Au pays de Papouasie, 3 : Apollinaire , Roses guerrières

      ROSES   GUERRIERES

Fête aux lanternes en acier
Qu’il est charmant cet éclairage
Feu d’artifice meurtrier
Mais on s’amuse avec courage

Deux fusants rose éclatement
Comme deux seins que l’on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
Il sut aimer   Quelle épitaphe

Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
Son revolver au cran d’arrêt
Des roses mourir en silence

Roses d’un parc abandonné
Et qu’il cueillit à la fontaine
Au bout du sentier détourné
Où chaque soir il se promène

Il songe aux roses de Sâdi
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d’une hanche

L’air est plein d’un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus pleurent dans leur vol
La mort amoureuse des roses

     Automne 1914 :  Apollinaire, toujours apatride, songe à s’engager.  La procédure de naturalisation traînant en longueur (elle n’aboutira qu’en mars 1916), il a suivi un ami à Nice où il avait vécu à la fin des années 1890. C’est là, sans doute au cours d’une fumerie d’opium chez le commandant du port, qu’il fait la connaissance de Louise de Coligny-Châtillon, 33 ans, divorcée, comtesse et descendante directe de l’amiral de Coligny ; une jeune femme de moeurs très libres, « frivole et déchaînée , imprudente et osée » (A.Rouveyre), qui d’emblée l’intrigue puis le fascine. En décembre elle le rejoint à Nîmes où il suit une formation d’artilleur. De cette liaison brève et frustrante – elle a déjà un amant en titre, artilleur lui aussi – restera pour la postérité une de ces légendes comme les artistes savent en forger, mais avant tout plus de deux cents lettres, souvent accompagnées de poèmes ; certains publiés dans Calligrammes dès 1918, les autres en 1947 seulement sous les titres successifs Ombre de mon   amour, puis Poèmes à Lou. Les lettres, elles, ne paraissent intégralement qu’en 1969 (Lou est morte en 1963).

     « Roses guerrières » est un des derniers poèmes que recevra Lou :  envoi non daté, fin septembre 1915 selon elle. D’abord ponctué jusqu’à la strophe 3 (un point après « silence »), il se terminait par des points de suspension, avant de perdre toute ponctuation dans sa version définitive. Six quatrains d’octosyllabes qui brodent sur le symbole de la rose, déjà célèbre dans la poésie européenne, arabo-persane, indienne ; mais symbole très « apollinarien », quasi obsessionnel dans sa correspondance avec Lou ( « O Lou ma rose atroce », 6 avril 1915).  Dans ce poème désenchanté le symbole est ambivalent : lié au corps de la femme, au temps qui fuit, à la guerre (à la mort). Cette ambivalence va nous guider.

Une fête menaçante et menacée  ( la dernière fête )

     Le mot « fête », suscité par l’image quotidienne du feu (d’artifice), ouvre le poème, et par l’entremise de l’image de l’obus qui lui est liée, le parcourt et le referme. Fête d’emblée inquiétante : « acier/meurtrier/courage » la contaminent de violence – fête foraine mais où on peut mourir. Feu d’artifice dont les fusées sont des « fusants »(obus redoutés qui explosent au-dessus des tranchées en les criblant de shrapnels – Genevoix note qu’on ne les entend pas venir), sous le regard indifférent de divinités lointaines et cruelles (« étoiles mi-closes »). A noter, l’évolution de « charmant » (ironique, v.2) à « terrible »(v.21)  ;  de la douceur galante (« deux fusants rose ») à la force obscène (« Les obus pleurent ») ; de « on s’amuse » à « terrible alcool ». Il semble que la fête foraine/galante ait dégénéré.
     Mais le choc du galant et du brutal était présent dès le début dans l’opposition sonore des v.1 et 3 aux v.2 et 4 (même opposition dans la dernière strophe)- les rimes impaires sont masculines, les rimes paires féminines. Et la présence incongrue du mot « éclatement » dans le rose surligné des v.5-6 ;  l’incongruité aussi du v.11, dur comme un grognement. Ainsi la fête a un parfum de mort : le « terrible alcool » qui saoûle sans plaisir est suggéré dès le v.4, vers absurde qui résume la pudeur du soldat (la guerre est rose, il le faut bien) en suggérant le désespoir de l’amant.  Le rose de la fête est à la fois vulgaire, sensuel et violent comme une bave de sang.

