Inactuelles, 22 : Que serais-je sans toi (De la politesse) (1)

« Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur », disait Cocteau. J’ai déjà vu des Italiens de mauvaise humeur : c’est toujours un peu du théâtre, voire de l’opéra (vériste) – les yeux au ciel, la tête dans les mains, le geste fameux des doigts assemblés qu’on secoue… Le sourire n’est jamais loin, car celui (c’est un homme, toujours) qui se livre à cette gesticulation se regarde et s’évalue dans un miroir intérieur aussi vite escamoté que déployé : ai-je bien joué la colère ? Si oui, passons à autre chose, on se tape sur l’épaule, viens boire un espresso. Stendhal, qui à 16 ans vécut cela dès qu’il eut franchi les Alpes avec l’armée de Bonaparte, voulut dès lors mourir Milanais (les belles brunes n’ont pas compté pour des prunes dans cette décision).
Et dès qu’on vérifie, ne voilà-t-il pas que le mot « politesse » viendrait de l’italien… Alors j’annonce tout de suite la couleur : il ne pouvait pas venir du français. En aucune manière. Partout à l’étranger, au lieu de me rapprocher d’eux, j’ai fui avec constance les groupes de touristes français, hâbleurs, gueulards, m’as-tu-vu, incultes…et xénophobes. Le mot d’un humoriste selon qui le Maroc est un beau pays, le problème c’est qu’il n’y a rien que des Arabes, témoigne d’un pessimisme lucide. L’Italie c’est bien beau, mais les pâtes à tous les repas, et puis ce sont tous des voleurs, d’ailleurs Venise ça pue.
Un soir de l’été 1980, dans un bar du sud de l’Espagne où j’avais mes habitudes, un groupe d’adolescentes françaises parlaient entre elles de la serveuse avec une telle vulgarité que je les ai exclues de « mon » bar, leur enjoignant de n’y jamais remettre les pieds, avec une verdeur de langage que je renonce à reproduire. J’étais indigné – et communiste. Du reste je ne regrette rien. Sans doute même suis-je devenu trop poli, avec l’âge. En octobre 2008, à Antananarivo (Madagascar), séquence comparable : à la caisse d’un hypermarché inaccessible à la plupart des Malgaches, un petit groupe de jeunes, enfants d' »expats » français, suggérait que si tu n’aimes pas le mousseux tu pourras toujours le donner à ton chauffeur…Je me suis contenté là d’un regard que je croyais foudroyant. J’avais vieilli. Et puis m’auraient-ils compris ? Une attitude de classe, colonialiste et raciste ? Quoi qu’est-ce ?

Qu’est-ce que l’impolitesse ? Il me semble que c’est déjà ignorer l’autre en tant qu’autre, c’est à dire non seulement digne de respect, mais d’un respect qui légitime celui que je m’accorde et dans lequel je me drape. Dans mon enfance, et pas question d’y revenir, il y avait des rituels intangibles, dis bonjour, dis merci, la dame ne t’a pas dit de t’asseoir, on dit monsieur l’abbé, appelez-moi maître. Soudain – je dis soudain parce que je suis comme tout le monde, je n’ai pas vu le temps passer – nous voilà à l’autre extrême : qui t’es vieillard/meuf encloque pour me virer de mon strapontin, tu vois pas que mes Docs me tuent l’orteil, je téléphone dans le TGV même en gueulant si je veux, d’ailleurs un de nos grands acteurs a carrément pissé dans l’avion, dans la cabine je veux dire, pas question que ma femme soit accouchée par un mec(réant), de quel droit t’as puni mon fils toi pédé, eh bouffon t’as que des timbres de cette couleur, madame mon chien est une personne comme vous, excusez-moi de ne pas vous tenir la porte, la place de parking tu l’avais peut-être repérée avant moi mais t’as vu comme t’es gaulé, monsieur je dois vous palper vu votre look, eh le blaireau tu causes à un dirigeant de club, monsieur vous parlez au premier ministre de la France, touche-moi pas tu me salis, alors casse-toi pauvre con.

