Inactuelles, 17 : Apologie du silence

Comme le vide autorise le plein, le silence permet la musique. Une musique qui ne prendrait pas son essor sur du silence rejoindrait le vaste contingent des bruits, dont le chaos harmonique et la monotone discordance offensent l’oreille avant de la détruire. On ne connaît que trop ce vacarme colonisateur, à la lettre impérialiste, univoque, arrogant, massif, sans interstices.

Le vrai silence est celui de Hiroshima le 6 août 1945, à 8h20. Qui survit dans ce silence, littéralement de mort, a envie de mourir. Mais le silence dont je parle, celui que tous nous allons rechercher comme des assoiffés à mesure que l’habitation humaine monstrueusement s’urbanise, c’est comme le bonheur pour Socrate sitôt délivré de ses chaînes : un silence relatif, palpitant, peuplé encore, une ombre douce d’avant ou d’après la musique. A-t-on assez dit que le silence qui suit Mozart est encore du Mozart… Mais c’est vrai aussi bien de Boulez (Dialogue de l’ombre double), de Glass (Einstein on the beach), de Dusapin (Medeamaterial), de Stan Getz à Marciac un an avant sa mort, cette stupeur extatique après les dernières notes, et que dire des minutes qui succèdent à trois heures de Keith Jarrett ?

J’aime ainsi écrire à l’ombre des cocotiers de la plage de Grande-Anse, assis sur un banc de pierre, l’ouïe caressée par le puissant ressac de l’Océan Indien et la rumeur débonnaire des familles qui festoient, ce jeudi de l’Ascension, ou dans la chaleur éblouissante de Noël. C’est là que j’ai commencé cette note, et je la poursuis dans une salle du Conservatoire de Saint-Pierre, avec en fond les mélopées ponctuées de pas sonores de la danse indienne bharatanatyam, et plus loin, insituables, les ruissellements chromatiques d’un saxophone ; ici et là des éclats de conversations, un rire d’enfant dans la lumière éclatante, propice, de ce commencement d’hiver austral.

Quand je vivais dans les Pyrénées je n’écrivais que la nuit, l’hiver dans le chuintement du feu de hêtre, l’été avec la musique lointaine d’une fête, les cris tout proches d’un moyen-duc. Pour des urbains de passage, des touristes, des parents, c’était trop de silence, cette harmonie inconnue ou bien oubliée les angoissait et troublait leur sommeil. Je parle souvent de l’Inde dans ces notes, et j’y reviendrai plus à loisir. Là-bas le contraste est encore plus grand entre la paix des campagnes et le tumulte infernal des villes ; à ce point que le jour de mon retour, assis à la terrasse d’un café proche du Luxembourg, je surpris mes amis en m’étonnant de ce silence retrouvé – il devait être 18 heures,

La rue assourdissante autour de moi hurlait…

mais je n’entendais presque rien : à Delhi la conduite ne se conçoit qu’ avertisseur bloqué.

Après cela et comme au temps de Shah Jahan le Kashmîr était un havre de fraîcheur et de paix, le lac Dal où les montagnes se mirent à l’identique, les après-midi à observer le manège d’un martin-pêcheur, ou bien plus haut celui des singes dans les derniers sapins avant les alpages d’altitude – mais on est là à 3000m, et de ce vert balcon semé d’exquises fleurs naines il ne reste qu’à contempler, un peu essoufflé, les fortifications nappées de sucre glace, encore si lointaines, du Nanga Parbat.
Souvent cependant, aux plus modestes altitudes de la vieille Europe, j’allais seul en virées de huit ou dix heures, entre roches nues et lacs glacés, immuables et sombres miroirs, lieux où je savais ne trouver personne, où le discours rocailleux d’un torrent, là derrière, sous les sautes du vent, aidait à s’orienter.  » Viens dans l’Ouvert, ami… » murmurait Hölderlin, et seul le sifflement strident d’une marmotte alertée me ramenait aux contingences de ma condition et du sol inégal.

