De Mozart, de Rossini, du Caravage, et de Pablo Pavon

      Sans faire de phrases, on dira de Pablo Pavon qu’il est un « vrai » chef (de choeur, d’orchestre) :  exigeant  (très), mais surtout porteur d’une lecture des oeuvres  – souvent d’une vision –  et capable de la faire partager à ses interprètes.  En concert, sa direction énergique fait penser à Toscanini ou Ozawa   (en répétition, certaines de ses colères font presque revivre le premier nommé) ;  en tout cas c’est une représentation tumultueuse du Requiem de Verdi, avec syncope de la soprano soliste,  qui m’a incité à devenir choriste à mon tour, sur le tard donc. Et il ne se passe pas une répétition sans que nous n’apprenions quelque chose, de décisif souvent.

      En 2008 pourtant il n’est pas parvenu à  obtenir de nous tout ce qu’il recherchait dans la monumentale Messe en Ut mineur de Mozart  –  comme Simon Pierre nous n’avons pas su marcher sur l’eau.  Et cependant, même ainsi… (voir plus loin). Il y eut ensuite la  Petite messe solennelle  de Rossini , le Gloria de Vivaldi , le Stabat Mater de Pergolèse  ;  et maintenant c’est l’empoignade avec le Stabat Mater de Rossini.
      Comme nous avons progressé plus vite qu’espéré,  le chef est passé à d’autres exigences : il s’agit maintenant de la couleur.  Non qu’il n’en parlait pas avant ; mais désormais c’est une priorité. La couleur peut changer, et souvent, au cours d’un mouvement ou numéro de l’oeuvre, c’est particulièrement vrai de Rossini,  et davantage encore de l’intense n° 9, pour choeur a capella, du Stabat : Quando corpus morietur.  Trouvant que nous chantions trop clair, Pablo a demandé une couleur plus dramatique et plus sombre, « comme le rouge du Caravage », évoquant de la voix et du geste ce qui semblait être la Mise au Tombeau du Vatican . Dans ce tableau célèbre le regard est appelé à descendre selon une diagonale, de droite à gauche, le long du groupe formé par la jeune femme aux bras levés, la Vierge âgée et Marie-Madeleine en pleurs, jusqu’au trio massif et terriblement réaliste formé par Jean, Nicodème (qui rappelle étrangement Anthony Quinn), et le Christ puissant, charpenté, mais cadavre, qu’ils retiennent plus qu’ils ne le soutiennent, et dont le poids de mort semble devoir les emporter, avec le groupe entier, dans la tombe invisible. L’éclairage latéral, comme venu de l’au-delà, est capté et renvoyé au spectateur par la nudité blafarde de ce corps trop humain que Nicodème étreint au pli des genoux, et que Jean peine à soutenir au point qu’annonçant involontairement le geste de Thomas il rouvre des doigts de sa main droite la plaie faite par la lance du soldat.
      Mais où du rouge? Les seules couleurs de cette sombre scène sont la terre ocre et brûlée du sarrau de Nicodème, et…plein centre, l’éclat d’hémoglobine de la cape élégamment jetée sur l’épaule gauche de Jean (Jean est toujours élégant) ; du sang déjà éteint pourtant, en voie de coaguler – c’est plus vrai encore de la partie qui traîne sur le sol, entre les pieds nus, veinés, calleux – et sales, forcément – de Nicodème.  Dans tout l’oeuvre peint du Caravage on cherche vainement le bleu ciel, le jaune d’or, le rose, le violet ; on trouve du vert ici ou là, mais poudreux, ou de mousse déjà ancienne (la robe de Jean) ; et des ocres surtout, avec toute la gamme des terres de Sienne ;  et certes oui des rouges, combien de rouges, tous les rouges qu’on veut. Mais sauf exception –  pourpre du manteau de saint Jérôme, garance de la Madeleine en extase – ce sont des rouges fanés, éteints, assombris de noir. Bien plus éloquents à cet égard que dans la Mise au tombeau sont les rouges de la Mort de la Vierge (Louvre), du Sacrifice d’Abraham (Offices) ; et par-dessus tout la cape de la Salomé au regard halluciné de Madrid, comme imbibée du sang du Baptiste ; et le sang véritable qui se répand de la gorge tranchée du même  (Cathédrale de La Valette, Malte), dans lequel  Caravage trempe son pinceau pour signer.
      Ce rouge est bien celui du sang, mais du sang de blessures incurables : c’est le sang des morts, inamendable, irrémédiable. Ce sang qui faisait scandale du vivant du peintre, bien plus que ses éclairages révolutionnaires ou la crudité populacière des visages et des corps. Ce sang dont il (se) signe depuis l’exil pour cause d’homicide justement. Toutes les couleurs du Caravage gravitent autour de celle-là.  L’indication donnée par Pablo était donc plus générique que précise ; elle n’en  était que plus juste. L’avons-nous bien interprétée? Il semble, car le maestro, levant les mains de son piano : « Ah ! c’est autre chose, non ? » Autre chose, oui : comme de passer en un instant du Requiem de Fauré à celui de Berlioz. Ou de Titien au Caravage.

