste je l’ai chantée, seul, sur l’enregistrement jupitérien d’Otto Klemperer. Maintenant je préfère Herreweghe, et son tempo presque deux fois plus rapide dans le Kyrie ; mais cette draperie orchestrale palpitante comme la mer, et l’entrée des ténors, puis des alti, des sopranes planant comme goélands, et la puissante boiserie des basses, enfin…Qu’est-ce que ça dit, au fait ? Seigneur, prends pitié…Je lisais Nietzsche jour et nuit en ce temps-là, et n’avais nulle envie qu’on me prenne en pitié, ni qui que ce fût – mais on peut rester interdit, bouleversé par la lumière du Taj Mahal (la seule pierre qui émette de la lumière, et c’est un tombeau) sans pour autant se convertir à l’islam…Dans le cadre culturel large de la civilisation européenne, aujourd’hui étendu au monde entier, cette musique, Bach, Mozart, Mendelssohn, Brahms, Messiaen, peut déployer son faste dans un espace ouvert, planétaire, galactique s’il se pouvait ; on peut en avoir été détourné pour des raisons socio-culturelles évidentes, mais une fois confronté à ces splendeurs on ne peut plus les ignorer. Elles sont le sel de la terre.

Au vrai j’ai découvert Bach en apprenant le violon, instrument ingrat qui ne m’a jamais rendu ce que je lui ai donné – des centaines d’heures de travail, les sueurs d’angoisse, la ferveur religieuse pour ce que ces quelques grammes de bois précieux recélaient d’immenses pouvoirs, que je connaissais, entendais, et dont je savais qu’ils m’étaient à jamais interdits. Bon élève, disaient les maîtres, mais bien meilleur en théorie musicale et musicologie – autrement dit, circulez. Et en même temps j’avais des rêves bien plus ambitieux : chef d’orchestre et compositeur, comme Stravinsky qu’alors j’écoutais en boucle avec Bartok, comme Boulez que je m’apprêtais à découvrir, que je considère comme le Bach de notre temps…Je finissais par connaître chaque note du Sacre du printemps sous la direction limpide, mallarméenne de Boulez, et du Concerto pour violon (le second, en si majeur) de Bartok, follement enlevé par Ivry Gitlis. Au point qu’à 15 ans, après quelques lectures d’orchestration (ah, écrire pour les cors ! pour la harpe !), j’ai griffonné une ambitieuse Ballade pour violon et orchestre, dont le thème principal était dodécaphonique, le reste s’inspirant de Bartok-Stravinsky-Chostakovitch…qui ne fut bien sûr jamais jouée, y compris par moi qui en étais bien incapable techniquement – je l’avais composée pour David Oïstrakh ou Yehudi Menuhin, en réalité.

Dès lors la Musique (la vraie, la seule) devint mon univers, avec la poésie et la philosophie. Tout cela ensemble. Rentré les week-ends de l’impitoyable internat où je ne pouvais rien écouter, tout en lisant Kierkegaard ou Miguel de Unamuno je me gavais de l’ Orfeo de Monteverdi par Corboz, et de Bach encore et encore ; au point qu’un dimanche, excédée de subir l’Oratorio de Noël, ma pauvre mère qui avait connu l’Occupation ne put se retenir de me demander quel plaisir je prenais à écouter ces gens qui chantaient en boche…En boche ? Je ne m’en étais même pas aperçu. Je n’entendais qu’une musique sublime, et si profondément, si authentiquement humaine… Ces musiques je me battais pour librement en jouir, avant de les imposer s’il se pouvait à la Terre entière. A la vérité, jouant au flipper ou au billard avec les copains dans les cafés où nous avions nos habitudes, j’écoutais comme eux avec délectation les Rolling Stones, les Who, Otis Redding – mais c’était un tribut que je payais à mon être transitoire d’adolescent, rien d’autre. Je me prenais pour Mick Jagger, mais j’aurais vendu mon âme au diable pour savoir jouer comme Isaac Stern le Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg, ou comme Oistrakh le Premier concerto – j’ignorais encore le second – de Chostakovitch.

