Inactuelles, 21 : Du génocide, et de ce qui s’ensuit (les mots)

La chose d’abord parut nouvelle, écrasante, tétanisante : camions gazeurs, fusillades, gazages massifs, fours, fumées. Une entreprise planifiée, systématique, industrielle, moderne en somme – comme nous. La technoscience parvenue à un plan d’efficience quasi planétaire nous enjoint d’être modernes comme elle. Ce n’est plus elle qui tient de nous sa modernité mais bien l’inverse : le monde (le nôtre, nous, même encore à naître) est devenu moderne en 1945, après Birkenau et Hiroshima. Nous nous sommes réveillés modernes, d’une modernité qui nous dépassait comme on dit, parce que nous ne savions pas la penser, que notre pensée courait après elle.

A cette chose, Birkenau pour faire vite, il fallait un mot, qui fut trouvé dès 1944 par un juriste américain, en anglais donc : genocide. Si j’étais lacanien – nous le sommes tous un peu, à notre corps défendant – je dirais que l’absence de l’accent traduit la gêne, la Géhenne de ce mot : un enfer de tortures terrestres, l’Enfer sur la terre. Il s’agissait de nommer quelque chose que d’abord on crut inédit : la volonté délibérée, systématique, méthodique, d’anéantir un groupe humain, un peuple, une ethnie ; et non pas seulement les individus mâles comme du temps d’Hérode, mais tous et toutes, du nouveau-né à la centenaire, en passant par les malades, les infirmes, les fous.

A peine né, le mot apparut bien propre à allumer les passions : car après tout qu’était-ce, a minima, qu’un groupe humain ? Pour les Grecs, quelques milliers d’Athéniens étaient un genos, tout comme les millions de sujets de l’empire perse ; alors pourquoi pas une tribu, un clan, une secte ? On dut flairer le danger, car pendant des décennies on restreignit de facto l’usage du mot génocide (1945, avec l’accent français) à la seule tentative – réussie à 90% – par le régime national-socialiste allemand (1933-1945) d’anéantissement des Juifs d’Europe, de leur culture, de leurs cimetières, de leurs cendres elles-mêmes. De cela certains avaient répondu de leur vie, par le suicide (Hitler, Goebbels, Himmler, Goering), la pendaison (Nuremberg, Pologne, Eichmann à Jérusalem), la disparition sans traces dans les camps soviétiques.

Avec le massacre par le régime dit des Khmers rouges (1975-1979) de son propre peuple, le peuple cambodgien ou khmer, dans des proportions qu’on évalua à 25-30%, on crut pouvoir parler d’ « auto-génocide ». Mais pourquoi ? Les juifs d’Allemagne étaient allemands, souvent décorés de 1914-1918 ; et les Arméniens d’Anatolie étaient turcs, tout autant que les Kurdes armés par le pouvoir ottoman pour les massacrer. Qu’une espèce animale en anéantisse une autre, cela peut se produire exceptionnellement dans la nature, et la « volonté » d’anéantir n’y a aucune part ; quand des hommes en massacrent d’autres, on parle toujours de la même espèce. Tout génocide est un auto-génocide.

Mais déjà cette incrimination avait commencé à migrer vers les « superstructures », pour user encore un peu de la vieille langue marxiste. Depuis 1959 des Tibétains en exil, relayés par le camp occidental, parlaient (et on en parle encore, plus que jamais peut-être) d’un « génocide culturel » perpétré au Tibet par l’occupant chinois (han) : colonisation par la démographie, assimilation forcée, destruction de monastères, dispersion de moines… C’était ouvrir la boîte de Pandore, dans laquelle pouvaient s’engouffrer les Irlandais d’Ulster, les Basques de France et de Navarre, les Berbères, les Targui (pluriel de Touareg)… Quoi de commun entre ces politiques en effet répulsives quand elles sont avérées (Tibet, Guatemala) et ce qui advint au Rwanda au printemps 1994, où 800 000 Tutsis des deux sexes et de tous âges furent sabrés et hachés, boucherie quotidienne qui dura plus de 90 jours – un vrai génocide, au sens premier du mot ?

La tragédie rwandaise fut réellement un choc terrible (le mot allemand schrecklich dit cela bien mieux) pour nous tous nés après guerre, car c’était le premier génocide que nous pouvions suivre en direct (la folie khmer-rouge était restée hors champ) : têtes d’enfants dans l’herbe, églises devenues abattoirs, les cadavres laissés là, peu à peu momifiés… L’horreur, la compassion, l’humanité, l’indicible même, bientôt recueillis et autant que possible éclairés par la belle trilogie de Jean Hatzfeld, au Seuil (Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La stratégie des antilopes). Et bien sûr cette affaire n’est pas finie : on juge encore des responsables, des tueurs, on ne les jugera pas tous, c’est impossible, est-ce même à souhaiter ? Il est à craindre que pour des siècles ce petit pays humble et verdoyant reste clivé entre descendants d’assassins et descendants de victimes.

Mais l’autre génocide, l’immense, l’inexpiable ?