      Un mot encore de Mozart, et de l’efficace de cette musique, même imparfaitement interprétée. Une belle semaine d’octobre 2008, avec Pablo Pavon encore, nous voilà embarqués, une trentaine d’inconscients, pour Madagascar. Objectif : épauler le choeur et l’orchestre (informel : dans ce merveilleux pays de plus de 20 millions d’âmes il n’y a ni conservatoire, ni Opéra, ni salle de concert, ni…) d’ Antananarivo dans l’interprétation de la Messe en Ut. Les solistes malgaches sont issus du choeur:  mécaniciens ou secrétaires, ils ont de belles voix, apprennent vite. Le concert se déroule sur un fil de rasoir, et dans le redoutable Qui tollis à 8 voix on doit se raccrocher aux branches pour ne pas sombrer. Mais le public est aux anges.
      Le lendemain dimanche, dernier jour, Mozart va vivre post mortem une autre (més)aventure. Une douzaine d’entre nous sont hébergés au sommet de la colline d’Ambohipo, dans un couvent où le seul homme est un gardien de nuit qui fait les cent pas dans la cour, sabre au clair  (il n’a pas de fourreau, pas non plus les clés…les freudiens apprécieront). Les religieuses nous voyant rentrer tard de répétitions, sont devenues curieuses : vous chantez ? et quoi donc ? Ebahissement : une messe ? Elles nous prenaient pour un groupe folklorique. De Mozart ou d’un autre, qu’importe : il fallait à toute force qu’elles en entendissent un peu, de messe, ce dimanche.  On se réunit, on débat. Mission impossible. Ce Mozart-là, sans chef, a capella, deux sopranos à terre pour cause d’amibiase, restaient trois sopranos, trois alti, deux ténors, une basse frappée d’angine (Christian, héroïque). Et une flûte à bec pour donner le la. Eliminés les numéros à double choeur, on conserve la première partie du Kyrie, l’électrique Gloria, ce qu’on pourra du galopant Cum Sancto Spiritu… On se signe, y compris les athées, comme font les toreros et les footballeurs (brésiliens) . Et le jour dit on y va, fatigués du concert de la veille, sommaire mise en voix, 10h du matin. Chapelle comble, toutes les moniales sont là, et toutes les novices. Silence impressionnant. Puis tout se passe comme en songe. Nous nous perdons deux fois dans la grande fugue, mais ça n’a visiblement aucune importance : Continuez ! crient les soeurs. Nous ajoutons l’Agnus Dei  avec tout le coeur qui nous reste, et comme grisés par les volutes d’un encens imaginaire. Puis c’est l’enthousiasme. A leur tour elles entonnent des cantiques malgaches, frappant dans leurs mains, dansant dans l’allée centrale. Puis les congratulations, interminables. La plus âgée, aveugle, répète « merci, merci ». Une jeune détourne les yeux comme égarée : « Jamais entendu une musique comme ça ». Une de celles qui font office de supérieures me regarde, elle, bien droit : « Vous êtes catholique ! » Ce n’est pas une question, mais elle attend la réponse, et comme je ne sais que répondre, la surprise se lit sur son visage ridé et jovial. Comment peut-on chanter cela si l’on n’est pas catholique ? Mozart avait encore frappé. Ce type est capable de tout.