La rose , ou les amours mortes  :

     Le mot, adjectif ou substantif, revient avec insistance : 6 fois, sans compter le titre. Il est lié au symbolisme de la Renaissance ( Roman de la Rose , Ronsard…) comme à la poésie arabo-persane ( Hâfiz, Saadi  ), domaines qu’Apollinaire connaît bien. Mais c’est surtout un signe de reconnaissance destiné à Lou :  le mot revient sans cesse dans les lettres d’A. pour désigner diverses parties du corps de la femme (et surtout les seins-obus) ou Lou elle-même : ainsi le poème « LOU MA ROSE » du 2 juin.
     Dans ce poème-ci, c’est d’abord une image violemment sensuelle (v. 5-6) qui mêle les symboles mâle et femelle : image de l’orgasme associée aux préliminaires de l’amour,  attendrissement duv.7  –  il s’agit bien des seins de Lou  (25 mai : « ton nichon adorable qui lève son nez rose ») et même de son caractère : l’impudeur, la provocation –  mais « insolemment » fait entendre « un seul amant », et « bouts » évoque « boutons »(de rose).  Le même attendrissement charnel reparaîtra aux v.19-20 (la fameuse croupe de Lou, « montagneuse » ; photo reçue d’elle et commentée dans la lettre du 4 août 1915).
     Mais ces images-là sont en train de mourir. Le v.8 contient un des rares verbes au passé simple (avec le v.14) d’un poème tout entier au présent ; ce passé simple dit la mort du poète (v.9) qui n’a plus de muse (v.4). « Quelle épitaphe » est chargé d’amertume : le « silence » du v.12 est celui de Lou qui n’écrit plus, ou si peu. Il suscite, par lassitude, l' »indifférence » (v.10) de l’amant, mais cette indifférence est aussi celle de Lou. Ainsi s’explique ce paysage d’ amours mortes : « forêt », « parc abandonné » –  paysage emprunté à la vie quotidienne d’Apollinaire sur le front, mais décoloré par son désenchantement : c’est lui qui est « abandonné » (v.13), « détourné » (v.15) du paradis charnel. Ce parc est un Eden en friche. Et « son revolver au cran d’arrêt » dit sans phrase l’inutilité d’une virilité qui ne trouve plus à s’exercer. Il y a comme de la rage dans ce vers. Et le passé simple « cueillit » évoque un geste mièvre, désormais vain (pétales envoyés dans les lettres).
     Le comble de la tendresse rejoint alors celui de l’ironie :  « Les roses de Sâdi » (v.17), c’est un poème, alors archiconnu, de Marceline Desbordes-Valmore (1860) :

J’ai voulu, ce matin, te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté.  Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée :
Ce soir ma robe encore en est toute embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir…

     Ce poème un peu mièvre, mais subtilement érotique, se charge alors d’allusions lascives partagées avec Lou : le v.17 est en quelque sorte « codé ». Elle comprendra, comme elle comprendra aussi « sa tête se penche »(v.18) et mieux encore « Les obus pleurent » (v.23) qui disent le mâle inutile, et l’amour remplacé par l’onanisme du souvenir.
     On notera que l’obus est une image fréquemment adressée à Lou :  « C’est une bataille de fleurs / Où l’obus est une fleur mâle » (poème, 7 février) ; « Tendres yeux éclatés de l’amante infidèle, / Obus mystérieux… » (poème, 10 avril) ; « Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour » (poème, 22 avril)…
     Ainsi l’obus est non seulement le sexe de l’amant mais le corps de Lou, et Lou elle-même, son nom. Lou est la mort.

La rose, ou l’amour de la mort :

     Le poète aime Lou, le poète aime la guerre (il faut s’y faire : on est en 1915), Lou est la mort même : le poète désormais aime la mort. En novembre 1915 il va vraiment la chercher, versé à sa demande dans l’infanterie, combattant en première ligne, au corps à corps. Cet amour de la guerre est disséminé dans le poème : les v.2 et 4 peuvent aussi être pris à la lettre, les v.5-6 comme une jubilation guerrière (Lou, déesse de la guerre ? Reine des Amazones ? Penthésilée ?) . L’homme d’avant 1914 « prenait d’assaut » une femme ; violence amoureuse, à la limite sado-masochiste. « Sade » est dans « Sâdi »…
    Le « sentier détourné » ne mène-t-il pas au front ? Et « chaque soir » ne dit-il pas l’obstination à s’exposer ?
        Il y a plus, dans un poème du 22 avril, « Choeur des jeunes filles mortes en 1915 » :

                                                       Ceux qui nous aimèrent naguère
                                                        Emportent la rose à la guerre