Dans mon enfance on nous enseignait les camps nazis, pour mieux dire on nous endoctrinait : d’abord on disait souvent « allemands », « camps de concentration » (dont l’image se confondait avec celle, anecdotique voire truculente, des camps de prisonniers de guerre, KG Lager), rarement « camps de la mort », et sans préciser de qui – morts français, communistes (le PCF entretenait sa geste et son martyrologe), polonais, russes. On évoquait l’hécatombe juive du bout des lèvres, et comme un élément de l’ensemble, un détail en somme. Les juifs eux-mêmes se faisaient discrets, sauf en Israël (et on dut bien voir quelques images du procès d’Eichmann, mais en 1960-61 tout le monde n’avait pas la télé, et puis c’était loin – comment d’ailleurs était-ce commenté ?). Nous, nous avions Oradour qu’on faisait visiter aux enfants des écoles (des morts bien de chez nous, bien innocents), Nuit et brouillard qu’on projetait aux lycéens : mais là c’étaient des archives alliées qui montraient des camps « normaux » comme Bergen-Belsen, mêlées à des images d’Auschwitz sans âme qui vive, tout cela confondu, et le mot « juif » prononcé une seule fois, comme en passant. La vérité de l’extermination raciste se fit jour dans les années 70 (on parlait alors d' »Holocauste ») et surtout dans la décennie 80, après le monumental Shoah de Claude Lanzmann.

Lanzmann et ses disciples ne veulent pas d’autre mot que shoah pour nommer le génocide des juifs d’Europe, leur « destruction » selon le mot-titre de Raul Hilberg (La destruction des Juifs d’Europe, Fayard 1988), afin de bien isoler et distinguer ce génocide-là, réputé inassimilable à tous les autres. Découvrant ensuite Primo Levi – en même temps que Chalamov – j’ai lu beaucoup de ce qui s’était écrit sur le sujet, Etre sans destin, Le livre noir, Des hommes ordinaires (de Christopher Browning, étude irréfutable et accablante sur ces hommes comme vous et moi qui à l’arrière du front russe fusillaient du juif à longueur de journée, pataugeant littéralement dans la cervelle et le sang)… Mais on en revient toujours à Shoah. C’est une pierre noire, massive, sur notre chemin. On ne peut pas l’ignorer. Pour contrer le négationnisme de demi-historiens, de faux prophètes, de conspirationnistes obsessionnels, on a cru utile de faire voter des lois dites « mémorielles » – sur la shoah, la traite négrière (crime contre l’humain, mais en aucun cas génocide – les énormes pertes de la traite atlantique, comme de la traite saharienne que cette loi ignore, étant contre-productives pour leurs organisateurs), et maintenant le génocide arménien, que tous les régimes turcs depuis 1919 refusent de considérer comme tel. Même si cette loi ne s’imposait pas plus que les autres, le massacre planifié et organisé de la minorité arménienne par les Ottomans est bel et bien un génocide, comparable à celui du Rwanda quant au nombre des victimes (au moins 900 000). Le nombre d’ailleurs ne fait rien à l’affaire : dans le cas de Halabja, bourgade kurde gazée sur ordre de Saddam Hussein, l’intention génocidaire est patente.

Mais voici qu’en réplique à cette nouvelle loi française (votée, à l’heure où j’écris, par la seule Assemblée Nationale), le Premier ministre turc accuse la France de « génocide » en Algérie. Entre 1954 et 1962 ? Non, en 1830. Et c’est vrai que la conquête ne fut pas un dîner de gala :  » Enfumez-les à outrance comme des renards ! » enjoignait Bugeaud à ses subordonnés (Orléansville, 1845). Mais à ce compte on peut renvoyer à l’Empire ottoman bien d’autres massacres odieux, à commencer par celui des Grecs en lutte pour leur indépendance, à la même époque justement. Sans parler des siècles précédents, où la Sublime Porte maniait sans modération le pal et le cimeterre. Et pourquoi ne pas évoquer les Anglais en Inde, la conquête de l’Ouest américain, Napoléon en Espagne, les « colonnes infernales » de Turreau en 1794 (il voulait faire de la Vendée « un grand cimetière national » et s’en donna les moyens, femmes et enfants passés au fil de la baïonnette, enfumés -c’est une manie-, grillés vifs dans leurs maisons, leurs églises…je passe sur pis encore), Louis XIV dans le Palatinat ? Sans remonter jusqu’à Gengis Khan…

En bonne économie juridique, le mot « génocide » ne devrait pas être employé de façon rétroactive – disons pour des faits antérieurs au XXème siècle, qui fut et restera le siècle des génocides ; ce qui inclut le génocide arménien justement. C’est ainsi, il faut bien commencer quelque part, ce qu’on appelle un terminus a quo. Dire que les torts sont partagés, au prétexte de l’assassinat d’un ministre turc par un Arménien, à Berlin en 1921, c’est un peu léger. Le sanglier traqué peut faire du mal aux chiens, voire à tel chasseur ; mais l’issue est connue d’avance.

Alain PRAUD

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