Déjà à cette époque, « on »(parents, frère, copains) pointait du doigt mon intolérance en matière musicale. Ce qui est curieux, c’est qu’on s’abstient absolument d’en faire de même en matière de peinture ou de littérature. Là, le relativisme est la règle, et il est non seulement permis mais de bon ton de décréter, sans même les avoir vraiment vus, que Bacon est un dessinateur obscène ou que Freud (Lucian) ne fait que d’ignobles croûtes – ce qu’on disait en leur temps de Manet et Courbet. Mêmement, puisqu’il est allé à l’école, tout un chacun se croit en droit de persifler sans connaissance de cause telle écriture qui heurte ses habitudes scolaires, ou simplement son étroitesse. Alors on déclare illisible ce qu’on ne sait pas lire, invisible ce qu’on ne sait pas voir, et personne n’y trouve à redire (dans les années 60 encore, « Picasso » était le nom générique de tout barbouillage tel que mon fils de 3 ans fait mieux). Là, tout n’est que différences légitimes de goût, heureuse diversité des êtres sensibles. Sachant que j’aime Van Gogh et Picasso, il ne viendrait à l’idée de personne de m’imposer, à la place, Puvis de Chavannes ou Louis David, pourquoi pas Philippe de Champaigne. « Et vous me dites, amis, que des goûts et des couleurs on ne discute pas. Mais toute vie est lutte pour les goûts et les couleurs ! » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Des hommes sublimes »).

Or curieusement, dès qu’il s’agit de musique, tout change. Deux univers s’opposent avec une arrogance autistique, celui de la musique dite « classique » (nomination correcte pour Haydn et Mozart, mais impropre à tout ce qui précède et suit – a fortiori pour les compositeurs des XXe-XXIe siècles…car, oui, il y en a, et des centaines), et celui de « la musique » tout bonnement, comme s’il ne pouvait en exister d’autre que par une tolérance toute spéciale et un peu coupable, puisque après tout il paraît que Beethoven a existé, très loin dans le passé, en tout cas avant Whitney Houston (cette pauvre fille qui vient de mourir, et que Gainsbourg avait déclarée, devant elle et Drucker, éminemment fuckable; je découvre avec un peu d’effarement que les USA, arbitres du goût mondial comme Trimalcion l’est des bonnes manières, l’avaient en toute simplicité surnommée The Voice, comme avant elle Sinatra…). Imagine-t-on deux prix Nobel concurrents, l’un de Littérature, l’autre de « Littérature classique » ? Ou deux échelles de cotation pour la peinture ? (Mais là il s’agit d’argent, et de sommes tellement hyperboliques que la bourgeoisie n’a plus du tout envie de plaisanter). Mais non : la mass music mondialisée, musique de masse et à l’usage des masses, massivement diffusée et diffuse comme un bruit de fond urbain, musique d’aéroports et d’hypermarchés, de répondeurs et de sonneries, de carillons de portes d’entrée, de salles d’attente de crématoires, s’impose comme la seule musique possible, d’abord elle entre par une oreille et ressort par l’autre, et puis c’est une marchandise extrêmement rentable – il paraît que cette demoiselle Houston avait vendu 170 millions d’albums…