                                                        O mort mène-nous dans le bois
                                                         Pour retrouver la rose morte

où la rime « naguère / guerre » dit que l’abandon à la guerre est dû à la mort de l’amour.
     On comprend mieux alors l’enthousiasme « patriotique » d’Apollinaire : si Lou s’était vraiment donnée à lui seul, durablement, il ne serait pas parti au front (apatride, rien ne l’y obligeait). C’est Lou, « sa muse avec courage », qui le pousse à l’héroïsme : il veut être plus digne d’elle, comme un chevalier médiéval (plusieurs fois, en vain semble-t-il, il lui demande quelles sont ses « couleurs », celles qu’il doit porter au combat ; d’ailleurs n’est-elle pas noble, et d’une grande famille de guerriers ? Et lui-même se pense apparenté aux anciens rois de Pologne…En tout cas son grand-père, Apollinaire de Kostrowicki, officier dans l’armée russe, avait été blessé au siège de Sébastopol. Voilà qui suffit à vous façonner un imaginaire).
     Mais il y a un revers à cette médaille (bientôt, blessé à son tour, il se verra décerner la Croix de Guerre), et on comprend mieux aussi le v.21, en effet terrible, qui dit à lui seul un univers de meurtre, un ciel de sang où les dieux, les yeux « mi-clos », se taisent et savourent le carnage. Si « alcool » rappelle le livre qui a rendu le poète célèbre  ( et comme Ronsard il répète souvent à Lou qu’elle aussi sera célèbre grâce à lui, surtout s’il meurt – et ne le souhaite-t-il pas ?
      dès le 17 janvier : « C’est pour notre bonheur que je me prépare à la mort »
       et surtout le poème du 30 janvier :

                   Si je mourais là-bas sur le front de l’armée,
              Tu pleurerais un jour, ô Lou, ma bien-aimée.
              Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
              Un obus éclatant sur le front de l’armée,
              Un bel obus semblable aux mimosas en fleur.

– le reste du poème est en corrélation étroite avec celui qui nous occupe, preuve de la profonde unité de l’inspiration d’Apollinaire toute cette année-là  ),  le « terrible alcool », l’eau-de-vie des soldats qui vont à la mort, témoigne d’une angoisse que le dernier vers n’apaise nullement (il est plus rude qu’il n’y paraît).  Il manque d’ailleurs une rime à « rose », mais elle est dans la lettre du 29 avril l’hématidrose, explique-t-il à Lou, c’est la sueur de sang du Christ au Jardin des Oliviers, abandonné de tous dans la nuit noire…

     Ce poème, écrit à la va-vite avec un mauvais crayon sur un bout de carnet entre deux canonnades, comme les autres « poèmes à Lou », mais remanié, déponctué en vue de la publication, est en fait d’une richesse exceptionnelle : c’est à peu près le dernier qu’il lui dédie, et s’il se veut galant et distant, il se donne aussi comme un véritable testament, qui scelle autour du symbole de la rose une série dense et cohérente, que Lou a contribué à catalyser :  déjà le 14 janvier, en pleine extase d’amant comblé,

Les douleurs en passant près de toi se métamorphosent
En une gerbe où fleurit la Merveilleuse Rose

     En une dérision qui est la vie même, Lou la frivole, l’insignifiante, la partouzeuse, venait de marquer « Gui », le poète mûrissant et déjà célèbre, du signe de sa mort : des combats à la trépanation, puis à l’épidémie qui l’emportera, Apollinaire a choisi de mourir dans le Nom de la Rose.

(17 mai)                                           Et je te baise
                                            Sur ton beau sein fait d’une rose et d’une fraise
                                                            Et tu me baises sur le FRONT

(19 mai)   « L’amour aussi est une oeuvre d’art »

    


 

Alain PRAUD

Au pays de Papouasie, 2 : Apollinaire , Crépuscule

                          CREPUSCULE

                                

                                    A   Mademoiselle  Marie  Laurencin

Frôlée par les ombres des morts
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste

    A propos de ce poème, on a tendance à négliger/minimiser l’importance de la dédicace  – en toutes lettres pourtant, ornée d’un emphatique « mademoiselle » comme pour les stars/étoiles, à l’époque surtout actrices, cantatrices ; les femmes-peintres comme Marie étant fort rares (Apollinaire en connaissait une autre au moins, Sonia Delaunay). Certes les allusions à l’univers pictural, un peu mièvre, de Marie, sont nombreuses et bien visibles. Mais il y a, je crois, davantage, un clin d’oeil bien plus intime, et insistant – peut-être gênant pour la dédicataire, qui ne pouvait l’ignorer.
    La liaison d’Apollinaire et de Marie Laurencin a duré de 1907 à juin 1912, mais liaison à éclipses, orageuse, semble-t-il surtout à cause de la jalousie maladive du poète – peut-être aussi d’une libido un peu hors normes, disons emphatique, de sa part. La rupture définitive va beaucoup l’affecter, d’autant que Marie épousera en 1914 un peintre allemand. Apollinaire qui avait déménagé à Auteuil en 1909 (allusion dans « Zone ») pour se rapprocher d’elle, s’installe le 1er janvier 1913 au 202 boulevard St Germain, qui sera son dernier domicile ; il y accroche au-dessus de son lit, bien en évidence, Réunion à la campagne (1909), un tableau où Marie l’a représenté au centre d’une assemblée , elle à ses côtés, avec Picasso, Gertrude Stein…

