Inactuelles , 5 : Polanski, l’affaire (reviens, Kant !)

        Autres temps, autres moeurs.  Quand  éclata  en 1977  « l’affaire Polanski »  (pas si fort que cela, à vrai dire  – peut-être que nous lisions moins les journaux, ou que nous en lisions d’autres) le réalisateur ne m’était connu pour l’essentiel que par deux films parodiques, le second assez inquiétant tout de même :  Le Bal des vampires ,  Rosemary’s baby .  Et aussi, déjà, par un fait-divers comme on dit, atrocement spectaculaire,  le massacre de sa femme enceinte Sharon Tate  par un dément qui (déjà) entendait faire le ménage et triompher la morale (pardon pour cette figure hardie) dans l’univers décadent d’Hollywood et Beverley Hills .  On avait pu se demander alors comment Polanski avait fait pour survivre à cela, les invités égorgés, l’épouse éventrée, les  murs badigeonnés de sang.  Son oeuvre ultérieure témoigne dans sa puissance et sa diversité, de  Tess au Pianiste , de cette  résilience  :  un grand artiste survit à tout parce que  sa vie est ailleurs.

        Mais cela n’a que peu à voir avec   l’affaire.  Ce qui trouble dans cette histoire – encore,  après tant d’années – c’est un glissement et un brouillage de tous les repères moraux, une espèce de flou sociétal et atemporel comme dans les clichés de David Hamilton.   Une gamine de  13 ans qui en paraît 16  (certes pas 25, comme l’a dit imprudemment BHL) , et qui pose dénudée pour un magazine  masculin  (Vogue Homme) ,  lequel se prend sans doute pour Playboy (succès déjà planétaire et jamais démenti depuis) ; en cela encouragée et accompagnée par sa mère – laquelle, au lieu de rester pour la protéger ou au moins l’avoir à portée de regard,  la laisse en cette compagnie de confiance, photographes, acteurs, parasites qui traînent toujours,  dans la villa de Jack Nicholson (absent). Qui est responsable, de qui, de quoi, en cas de problème, qui se porte garant, qui  assure à tous les sens du mot ? Mystère, et question bien déplacée vu l’époque et le lieu, pour ne pas dire ridicule. Que fait là Roman Polanski, à quel titre, invité par qui, question sans objet .  Comment se croit-il autorisé  à 45 ans  (mais en eût-il 25  que cela ne fait rien à l’affaire) à proposer à cette enfant un hypnotique à la mode, puis davantage, à ne pas tenir compte de ses refus, à lui imposer, sans violence physique mais par la force de son ascendant sur elle, deux rapports sexuels successifs et d’une brièveté plus compulsive qu’érotique ? Au même moment, à Toulouse, un peintre de 48 ans était condamné à 7 années de prison pour avoir entretenu une liaison , accompagnée de drogues, avec une fille de 14 ans, elle consentante et bien davantage, mais trahie par son journal intime.  Et concomitamment Gabriel Matzneff, écrivain oublié mais alors très lancé comme eût dit Mme Verdurin , publiait avec une complaisance exhibitionniste (il appelait ça hédonisme), et sans être inquiété d’aucune manière, volume après volume, le récit détaillé de ses, disons, amours avec des lycéennes, voire des collégiennes, toutes plus délurées les unes que les autres et assoiffées d’expériences nouvelles… Matzneff se réclamait de Montherlant,  de qui il dispersa les cendres disait-il sur le Forum de Rome  (et j’y ai pensé chaque fois que j’y fus, cherchant entre les pavés, malgré moi),  lequel  Montherlant se réclamait…des Grecs , mais surtout pour les garçons, lui. C’était un autre monde, pas si éloigné pourtant, et quand on sonde par carottage, comme on le fait pour les glaces de l’Antarctique  et afin justement d’y retrouver le climat des temps révolus, le passé de tel ou tel homme public, on ne manque pas de trouver des expériences de cet ordre. Non seulement on ne vérifiait pas l’âge de ses partenaires, mais on n’en voulait rien savoir, l’époque voulait la transgression, jouissez sans entraves, que cent fleurs s’épanouissent –  et ce climat ne manquait pas de séduire les adolescentes elles-mêmes. Il n’y aurait plus de rosières.