C’est toujours là qu’on en revient. Si la musique improprement dite « classique » est reléguée dans un ghetto (pas question, sauf exception, qu’elle soit diffusée sur des radios autres que celles qui lui sont expressément dédiées), si ses enregistrements sont hors de prix, s’il n’existe quasiment plus de disquaires dignes de ce nom pour les vendre, ce n’est pas l’effet d’une conspiration planétaire : simplement, elle n’est pas rentable. En clair, elle ne permet pas à ses promoteurs, éditeurs, diffuseurs, de se gaver d’oseille jusqu’aux trous de nez, comme ceux des musiquettes de Mlle Houston, Callas du pauvre à la voix acide et surtendue, susceptible de plaire aux oreilles inéduquées de Lagos comme de Manille, de Sidney comme de Montevideo. Un soir d’août d’il y a longtemps, dans un hôtel de Gulmarg (Kashmir, alt.3000m) dont nous étions A. et moi les seuls clients, des employés assis en rond qui frappaient dans leurs mains autour d’un poste à transistors, nous voyant ont soudain changé de canal pour nous offrir, avec de larges sourires, la mass music que nous étions censés préférer. Nos mines déconfites durent être pour eux un vrai choc culturel, le symptôme d’une radicale incompréhension ; car enfin, comment pouvait-on être ce que nous étions et ignorer (détester n’était pas imaginable) Michael Jackson ?

Il y a une formule de Nietzsche que tout le monde reprend (Le crépuscule des idoles, « Pensées et pointes », 33) : « Sans musique, la vie serait une erreur. » Un article sur Nietzsche et la musique déborderait largement le cadre de notre expression présente. Il suffira de rappeler que Nietzsche est sans doute le seul philosophe capable de penser musicalement, et ce non par caprice mondain, mais depuis sa plus tendre enfance. Comme moi en somme – mais alors nettement plus popu : à 5 ans je braillais Ma cabane au Canada assis sur une poubelle, ensuite je voulais à tout prix être accordéoniste comme André Verschuren ; mais justement, le prix de l’instrument fit que j’appris le violon. A quoi ça tient, ces choses…Aurais-je rencontré Zarathoustra sur un quai de gare si j’avais été accordéoniste ? Il est sûr que je ne pouvais entrer dans la philosophie que par un philosophe musicien. Et ils ne sont pas si nombreux : Rousseau, Schopenhauer, Sartre, Jankélévitch…J’ajouterais volontiers Onfray à cette courte liste, à condition qu’il fût philosophe, ce dont je ne suis pas sûr. Deleuze était plus sensible à la peinture, et il a écrit sur mon cher Bacon un livre essentiel (Francis Bacon, logique de la sensation). Non, vraiment la musique n’a que Nietzsche. Et si l’on veut aller au fond, retourner la peau de Wagner…

J’ai aussi beaucoup aimé Brassens, Gainsbourg, Barbara, Michel Berger, Jimi Hendrix et Janis Joplin, les Doors et les Trogs, Pink Floyd et Jean-Louis Aubert, Véronique Sanson et Neil Young, Bowie et Dire Straits, Clash et Midnight Oil, Police et Lou Reed, tant d’autres. Et le grand et bon jazz, surtout après 1945, « Bird » surtout (Ornithology), mais aussi Chet Baker, Miles Davies, Mingus, Monk, Stan Getz, Carla Bley…C’est Emmanuel Chabrier, compositeur facétieux et bon vivant, qui disait qu’il n’y a que deux musiques, « celle que c’est la peine, celle que c’est pas la peine ». Dans cette dernière, « toutes les notes sont de trop. » « Trop de notes, mon cher Mozart ! » aurait dit Josef II après Les noces de Figaro ; mais il voulait parler du livret, un peu subversif à son goût. Pour le reste, il savait bien.

Un commentaire sur “Inactuelles, 24 : La musique que c’est la peine ( Des goûts et des couleurs)

  1. Je préfère de loin la réaction écrite que t’inspire le départ de notre chef et l’apprivoisement de notre nouveau chef de choeur, plutôt que les échanges courroucés des choristes entre eux. Tous ces mails n’apportent rien de bon quant à l’unité et à la sérénité du groupe que nous sommes sensés constituer.
    Pour ce qui est de la nouvelle oeuvre travaillée, elle me laisse perplexe car je suis assez hermétique au jazz. Mais je m’accroche et me dis que dans cette expérience je peux encore progresser et découvrir des champs musicaux inexplorés.
    A dimanche !

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