    Le titre évoque un état indécis entre  jour et nuit, vie et mort, ciel et enfer (les limbes, ce seuil, limes, où Dante rencontre Virgile, son guide d’Enfer et de Purgatoire). C’est aussi l’idée d’un monde décadent, « fin de siècle », avec ses personnages qui ne sont que masques. Et bergamasques : le contexte culturel précis des Fêtes galantes de Verlaine mises en musique par Fauré et Debussy (« Clair de lune » surtout, tout en fluidité harmonique et rythmique) – musique brumeuse, ennuagée, « soluble dans l’air » (Verlaine) : celle de Fauré, Lekeu, Chausson, du jeune Debussy. Et en remontant le temps comme Verlaine le suggère, les personnages de Watteau, de Fragonard, une comedia dell’arte à la française ( L’Arlequine  était déjà une pièce pour clavecin de Couperin).
    Paradoxalement (en apparence : ainsi font souvent les paradoxes), cette fluidité, ce bougé, cette indécision des formes, comme on voudra, donne lieu à un poème d’une puissante unité : non une « succession de visions », mais un faisceau cohérent. Et d’ailleurs, sur le plan de la forme pure, Apollinaire s’accorde peu de libertés : octosyllabes stricts (une licence au v.12), cinq quatrains disposés symétriquement quant aux rimes, du moins cette symétrie étrange : embrassées/plates/croisées/embrassées/plates…

La tzigane savait d’avance
Nos deux vies barrées par les nuits

sens possible de ces étranges rimes croisées.

     L’ouverture est d’une sensualité prenante –  assurément les plus beaux vers du poème. Système d’échos complexes, bien au-delà des rimes (échos de toujours, elles) :flée/morts, ombres/herbe,  s’exténue (sexe-t’es nue)/s’est mise nue, morts/mise/mire, dans l’étang…charlatan,etc. Apollinaire est encore du XIXème siècle : la cohérence sonore, le pack phonétique ont pour lui un sens et puissant (il est le dernier).
   « L’arlequine », même présente ailleurs, est un être de pur fantasme – de fantaisie, comme on disait au XVIème, siècle bien connu du poète bibliophile. La rime potentielle, « coquine », serait cohérente avec tout un environnement érotique : frôlée/s’exténue/nue/son corps (« l’étang » évoque déjà « lait » du v.8). Contiguïté affirmée du désir et de la mort : non seulement le premier vers, »virgilien », mais l’allusion claire à Narcisse. Arlequine, la coquine, n’aime que son corps – elle est « morte pour moi », tout au moins c’est ce que je voudrais qu’on entende (mais pas elle, surtout).
    Le poème pourrait s’arrêter là , mais ce quatrain, chargé de matière, engendre tout le réseau : et d’abord la parade cauchemardesque des quatrains 2, 3 et 4. Il n’y a qu’un seul acteur  mais à double face : « charlatan crépusculaire », « arlequin blême », comme les deux faces, tragique et dérisoire, de la comédie de l’amour. Le menteur fanfaron, ou l’amoureux trahi (arlequin blême = Pierrot?), sont inséparables : le premier « vante les tours que l’on va faire » (lui? ou l’autre?), le second se livre à une acrobatie ambiguë voire scabreuse :

« décrocher une étoile », c’est accomplir l’impossible (cf. décrocher la lune : absente, mais dispersée en éclats dans tout le poème); mais on disait déjà « tirer le  gros lot, la plus belle femme  » : ( rappel : « voir la lune »= faire l’amour).
« il la manie à bras tendu » : vers littéralement pauvre, qui ne se justifie que par son double sens d’érotisme brutal, voire porno – Apollinaire pornographe de talent (c’est bien en 1907, année où il publie Les onze mille verges, qu’il rencontre Marie) – à propos de cette expression, voir la lettre à Lou du 8 janvier 1915 ; et à la même mais à propos de Marie, la lettre du 13 janvier 1915 : « Marie L., ravissamment faite, un des plus gros derrières du monde et que je transperçais avec un âcre plaisir. Elle n’est pas plus que du crottin ».
    Ces deux figures unifiées aussi par leur décoloration laiteuse : très possible allusion à la masturbation aux vers 7-8 ; et métaphore filée aux vers 14, 15-16, 17, 20… (Dans toute la correspondance d’Apollinaire sont brandis simultanément une menace onaniste et un vigoureux interdit du « faire menotte » au féminin).
    Quoi qu’il en soit , cet Eros-là est triste et torturé : les spectateurs (les voyeurs) appartiennent aux forces obscures. Fées et enchanteurs sont des constantes de l’univers d’Apollinaire : l’amour est du domaine de la magie, la femme est du côté du Mal fascinant (l’arlequine/la Lorelei). Quant au pendu, il allie l’Eros macabre (il éjacule en mourant, et de son sperme naît la mandragore, plante magique et vénéneuse) au thème du suicide : les cymbales sont l’instrument dionysiaque du faire-savoir, elles sursignifient le chantage au suicide par pendaison, l’orgasme total une fois pour toutes puisque la masturbation en pensant et ressassant l’arlequine, une bonne fois ça suffit.