            Mais dans le même temps et les mêmes lieux,  significativement sur l’autre face de l’Amérique (la puritaine),  les Cerbères de la Vertu  ont su se manifester en temps utile  (en condamnant Polanski à une peine modérée assortie d’un de ces marchandages, financiers entre autres, exotiques pour nous), et aussi intempestivement semble-t-il, avec un juge qui se dédit sous la pression de la vox populi, qui prétend rejuger la chose jugée dans le but avoué d’annuler une peine accomplie pour la remplacer par une autre plus lourde, bien plus, pour se payer un de ces arrogants d’Hollywood qui se croient au-dessus des lois et de la morale, et un petit juif polack en plus, on n’est jamais trop sévère avec ces gens-là, tous coupables.  La victime, mariée puis mère de famille, accablée par la curiosité salace d’ une meute de hyènes dactylographes, a beau clamer sur tous les tons et les toits qu’elle retire sa plainte, que l’arrangement financier (on a parlé de 500 000 dollars) efface tout, que le temps a passé, qu’elle aimerait bien qu’ on la laisse en paix… Rien n’y fait, et ni la mort du juge vindicatif, remplacé par un autre, plus jeune mais plus rigide encore. La Justice, c’est comme ailleurs le Parti, on peut changer de ligne autant qu’on veut, la Ligne est toujours juste, les masses ont toujours raison, et mêmement leur avant-garde, leurs interprètes inspirés et incorruptibles. L’intérêt des victimes compte peu puisque c’est la Vengeance divine, comme dans un tableau célèbre, qui poursuit le Crime, à jamais, sans prescription aucune.  Dût-on passer derechef sur le corps de la femme qui implore qu’on arrête le film, et surtout qu’on arrête de le rembobiner à 1977.  Le détournement de mineure requalifié, après le jugement et l’exécution de la peine, en viol sur mineure, imprescriptible selon la loi californienne,  cela signifie que Polanski est assimilé à un nazi inculpé de crime contre l’humanité ;  mieux même et impossible selon le droit international , cela reviendrait à rejuger des criminels nazis déjà jugés en 1948 ou 1950 par des tribunaux trop cléments, et ayant purgé leur peine, en requalifiant l’inculpation pour que la peine soit perpétuelle.

         Il ne s’agit pas ici de rappeler que Roman Polanski est un grand cinéaste : il l’est,  un des plus grands réalisateurs  français d’aujourd’hui. Et ce n’est nullement ce qui devrait lui valoir dispense de peine et oubli des offenses. Plus grave même peut-être, en tout cas moralement, que le viol, est le fait qu’il n’ait jamais cherché à reprendre contact avec sa victime devenue sa meilleure alliée sinon avocate.  Mais cette ingratitude aussi peut être comprise : comme elle et plus encore, il ne veut plus entendre parler de cette affaire qu’il estime jugée et expiée. Confusion des sentiments, imbroglio des passions – toutes tristes -,  absurde  relativisme des cultures, traditions, législations, mégalomanie de prétendre abolir le Temps en décrétant un éternel présent dans lequel une justice immuable décréterait des peines éternelles :  on ne voit plus très bien ce que le gouverneur  Schwarzenegger  (qui fut, dit-on, quelque chose au cinéma)  pourrait encore reprocher  aux extrémistes de l’islam (l’extrémisme chrétien ne le dérange déjà pas beaucoup) . Les repères éthiques sont tellement brouillés que  toute  position  sur l’affaire  risque de se voir assimiler à une posture – illégitime donc, et par là intenable .  On avancera tout de même qu’en  se plaçant de la sorte au-dessus du Temps il va falloir se résoudre à brûler les toiles de Gauguin, touriste sexuel et pédophile notoire , et les mémoires de Casanova ( Histoire de ma vie) qui font un éloge effronté des jeunes personnes de 14 ans,  surtout déguisées en garçons . Et quelques opuscules de Gide et consorts. Sans parler de Sade qui est maintenant dans la Pléiade,  donc en odeur de sainteté littéraire ( pour Genet c’est le cas depuis longtemps).
        On se souvient qu’un exact contemporain de Sade,  Emmanuel Kant,  avançait ceci  ( Fondements de la métaphysique des moeurs ,  1785) qui me semble-t-il n’a pas pris une ride :  « Les êtres raisonnables sont appelés des personnes parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut être employé simplement comme moyen, quelque chose qui, par suite, limite d’autant toute faculté d’agir comme bon me semble, et qui est un objet de respect. » Soit dit avec la politesse distante et poudrée, le jarret sec d’un célibataire de Prusse orientale. Mais tout y est, et il y en a pour tout le monde. Servez-vous, c’est gratuit. Et si l’on est rebuté par d’aussi austères lectures, on se souviendra aussi de l’aimable, du si policé jusque dans la polémique Roland Barthes, dont les  Fragments d’un discours amoureux  paraissaient justement en 1977.  Où trouverons – nous un port dans la morale ? demandait Nietzsche.  Là peut-être,  provisoirement.

Alain PRAUD

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