On dira que l’exemple vient de haut, et que de Gaulle et Pompidou sont loin. Mais c’est aussi le prix de la démocratie : quand Hébert succède à Mirabeau, Proudhon à Lamartine, et à qui Lénine a-t-il succédé ? c’est vrai que la politesse, le poli des moeurs comme on dit d’un bois précieux, d’une reliure ancienne, souffre quelque peu. Flaubert (L’Education sentimentale) ou Pasternak (Docteur Jivago) l’ont illustré magistralement. La politesse serait donc un privilège de classe ? Un peu, mon neveu, mais pas seulement. Quand on vient de la Réunion – où déjà tout ce que j’ai dessiné à gros traits de la métropole est à peu près impensable (mais ça se dégrade), et qu’on atterrit à Madagascar, hormis l’insolente corruption des douaniers on est saisi d’étonnement devant le sourire et l’aménité, la bonhomie générale de ceux qui n’ont rien (car là-bas il n’y a rien : pas de vraies rues, pas d’éclairage public, pas de police, pas de vie culturelle, pas d’essence pour les taxis, pas d’eau potable, l’électricité quand ça veut, etc), qui certes espèrent de l’étranger nanti quelque petit profit, mais ne vont pas ameuter le pays si le vaza’ha bardé de devises fortes passe devant eux sans un regard. Les pauvres n’ont pas que des qualités, point trop n’en faut quand même, mais quand ils sont dans une gêne encore acceptable (pour eux), ils sont de grands philosophes, parce que la climatisation généralisée, l’injection électronique avec le 16-soupapes, les vêtements de marque et les i-tout ce qu’on voudra ne sont pas (encore) leur horizon. Or dans certains lycées parisiens les élèves portent sur eux, en valeur marchande, davantage que le salaire mensuel de leurs profs, sans même parler de celui du surveillant qui prétend leur faire la morale sur leur tenue, leur exactitude ou leur assiduité.
Je me risquerai donc à une première conclusion : « la totalité du stock constitué par les objets, mode selon lequel maintenant le monde apparaît » (Heidegger) est une des causes, et peut-être nécessaire, de l’incivilité (j’ai changé de substantif, mais c’est la même substance) de nos tristes temps.

Mais évidemment il faut aller plus loin. Sur la surface infinie de la blogosphère un groupe de pression hyperactif ne cesse de nous y engager : c’est la faute à l’ultra-libéralisme (notez que le libéralisme est toujours  » ultra », comme autrefois l’anticommunisme était toujours « hystérique ») qui distend le lien social, génère de la précarité, et donc de l’agressivité… On se pince : avons-nous quitté les années 70 de l’autre siècle, et l’automatique « c’est la faute à la société » ? Eh bien, pas tant que cela. Car les excès hyperboliques de la bulle financière, et le pouvoir exorbitant (sur les gens de peu) d’un pouvoir soumis (aux actionnaires) engendrent des simplifications compréhensibles : à telle enseigne que la courtoisie (mot quasiment défunt), la civilité, voire la simple politesse seraient devenues un luxe baroque dans ce monde cruel et impitoyablement compétitif. Le substantif pluriel « incivilités » a fini par supplanter le singulier « impolitesse », alors même qu’il s’agit là de tout autre chose, juste en-deçà du délit, quand encore on n’y est pas déjà de plain-pied : ainsi monter dans le bus sans titre de transport est une simple infraction, « niktamèr » avec geste ne permet pas d’accéder à une qualification supérieure ; où l’incivilité, au-delà, se distingue du délit, cela relève du byzantinisme jurisprudentiel, entre le jet de lacrymo censé neutraliser le traminot et l’aspersion d’essence de l’habitacle : car accompagné d’ignition le geste est un crime – mais sans ignition, juste pour intimider ? ou si l’ignition n’a pas fonctionné ? ou si l’on voulait juste faire semblant et que, zeste, ça a flambé ? Insulter un homme fait, ou cracher au visage d’une femme enceinte, est-ce vraiment la même chose ? A propos de parturiente, faire obstruction à un service d’obstétrique tant qu’il ne s’y est pas présenté un médecin de sexe féminin, de quoi s’agit-il en droit ? Uriner dans la cabine d’un avion par impatience, et causer plusieurs heures de retard au vol concerné, qu’est-ce ? Poser en travers d’une voie de TGV une baguette, une branche, une planche, une poutre, une traverse en béton, où cesse la malveillance pour faire place à bien davantage ? Et c’est encore plus sensible dans le ci-devant « sanctuaire » éducatif, quand on sait qu’un simple soupçon de gaz lacrymogène peut faire évacuer tout un après-midi quelque 2000 élèves et personnels du lycée concerné…Le temps n’est pas loin, me semble-t-il, où ce que l’on qualifiait bonnement d’impolitesse sera un crime. Car le monde change, et les moeurs, et les peurs. J’ai déjà conté (« Mes maîtres,2 ») la mésaventure de ce camarade de classe qui avait dérobé du phosphore et se brûla toute la cuisse en enfumant le collège ; je n’ai pas su à l’époque (j’avais 13 ans) quels furent les tenants et surtout les aboutissants de cette affaire, s’agissant notamment des assurances, car enfin la responsabilité du collège était engagée. Mais aujourd’hui le professeur de chimie, le principal, le recteur, le ministre même auraient à répondre des conséquences du geste (incivil ?) d’un adolescent.

