Inactuelles, 23 : On nous cache tout (De la conspiration)

En ouvrant « le Monde des livres » de ce vendredi je me suis senti rasséréné : il y a encore des historiens qui croient à l’existence historique de Jeanne d’Arc ! Et qui le proclament ! Car sur le net c’est tout le contraire : un tonitruant concert de klaxons nous avertit de ne surtout pas croire ce qu’on nous dit – la fameuse Pucelle ne serait pas de Domrémy, et/ou incapable de porter l’armure voire de monter à cheval, donc c’est un homme, sûrement de sang royal, qui d’ailleurs n’existe pas. Bon, disais-je, après tout pourquoi pas ? L’Université croit bien encore à l’existence de Louise Labé (et la plupart de mes lecteurs, à celle de Mei Hua…) – pourquoi Jehanne ne serait-elle pas un songe éveillé collectif, un village Potemkine bien français, édifié comme par hasard sur la ligne bleue des Vosges ?
Mais c’est vrai qu’on a du mal à renier (car c’est un reniement) ce qu’on nous a appris, nos parents, nos maîtres, nos protecteurs, Dieu, ses prophètes, ses clercs… Alors je suis bien content de voir que les tenants de l’existence de Jehanne sont des bien-tenants, qui tiennent bon dans la tempête négationniste qui souffle, elle, de toutes parts. Surtout en Gaule, semble-t-il. Car, oui, le Gaulois est quelqu’un à qui on ne la fait pas. Qu’on se le tienne pour dit. Surtout s’il a des diplômes. Or comme il y a de plus en plus de Gaulois qui ont des diplômes (mais point d’orthographe), l’espèce à qui on ne la fait pas a tendance à proliférer. Et son odorat aux aguets renifle des complots un peu partout. Prend-on fait et cause pour un peuple en révolte contre un dictateur sanguinaire ? Pauvres naïfs ignorants en géopolitique (cette nouvelle scolastique à qui on peut faire dire à peu près tout ce qu’on veut) : révolution au profit des pétroliers ! Islamistes manipulés par CIA pour casser l’axe Damas-Téhéran au profit d’Israël ! Sarko fait bobo à Gbagbo pour empocher son cacao ! L’Afghanistan regorge de lithium ! (plus encore que de pavot ?)…

Il est vrai que la plupart des guerres ont des motivations économiques bien cachées derrière l’idéologie. C’est en allant chercher le pétrole du Caucase que Hitler a rencontré Stalingrad, c’est pour les mêmes raisons qu’il s’est ensablé en Libye. Mais la France actuelle est-elle à ce point assoiffée de brut libyen ? et du syrien, quantité négligeable ?
Louis XVI n’a pas seulement écouté son coeur en allant soutenir les Insurgents d’Amérique, sachant que l’Anglois venait de nous rafler le Canada et l’Inde ; et pourtant… Et quel profit économique les USA ont-ils retiré de la guerre du Vietnam ? Ne fallait-il pas avant tout justifier l’idéologie du containment de l’hydre communiste ? Quant à soutenir – ce que « la rue arabe » croit dur comme fer – que le 11-Septembre est une machination de la CIA au profit d’Israël, voire un coup du Mossad lui-même… Depuis dix ans je trouve ce délire non seulement obscène (à l’instar de la négation des chambres à gaz, entretenue dans les mêmes régions), mais offensant pour le simple bon sens. Une telle théorie ne pouvait naître que dans des cerveaux hystérisés par l’impuissance du ressentiment. Et il est bien inquiétant de devoir imaginer que des dizaines, peut-être des centaines de millions d’êtres remâchent quotidiennement cette fantasmagorie qui leur tient lieu de vie positive, cependant que d’autres civilisations vont de l’avant sans états d’âme, et prennent le pouvoir sur la planète…

Je me suis longtemps posé cette question, comme Proust s’est couché de bonne heure : comment diable se fait-il que la plupart des délires complotistes prospèrent dans l’Orient mystérieux proche et moyen ? Jusqu’à ce que je me ressouvienne d’un texte qui m’avait pourtant déjà frappé de stupeur, longtemps auparavant, la première fois que j’avais lu le Coran…

Les Détenteurs de l’Ecriture (…) Nous les avons maudits pour leur incrédulité, pour avoir dit contre Marie une immense infâmie,
pour avoir dit : « Nous avons tué le Messie, Jésus fils de Marie, l’Apôtre d’Allah ! », alors qu’ils ne l’ont ni tué ni crucifié, mais que son sosie a été substitué à leurs yeux.
(litt. « il lui fut ressemblé pour eux »)
(Le Coran, sourate IV, « Les femmes », versets 154-157, trad. Régis Blachère)

Comment ! Si l’on peut enseigner quotidiennement à des myriades de croyants (et surtout d’enfants !) que la crucifixion du Christ est une fable signée des juifs de Médine, et qu’au dernier moment, comme pour Iphigénie remplacée par une biche, « on » a substitué à Jésus un clone sans valeur… alors que ne peut-on faire gober à ce même 1,5 milliard de croyants pour qui la lettre du Livre ne se discute pas davantage que celle de la Bible chez les Témoins de Jéhovah ? Simple hypothèse, n’est-ce pas. Mais nullement complotiste, elle ; et que je m’étonne de n’avoir encore lue nulle part. Nos intellectuels devraient de toutes façons lire le Coran, ils ne perdraient pas leur temps, et y découvriraient bien d’autres choses.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est tout de même cette légende gravée dans le titane : Ja-mais les Américains n’ont mis le pied sur la Lune ! Tout a été tourné en studio ! La terre entière a gobé !… Quand je dis à mes élèves que j’ai assisté à la chose, en direct, comme les trois quarts de la planète, il s’en trouve toujours un pour me regarder avec commisération : « Monsieur…Vous ne savez donc pas ? Mais c’est une supercherie, voyons… » Je suis triste pour lui, et pour tous ceux qu’il va convaincre. Car outre qu’ils y sont retournés, sur la Lune, et plus d’une fois (Apollo 12,14,15,16,17), comment peut-on imaginer une seconde, dans le cas d’une supercherie, que les Soviétiques, grands perdants de la course à la Lune mais aussi grands experts d’icelle, auraient pu convenir de leur défaite si le moindre doute les avait effleurés ? Ces échafaudages paranoïaques font l’ellipse d’une validation essentielle : celle du simple bon sens. Les hérauts du complotisme sont bardés de diplômes, sûrs d’eux et dominateurs, mais un berger illettré les mettrait en déroute.

