Deux poètes arabes

En ces temps où se côtoient, au mieux sans se rencontrer, une aspiration insatiable à vivre pleinement sa vie, et une bigoterie fanatique, oppressive, régressive (la faille disruptive entre ces deux systèmes d’affects court en particulier à travers tout le monde arabo-musulman, avec des foyers paroxystiques où la contradiction devient intenable, Maroc, Liban, Iran, Indonésie…), ce qu’on appelle un peu rapidement « poésie arabe » s’offre à notre désir comme un peu d’eau fraîche dans une main en coupe.

On dit souvent que sans le riche lyrisme arabo-persan nous n’aurions pas eu les Troubadours – mieux, que ceux-ci peuvent apparaître comme un produit culturel des Croisades. Et peut-être y avait-il aussi, dans les cours rustiques du premier monde féodal, l’excitation éblouie que procuraient les danseuses, conteuses et chanteuses raflées et rapportées d’ Al Andalous, l’Espagne musulmane…(Pendant oriental de ce phénomène : les jeunes chanteuses et bien plus encore les échansons de 15 ans, khumâsi,
esclaves chrétiens d’origine persane qu’ Abû Nuwâs célèbre comme des Ganymèdes).

Il est vrai qu’aujourd’hui la « poésie arabe » dans son ensemble (avec des exceptions notables comme Vénus Khoury-Ghata) est une affaire d’hommes, et tristes ; qui attendent la délivrance de Jérusalem / Al Qods, ou la venue du Mahdi ; ou qui n’attendent plus rien, et se lamentent. Sur cette grisaille parfois superbement frémissante (Mahmoud Darwich) luisent aussi quelques perles fines. Ainsi l’Emiratie Dhabya Khamis (née en 1958) que j’ai découverte en butinant dans l’anthologie Le poème arabe moderne (Maisonneuve et Larose, 1999).

Mais d’abord Abû Nuwâs. Si le nom de ce Bagdadi contemporain de Charlemagne (vers 757-vers 815) a traversé les siècles, – une des grandes artères de Bagdad porte son nom -, on ne peut pas dire que sa poésie, d’une aisance souveraine, et quelle liberté de ton ! ait aujourd’hui la notoriété qu’elle mérite. Le choix du grand arabisant Vincent Monteil ( Le vin, le vent, la vie, Sindbad 1979) contient quelques gemmes où éclate une audace inconcevable par les temps qui courent. On y entend déjà Verlaine, pour le meilleur et pour le pire ( le premier poème est « retraduit », pour supprimer des rimes ici importunes me semble-t-il, et rétablir l’isométrie – le décasyllabe est évidemment arbitraire. Dans le second, on n’a changé que trois mots du vers 7 (en fait vers 5 dans l’original) à seule fin que sonne mieux l’alexandrin).

Abû Nuwâs : mieux que fille vaut garçon

Pour les beaux garçons j’ai quitté les filles
Et pour le bon vin j’ai laissé l’eau pure.
Loin du droit chemin j’ai pris sans façon
Celui du péché, car je le préfère.
C’est sans regrets que j’ai rompu les rênes
Et renoncé à la bride et au mors.

Me voilà tombé amoureux d’un faon
Aguicheur et qui écorche l’arabe.
Son front brillant comme le clair de lune
Dissipe les ténèbres de la nuit.
Il n’aime porter chemise en coton
Ni le manteau de poil dur du nomade.
Il est court vêtu sur ses jolies fesses
Avec cependant de très longues manches.
Ses pieds sont chaussés et sous sa tunique
On perçoit l’éclat du riche brocart.
Il part en campagne, il monte à l’assaut,
Décoche la flèche et la javeline.
Au feu du combat il n’est que douceur
Et fait preuve de magnanimité.
En comparaison de garçon ou fille
Je suis ignorant : mais comment confondre
Une chienne en chaleur et qui met bas
Chaque année que Dieu fait, avec celui
Que je vois ainsi à la dérobée :
Plût au ciel qu’il me rendît mon salut !
Je lui laisse voir mes tendres pensées
Et foin du muezzin, et fi de l’imam !

(traduction : Vincent Monteil/Alain Praud)

Abû Nuwâs : qu’as-tu fait de ta jeunesse ?

Le néant rampe en moi, et je meurs membre à membre,
car chaque instant passé a prélevé sa part.
Ma jeunesse m’a fui, sans rien vouloir entendre :
l’obéissance à Dieu ne m’était qu’une hart.
Qu’ai-je donc fait, dis-moi, de ma jeunesse tendre,
consacrée au plaisir chaque jour, chaque nuit ?
Les méfaits qu’il se peut je les ai tous commis.
Pardonne-moi mon Dieu je t’écoute et je tremble.

(traduction : Vincent Monteil)

Dhabya Khamis : Langue secrète

La peau de la femme rêve à celui qui la lèche
Sa chevelure rêve à la main qui la démêle.
Sa main rêve à la sueur nichée au creux de l’autre main
Ses deux lèvres rêvent à l’ardeur du baiser
Ses deux genoux rêvent à deux baisers différents
Le téton rêve d’un ardent téteur de sein
Le cou rêve à celui qui l’embrasse avec une tendresse douloureuse
Le corps rêve à celui qui l’étreint sans répit
Le coeur rêve que ses battements conversent avec un autre coeur
L’esprit rêve à celui qui l’héberge
Les deux pieds rêvent de marcher avec cet hôte
Et les deux bras rêvent de le bercer pour l’endormir
Les deux yeux rêvent à une langue secrète qui n’a pas besoin de mots
L’oreille rêve d’entendre son nom dans l’imagination de l’autre
Quand tout est sec, les rivières rêvent d’exubérance.

(traduction : Antoine Jockey)

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