Or dans le même temps, alors que tout se juridise, que chacun se fait inquisiteur, et que l’esprit procédurier n’a plus rien à envier à la « passion de plaider » qui empoisonna l’âge classique, on tolère comme incivilités (ou même comme délits) ce qui dans ces années de mon âge tendre se réglait par une bonne gifle ou un bourre-pif, sans qu’intervînt le moindre képi. Le contrevenant, la queue basse, quittait les lieux en rasant les murs. Il y a trente ans, Place du Capitole à Toulouse, j’ai vu un voleur à la tire gratifié d’une paire de claques par sa victime, vacillant une seconde comme s’il allait répliquer, et laissant le terrain aux dizaines de témoins oculaires. Dans d’autres sociétés (URSS, années 70) on sermonnait aussitôt le contrevenant : tu n’as pas composté ton ticket, camarade. O tempora, ô mores.

(à suivre)

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 22 : Que serais-je sans toi (De la politesse) (1)

  1. Ce qui est remarquable dans tout ce que vous constatez, c’est que ce phénomène est très français.
    « Dans d’autres sociétés (URSS, années 70) on sermonnait aussitôt le contrevenant : tu n’as pas composté ton ticket, camarade »
    La Russie a d’autres problèmes mais les comportements que vous décrivez (il faut maintenant ajouter les crachats de « Nabilla » qui ne doit pas faire la queue puisqu’elle passe à la télé…) y restent absents. En 3 ans de Russie, je n’ai jamais vu quelqu’un passer par-dessus les tourniquets du métro, et encore moins ne pas payer le trajet en bus ou minibus. Il m’est arrivé de m’asseoir sur l’escalator du métro. Arrivé en bas j’ai dû m’acquitter d’une amende (de 50 roubles =1,25 euro), comme quoi une certaine idée de l’ordre et de la politesse reste bien ancrée dans les mentalités. Sans chercher à me dédouaner du délit d’avoir occupé 2 marches au lieu d’une, c’est moins grave que de ne pas composter le ticket.
    Bon cette recherche russe de l’ordre a récemment pris une mauvaise tournure, avec des lois liberticides, homophobes etc, pour des raisons politiciennes (l’église est le dernier soutien de Poutine) mais cela passera. Restera une société où l’on ne conçoit pas que les actes violents ou « inciviques » soient impunis. En France il est désormais communément admis que les tags sur les trains et dans les gares sont de l’art. En Russie cela reste une dégradation de matériel rarissime.

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