J’ ouvre au hasard – mais il n’y a pas de hasard – les poèmes de Georg Trakl, et voici,

Vollkommen ist die Stille dieses goldenen Tags

Il est parfait le silence de ce jour doré… Et feuilletant en amont comme en aval de ces vers on se rend compte que le silence est partout. Le silence est violent dans la pierre. O qu’en silence brûlait la lumière. Le voyageur entre en silence – et le commentaire fameux de Heidegger sur ce dernier poème ( « Un soir d’hiver » ) :

La parole parle comme recueil où sonne le silence. ( Acheminement vers la parole )

Je ne suis pas sûr de toujours bien comprendre Heidegger. Mais il me semble qu’ici il est fort clair . La parole ne se contente pas d’accueillir le silence, de lui faire une place à sa table ; elle le recueille comme un frère dans le besoin, un enfant abandonné. Et, inséparablement, elle recueille ce silence dont elle est assoiffée, comme une eau de pluie dans des mains en coupe. Autant le silence a besoin de la parole pour ne pas être que suspens, froid repli, autant la parole se nourrit de lui comme de ce fameux supplément d’âme sans lequel l’âme ne serait pas. Le silence dans les interstices de la parole s’insinue et nourrit ce qui en elle sans lui dépérirait, cet avis justement que dans la parole il y a de l’être et pas seulement du discours (logos) – cet avis que dans la parole poétique l’être se manifeste à gorge déployée, pour ainsi dire en confiance. Si le logos n’est que mensonge (efficace dans le meilleur des cas – le politique – mais mensonge), le silence est ce qui insinue la vraie vie dans la parole, en tant qu’elle est il-logique, réfractaire au seul logos. C’est cela que j’appelle poésie, cette forte parole-là.

Et c’est cette qualité de silence que je recherche : un silence nourricier de la parole, qui la nimbe et l’aide à se déployer ; car de naissance la parole est pauvre et infirme, elle est boiteuse et aptère tant que de l’être en elle n’a pas su s’insinuer. Croyez-vous que je me sois égaré loin de mes rochers et de mes lacs ? Le poème est d’abord adhésion au monde, en tant que ce monde n’est ni vide ni plein, mais dialectique ; ou pour mieux dire avec Guillevic, le poème est « vibration de la matière »… Lucrèce lui-même en a le sifflet coupé. Et pourtant c’est bien cela. Il faut se faire à cette idée que le lien repris/rompu entre parole et silence est une affaire matérielle. Comme l’être gîte dans le boson W, dans les quarks impalpables, et plus loin encore peut-être, le silence qui advient à la parole et qui l’exhausse en poésie est affaire matérielle. Si matérielle même que Heidegger, on l’oublie souvent, proclame l’antériorité (poétique) de la parole mortelle (celle de vous et moi) sur le poème :

 » La poésie proprement dite n’est jamais seulement un mode (Melos) plus haut de la langue quotidienne. Au contraire, c’est bien plutôt le discours de tous les jours qui est un poème ayant échappé, et pour cette raison un poème épuisé dans l’usure, duquel à peine encore se fait entendre un appel. »

Voilà qui complète Claudel, ou le remet à sa place, c’est selon. Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont pas les mêmes, parce que les mots de tous les jours sont un poème ayant échappé : comment mieux dire qu’il n’y a pas quelque part une quelconque Essence Poétique, mais que le poème est en nous, matériellement, prosaïquement, seulement nous le laissons trop souvent s’échapper, nous ne savons pas lui mesurer la portion de silence qui va faire de cette parole échappée un Dit de Dante, de Verlaine, de Trakl, de Jaccottet. Ou de vous qui me lisez.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Inactuelles, 17 : Apologie du silence

  1. Voilà un article que je devrais republier chaque année. D’abord parce que c’est le fond de ma pensée, qui ne change pas et ne changera plus. Et puis parce que ce silence dont je parle, un silence vif et peuplé, le contraire du silence de mort – ce silence nous est refusé et de plus en plus par le bruit insensé de nos semblables, qui couvre désormais tous les autres bruits et sons de la nature. Près des villes les oiseaux se taisent, les reptiles, même les insectes si bavards pourtant. Quand il n’y aura plus de lieux de silence qu’en haute montagne, dans les déserts et sur la banquise, nous saurons que notre espèce touche à sa fin.

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