   Alors il ne manque plus que le bouquet final, avec au moins trois figures de l’Eros, que vient sublimer et justifier le couronnement de l’Art.
   Ainsi le « bel enfant » pourrait bien figurer l’Amour, « aveugle » justement par tradition – mais par une cruelle dérision métonymique c’est l’amoureux qui est aveugle. Exemple parfait du vers à double sens – mais non triple : il est excessif de considérer, comme on a pu le lire sous la plume d’adolescentes déjà en train de fondre, qu’Apollinaire souhaite un enfant de Marie, et lui envoie un message en ce sens (ah, que de messages est censée véhiculer la poésie…entreprise sans doute de pigeons-voyageurs).
   Mais voici l’inaccessible figure maternelle, essentiellement transitoire (elle « passe »), compliquée d’une métaphore de la femme occupée de ses amants et qui refuse de voir la détresse du seul véritable amoureux – noter « ses faons » et non « son faon » qui seul permettrait une rime correcte… Et quant à la figure sur laquelle se clôt le poème, elle est particulièrement grandiloquente, tout en restant efficace : la tristesse du nain exprime sa frustration devant la puissance (virile) de l’amour, toujours recommencé, que rien de terrestre ne peut atteindre. Alors ressurgit l’arlequin, dans une sorte d’érection cosmique (trismégiste : trois fois très grand) qui se sublime en art : un poème.

Alain PRAUD

Au pays de Papouasie : Apollinaire , Nuit rhénane

      Une belle Minerve est l’enfant de ma tête… Comme souvent le poème est sorti tout armé d’une banale anecdote . Que cela soit arrivé ou non, et qu’importe, on imagine Gui, ou Kostro, en tout cas pas encore Apollinaire, attablé au bord du Rhin dans une auberge conviviale où il se sent bien, le verre à la main, environné d’accortes et robustes serveuses blondes.  Un batelier passe sur le fleuve en chantant une légende familière, à moins que cet air ne retentisse dans la guinguette elle-même. Peu à peu l’ivresse gagne les convives et semble même contaminer le paysage entier,

                          Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

L’anaphore peut marquer le balbutiement et la vision double occasionnés par l’alcool, mais aussi l’enthousiasme lyrique-dionysiaque ( « mirent » est justement le miroir de « riment » –  se mirent…à quoi ? sinon à rimer – les vignes du Seigneur sont impénétrables ), tandis que l’assonance saturée en [in/i] crée une stridence presque douloureuse. Le malaise augmente d’ailleurs jusqu’au point où le poème se brise sur un vers orphelin (13, comme par hasard); comme si, après un crescendo de plus en plus endiablé, le réel tyrannique reprenait ses droits sans crier gare.

         Mais il faut dépasser bien vite cet aspect anecdotique et trivial : le poète n’est pas ivre en écrivant, pas davantage que Verlaine ciselant L’espoir luit comme un brin de paille… ou Tao Yuan Ming dans sa série  Buvant du vin  (que je traduis tout de même Etat d’ivresse – à venir sur ce blog) . En réalité ce poème est un flamboiement concerté de couleurs dorées et de sonorités cuivrées, véritable symphonie allemande composée par un apatride, le plus français des poètes de l’époque : avec une allusion transparente à  L’Or du Rhin de Richard Wagner, dont le prélude évoque la création du monde au moyen d’une batterie de cors d’harmonie. Tout l’imaginaire romantique allemand est ici mobilisé et en particulier les légendes associées à Loreley, figure féminine fascinante et quelque peu diablesse, femme fatale comme Apollinaire les aime , du moins le prétend-il (Annie Playden n’a pas le profil, ni Marie Laurencin, ni même Lou – certes libertine, vaguement échangiste, mais rien de plus). Disons que ce n’est pas sans évoquer avec un peu d’humour la vie sentimentale (chaotique ? disons moderne) de notre poète… Le deuxième quatrain est à cet égard significatif, qui oscille entre une sorte de douleur élégante et la normalité rassurante de filles bien arrimées au réel (v. 8 )