( A propos de Pablo Pavon : voir aussi Inactuelles, 8 : De Guillaume à Pablo, décembre 2010 )

Alain PRAUD

4 commentaires sur “De Mozart, de Rossini, du Caravage, et de Pablo Pavon

  1. Captivant, aussi bien l’analyse du tableau que le récit de cette aventure chorale, on a envie de dire : la suite ! Sans rire, je suis certaine que tu en aurais à raconter, et avec un style aussi vivant, …

    La couleur : ah oui, si importante et éloquente, partout. même où on ne l’attend pas…
    Souvent, après les premières semaines à découvrir et à apprendre à connaître mes classes, je me surprends à les envisager comme des palettes de peintre ; il y a des classes colorées – sommes de personnalités fortes et différentes, d’élèves vifs, la parole facile, qui séduisent rapidement et sont prometteuses ; et puis des classes monochromes – d’un niveau souvent inférieur mais plus homogènes et qui à la longue, curieusement, finissent par être mes préférées…
    Lorsque je les regarde travailler, je vois leurs couleurs et j’aime bien ça, mes classes-tableaux ; et lorsque je repense à d’anciens élèves ou à d’anciennes classes, crois-moi si tu veux, mais je les revois bien à leur place dans leur tableau, coloré ou monochrome, et ça me donne une nouvelle occasion d’être nostalgique…

    Lod

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  2. Parfois je me suis dit, comme l’autre : moi aussi je suis peintre. Mais non. Toi oui. Tu vois le monde picturalement, comme (c’est si rare) je le vois poétiquement ( dichterisch ). Les artistes sont des gens qui voient le monde à travers des filtres. Mon ami peintre de Toulouse, André Lafargue, voyait des couleurs que je ne voyais pas (sa palette graphique était dix fois plus riche, et surtout précise, que la mienne).
    De même, j’ai compris que je ne serais jamais violoniste quand mon maître Muccioli, après m’avoir fait recommencer un trait un peu difficile, m’a soudain félicité…alors que je n’entendais pas la différence. Aujourd’hui curieusement mon oreille est plus fine, mais celui qui veut entendre dans une phrase de Rossini un rouge du Caravage, c’est lui l’artiste, car il a une autre oreille que moi. Surtout que ce qu’il veut, il l’obtient. Maintenant nous saurons comment « assombrir » une phrase musicale : c’est technique (le voile du palais) et surtout philosophique (l’intentionnalité). Mais nous ne l’aurions pas trouvé seuls.
    Caravage me scie littéralement : l’expression dégoûtée mais déterminée de Judith égorgeant Holopherne, le désarroi de Salomé, son regard calciné, perdu, aussi mort que la tête qu’on lui présente ; et la tronche de Thomas, son doigt dans la plaie, bien davantage qu’ébahi : idiot définitif. T’avais qu’à y croire avant ! crie de partout la lumière ocre, fade, écoeurante. Je suis prêt à soutenir que de ce tableau Dieu (le vrai, le père) est absent absolument. C’est du Bacon. On est seul dans la couleur et que faire avec ça ? Tu dois te poser tous les jours cette question. T’avais qu’à pas faire artiste.

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  3. J’ ai beaucoup aimé « De Mozart, de Rossini, du Caravage et de Pablo Pavon ». Le passage à Madagascar m’ à en même temps amusée et émue. J’ imagine trés bien les soeurs en train de chanter et l’ambience pendant les concerts. Il n’y a qu’ une chose que je n’ai pas comprise: où trouver du rouge dans de la musique?

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