Reste que nous avons tous nos légendes de prédilection, auxquelles nous tenons si fort que nulle réfutation ne saurait nous ébranler. C’est particulièrement vrai pour tout ce qui touche au religieux, bien sûr ; mais en art également (le grand art semble sublimer en nous un fond de magie archaïque : chant de célébration, geste apotropaïque…). On a bien cru en 1947 avoir retrouvé le fameux poème de Rimbaud, que lui-même dit-on considérait comme un de ses meilleurs et dont il ne nous reste que le titre, « La chasse spirituelle ». André Breton et ses disciples s’y sont laissé prendre, tellement cela sonnait comme du Rimbaud – rien n’est plus facile que d’écrire du faux Rimbaud, comme de peindre un faux Cézanne ou de composer un faux Satie. L’original est perdu à jamais, avec la lettre dans laquelle il était inséré, brûlé comme toute la correspondance Rimbaud-Verlaine par la belle-mère de ce dernier, qui avait ses raisons. Il n’en existe pas de copie connue. Le faussaire n’a pas rencontré la gloire qu’il méritait : avant tout le monde – avant Tintin, même – il avait marché sur la Lune.

Au début de cette note j’ai fait une brève allusion qui a pu paraître sibylline. Comme tout le monde j’ai cru à l’existence de Louise Labé, poète fulgurante et surdouée (1524?-1566?), « la belle Cordière », Lyonnaise aux dons multiples et à la beauté de tous célébrée. Justement : tellement célébrée qu’elle n’est sans doute que cela – le nom d’une célébration. Déjà depuis deux siècles la Laure de Pétrarque était surtout – et chez le poète lui-même – prétexte à une farandole paronymique (l’aure – souffle léger venu du sud -, laurer – faire la louange -, laurier – de gloire -, l’or…) dont on retrouve trace aujourd’hui encore dans le cante jondo (je cite de mémoire, il me semble que c’est une malaguena) :

Dices que te llamas Laura
– Laura de nombre, por nombre Laura –
Ma no eres de laureles :
Que los laureles eran
firmes
Y tu pa’ mi no lo eres !

Les poètes du groupe de Lyon (Maurice Scève, Olivier de Magny, Pontus de Tyard, Pernette du Guillet…), quand ils entreprennent de « loüer Louïze » ne font pas autre chose : il existe peut-être (sans doute) une Louise, et belle, et raffinée, touchant le luth entre autres et bien disante en pétrarquisme ; de là, avec 26 pièces seulement, à ce qu’elle surclasse haut la main toute autre femme de son temps et à venir en poésie française… Bref, elle n’existerait pas, ou son existence resterait un mystère : « Labe » n’est-il pas le début du mot « laberynthe » (labyrinthe), à peu près synonyme d’énigme ? (Mireille Huchon : Louise Labé, une créature de papier, Droz, 2006 ; et l’article de Marc Fumaroli : « Louise Labé, une géniale imposture », le Monde des livres du 11 mai 2006).
On sait depuis longtemps que les Lettres de la Religieuse portugaise ont été écrites par un gentilhomme français, Guilleragues. Elles demeurent des joyaux, comme ceux de Louise. On peut encore croire un peu à la réalité historique et charnelle de la belle Cordière. Si c’était une mystification, elle au moins ne fait de mal à personne. Au contraire.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 23 : On nous cache tout (De la conspiration)

  1. A bon ? Louise Labe n’existe pas, elle n’a jamais existé en chair et en os ? J’en tombe des nues. Mais j’adorais son poème étudié au collège en 4ème ou 3ème, avec mon professeur remarquable de francais, M. ALBINET, que tu connais peut-être. Ce poème commençait je crois par : Je vis, je meurs… et exposait les sentiments très contrastés d’une femme amoureuse.
    C’est bien vrai : Louise Labe serait une invention masculine ?
    J »y comprends rien !

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  2. Je vis, je meurs : je me brule et me noye,
    J’ay chaut estreme en endurant froidure :
    La vie m’est et trop molle et trop dure.
    J’ai grans ennuis entremeslez de joye…

    C’est beau, n’est-ce pas ? Moi aussi je voudrais bien que ce soit de Louise, et qu’elle eût une existence terrestre et historique… Hélas la démonstration du contraire me paraît acquise. Voici par exemple le début d’un sonnet d’Etienne Jodelle :

    Je me trouve et me pers, je m’asseure et m’effroye,
    En ma mort je revi, je voy sans penser voir…

    Jodelle n’est pas n’importe qui : son sonnet

    Comme un qui s’est perdu dans la forest profonde…

    est un pur diamant. Avec ses copains (et une copine qui elle aussi vaut le détour : Pernette du Guillet) ils auraient monté cette plaisanterie. Mais rien n’est jamais assuré. Il y a si peu de poètes femmes en langue française que moi aussi j’ai envie de continuer à croire à la réalité de Louise…

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