         On peut considérer qu’Apollinaire rend ici un hommage à la culture germanique dont l’imaginaire est finalement assez proche de ses lointaines racines slaves. Mais le plus important est ailleurs. Le jeu lexical autour de la série chromatique verre/vert/vers est là pour indiquer que ce poème est aussi une métaphore de la création poétique à travers l’imaginaire de l’ivresse – depuis l’Antiquité, l’inspiration est considérée comme une ivresse envoyée par les dieux (et Dionysos est le dieu de toutes les ivresses). Cela peut se lire dans tout le poème depuis la « flamme » du vers 1 ; l’injonction du vers 5 « Debout chantez plus haut » ; les néologismes du 3ème quatrain (« à en râle mourir » et surtout « incantent ») jusqu’au bris de verre/vers final. Cette chute est à plusieurs égards un clin d’oeil au lecteur qui peut aussi bien lire, en miroir,

                               Mon rire s’est brisé comme un éclat de vers

(Mallarmé parlait déjà de « Crise de vers » à propos de la poésie moderne). S’il sait manier l’humour et l’autodérision (je suis ivre de poésie mais le vin du Rhin m’y aide bien ainsi que les filles blondes) il reste sérieux néanmoins quand il suscite le verbe « incanter »: à son époque déjà, comme l’écrira plus tard Karl Popper, « la science désenchante le monde » ; seule la poésie semble encore en état de lui restituer le mystère de sa beauté toujours (re)naissante – de nous faire Croire au monde en somme. Car l’inspiration ne vient ni des dieux ni du ciel, mais du monde réel et des mots qui lui donnent sens en esquissant un ordre dans le chaos de nos perceptions et affects. La responsabilité de l’artiste -ici du poète- est de raviver sans répit l’éclat menacé des êtres et des choses. C’est de cela, avant tout, qu’il est ivre.

Alain PRAUD

Supervielle : Construire l’absence ( conférence, 1991 )

           Trois poètes français, de ceux qu’on peut sans hésitation qualifier de grands, sont nés à Montevideo :  Isidore Ducasse, mieux connu sous le nom de Lautréamont, en 1846 ;  le prophétique Jules Laforgue, en 1860 ;  et en 1884  Jules Supervielle. Les deux premiers sont morts très jeunes, à  24 et 27 ans, en laissant dans nos lettres un trace brève et fulgurante  ;  Jules Supervielle, lui, a su prendre son temps.  Poète précoce  –  comme en témoigne une plaquette éditée à 16 ans  –  ce n’est qu’en  1925, à quarante-et-un ans, qu’il s’affirme avec  Gravitations  comme un des poètes les plus profonds de son siècle , développant ensuite, jusqu’à sa mort en 1960 ,  une oeuvre abondante et multiforme.  Cet homme au visage long et grave d’Indien des Andes, et qui épousera une Uruguayenne,  était né d’un père béarnais et d’une mère basque ;  mais il n’a pas un an quand il les perd tous deux, et c’est bien l’Uruguay le paysage de son enfance, où il fera encore,  au moins jusqu’en 1946, de longs et fréquents séjours.  Aussi a-t-on pris l’habitude de les associer,  lui et son oeuvre, à un mot-paysage  :  la  pampa .    Nous verrons comme c’est abusif.  Et pourtant il faut partir de ce fait,  et de l’orgueilleuse profession de foi de  Débarcadères   :  « Je fais corps avec la pampa… »   D’abord livré à la volupté et à l’enthousiasme d’espaces immenses et vierges qui façonnent sa respiration et son écriture, c’est ainsi qu’au début il se montre à nos yeux, comme immergé dans un océan de mots savoureux, d’images luxuriantes  :  « fusées de bambous » , « branchage grouillant d’épines » , «  »ciels de plein vent » , « ciel retentissant des jurons du soleil » , « plaine de chair raboteuse » , « sécheresse harassée d’elle-même » , « troupeaux de moutons coulant comme des fleuves »… volupté du nom rare à sauver de l’oubli  :Paroares, rolliers, calandres, ramphocèles,
Vives flammes, oiseaux arrachés au soleil ,

                                    

cet ample et vibrant lyrisme qui s’exprimera encore, loin des gauchos et des « cactus crispés dans leur gêne végétale » , pour la laitière, les réverbères, les percherons et les platanes de « 47 , boulevard Lannes » , un de ces grands poèmes de Gravitations  où s’entend l’écho du célèbre  » Zone  » d’Apollinaire.  Et pourtant, déjà, s’entend aussi l’inquiétude, la douleur même de se trouver partagé entre des espaces antinomiques  :

Tu voudrais jeter des ponts de soleil entre des pays
        que séparent les océans et les climats , et qui
         s’ignoreront toujours .
Les soirs de Montevideo ne seront pas couronnés
          de célestes roses pyrénéennes ,
Les monts de Janeiro toujours brûlants et jamais consumés
           ne pâliront point sous les doigts délicats
           de la neige française…

                                     


                                                           
                                                          

   Car ce génie exigeant,  ombrageux, ne veut pas de bornes,  ni de choix qui mutile.  Ainsi le temps de Supervielle, c’est tout le temps, du  Précambrien aux villes tentaculaires.  Son espace, c’est tout l’espace,  des plus lointaines galaxies au plus humble hameau pyrénéen, à l’arbre, à l’insecte, au grain de sable.  Son espace-temps,  c’est tout l’imaginaire,  et simplement la page où cet imaginaire s’exprime et s’imprime, l’angoissante, la mallarméenne page blanche.
    Déraciné, Supervielle a ses racines partout et de tout temps.  C »est une conscience cosmique, essaimée, embrassante,  absente à soi à force d’embrassements et de germinations.  Avant que ce visage si net,  nous le verrons,  ne s’immerge et se perde au miroir  –  image absente,  non-image obsédante.

                      L’âme  d’obscures patries
Rôde désespérément dans le ciel indivisible .

Mais de peur d’en oublier l’évidence, il faudrait aussi souligner ce don de dire qui chez les plus grands précède et accompagne l’inévitable et obstiné travail.

                                                                                                                                         Facilité de Supervielle !   Virtuosité, même.  Voici un poète complet qui brasse tous les mètres :  le 6-8-10-12 de la langue classique, comme l’impair de Verlaine  ;  et le 11, le 13, le 14, le 15  ;  et le verset, la prose rythmée, l’ample période  ;  et toutes les irisations de la rime, de l’assonance, et l’oubli calculé de l’une et l’autre.  Comme cette pensée veut tout l’espace et tout le temps, cette écriture veut toutes les scansions de la langue, toutes ses couleurs, toutes ses images, et jusqu’à sa nudité de cellule.   « O  mon âme ! » disait Pindare, « n’aspire pas à l’immortalité : explore tout le champ du possible ».  Ce qui fut en exergue au  Cimetière marin ,  cette exigence d’humilité au sein du multiple,  ou d’attention à l’infime par ignorance innée de l’accessoire  ;  tout cela est dans Supervielle et pourrait s’appeler la Vertu .

     Or cette Vertu,  sans laquelle un poète n’est au fond qu’un froid célébrant ou un décorateur habile, veut qu’on se penche en soi non sur l’eau du Narcisse, mais sur la margelle d’un puits sans fond où ne se voit que solitude, où ne se dévoile que le néant.  Cette  « absence essentielle »  qu’a su lire Michaux  :

« Pressé par une nostalgie de distance, qui distend et dépasse tous ses vers, il cherche et pressent une sorte d’absence essentielle, où tout serait présent-absent ».

     Ainsi l’espace dont on s’émerveille d’abord, cette coulée de jungle solidaire, ces vaisseaux à l’étrave ardente, ces galaxies tournoyantes, une lecture plus approchée les relègue dans un lointain de réserve.  On se souvient alors que Supervielle fut le destinataire d’un des ultimes messages de Rilke agonisant, le poète d’absolue exigence, l’écorché de la vie immédiate  ;  alors on peut lire ceci, aussi bien  :

Et , le regard tondu , nous sommes devant nous
Comme l’eau d’un bidon qui coule dans le sable

                                                 
                                              

parce que le poète véritable, celui qui dit le vrai dans le tremblement, en vérité celui-là est exposé, dans un espace où il se dissout  :

Je m’avance et me sens mille fois découvert

                                                 

dit-il  (  on entend bien  :  cent mille fois  )  et encore  :

Si cela s’appelait ne pas avoir vécu ,
Si nous étions l’erreur de quelqu’un qui se noie ,
Et croit se voir courir sur le proche rivage…

                                                
                                                
                                                 

    Aussi bien ce poète du perpétuel voyage n’a nulle part trouvé la béatitude  ;  comme avant lui Rimbaud, comme après lui Michaux courant le monde , et tous concluant  :  circulez, lecteurs, il n’y a rien à voir.  C’est en vous que la scène se joue.  Là, dans la nuit, est l’inquiétude, que n’ébarbe qu’à peine, à la fin, le lit de blandices  :

Saisir le pied  ,  le cou de la femme couchée

                                                  

bonheur deviné, mieux que dit, d’être indéfectiblement l’homme d’une femme, la seule  ;  mais qui n’épargne pas le faix de l’indéfectible solitude, puisque aussi bien le poète est philosophe, d’une poésie qui est la philosophie continuée par d’autres moyens, et non sans humour  :

Un homme à la mer lève un bras , crie : « Au secours ! »
Et l’écho lui répond : « Qu’entendez-vous par là ? »

                                                    
                                                        

Ce vrai sérieux qui est celui de la légèreté appelée par Nietzsche , de la présence dansante au monde, de la petite chaleur aussi des choses, et des bêtes aussi, infimes, qui sont là  :

Sous quelle fougère où dort un insecte
Votre âme cherchait sa couleur première  ?

                                                       
                                                          

ou cette autre profession de foi  :

Il faut savoir être tout entier dans une feuille
Et la voir qui s’envole .

                                                            
                                                          

     Nous voilà bien loin, n’est-ce pas, de la pampa  ?  Pourtant c’est le même homme,  de 1922  (Débarcadères)  à  1949  (Oublieuse mémoire)  qui chante l’espace inlassable et la solitude de la chambre aux miroirs, chambre au mieux conjugale, chambre d’hôtel,  camera oscura  où se fait la force de dire .  Alors vient ce que les voix de la jeunesse, trop occupées d’elles-mêmes, n’avaient pas su trouver le chemin de proférer  :  une solitude elle-même jeune et massive , de qui fut dès l’origine absenté, ni père ni mère, et alors  :

Autour de moi les mains errantes des amis
Sentant que je suis seul égaré dans l’espace
Me cherchent sans pouvoir trouver l’exacte place
Et repartent au large vers la Terre qui fuit .

                                                       
                                                        
                                                          
                                                          

Voilà au moins qui est clair,  et  d’un poète qui revendique la clarté  :  « Le poème  (dit-il)  ne doit pas être un rébus .  Que le mystère en soit le parfum, la récompense.  Je me suis toujours refusé, pour ma part, à écrire de la poésie pour spécialistes du mystère . »

    Nous ne sommes pas non plus de ceux-là .  C’est à l’aune de son miroir, et à sa familiarité des morts,  qu’en définitive il nous faudra évaluer Supervielle, puisque il nous le demande en ces termes . Car le poète est celui qui sans répit s’évalue, et l’image au miroir est la mesure exacte de sa langue comme de ce qu’elle nous dit .  Vertigineuse déperdition du moi, et non sur des dizaines d’années, mais entre 1922 et 1930  :

Si je m’approche du miroir
Je n’y découvre rien de moi .

Tout seul sans moi , tout privé de visage ,
Me suffirait un petit peu de moi ,
Mon moi est loin , perdu dans quel voyage ,

Et que l’on me confonde
Avec l’ombre du monde .

                                                                                          
                                                                                          

                                                                                         
                                                                                                                                                                           

                                                                                           
                                                                                          

Cela venu de poèmes divers, et différents. Disons encore, intégralement,  « Le temps d’un peu »  ( Les amis inconnus )  :

Que voulez-vous que je fasse du monde
Puisque si tôt il m’en faudra partir .
Le temps d’un peu saluer à la ronde ,
De regarder ce qui reste à finir ,
Le temps de voir entrer une ou deux femmes
Et leur jeunesse où nous ne serons pas
Et c’est déjà l’affaire de nos âmes .
Le corps sera mort de son embarras .

                                                                                    
                                                                                     
                                                                                     
                                                                                   
                                                                                    
                                                                                    
                                                                                    
                                                                                   

« Mort », le mot est dit .  Et c’est, de façon prémonitoire, la méditation de l’ensemble  intitulé  Oloron Sainte-Marie  ,  là même où Supervielle aujourd’hui repose, et qui s’ouvre ainsi  :

Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes
Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes

                                                                     
                                                                       

avant de se faire plus clair encore  :

Croyez ce que j’en dis , je ne suis plus qu’un mort
Je veux dire quelqu’un qui pèse ses paroles .

                                                                       
                                                                         

    Et voilà le secret , s’il en est un  :  la pesée des morts, que nous enseigne l’ancienne Egypte, c’est la pesée des mots .  Se déclarer poète, de Montevideo, de Paris, d’Oloron,  c’est après tout faire que ceci soit clair pour la postérité  :  qu’un poète ne soit jugé non sur son visage (à la rigueur impossible) , non sur sa vie (d’une affligeante banalité) , non sur son destin (qui se confond avec celui de tous)  –  simplement sur les mots de sa langue, qui ne savent rien décrire, colorer  (  Oloron Sainte-Marie  ne dépeint rien qu’un Inuit ou un Bantou ne sache déjà )  et qui pèsent indéfiniment leur poids d’angoisse . « L’ai-je vraiment dit ? » question principale.  « Qui me lira ? » , question subalterne .  Jules Supervielle, né par hasard à Montevideo, gisant pour toujours à Oloron Sainte-Marie .  Homme de la pampa , amoureux des Gaves . Toute sa vie étonné d’être  l’un et l’autre .  Comme si la poésie au fond ne savait dire autre chose que le désarroi de se tenir seul devant les choses , à elles exposé , et voué sans fin à les dire  –  telles qu’elles sont, peut-être    :

Ce n’est pas moi qui te renseignerai .
Fais ton métier . Je fais le mien .

                                                                                       
                                                                                    

(lecture  :  « Disparition » ,  l’avant-dernier poème  de  Gravitations)

(conférence prononcée en juillet 1991 à Saint-Bertrand de Comminges  ;  pour une « société savante » dont j’ai oublié le nom)

Alain PRAUD
pour Evelyne Mazères