Inactuelles , 76 : Cette fois, le feu ?

Je n’ai pas fait la recension de toutes ces nuits où je vous ai entretenus de mes pensées (labiles, changeantes, incertaines) sur le climat et la catastrophe planétaire qu’on entrevoit enfin, qui s’annonce, qui vient. Moi non plus je ne la voyais pas avec cette netteté. Je fus longtemps sceptique bien sûr comme presque tout le monde, simplement parce qu’imaginer un monde pareil était hors de notre portée, nous autres babyboomers, classe d’âge pléthorique on le sait et alors ? Au travail nous fabriquions le monde actuel et sans nous poser de questions, normal quand on travaille. Nous les intellos de Normale par exemple posions des questions pénibles, comme un soir à Nanterre à un prof du XVIe arrondissement de qui nous sanctionnions vertement son éloignement du sens de l’histoire … « Et si on s’en fout du sens de l’histoire ? » éructa-t-il à bout de nerfs, approuvé par une majorité silencieuse de travailleurs et mères célibataires qui n’avaient que cet horaire tardif et nous haïssaient cordialement. Ce dont nous n’avions que faire, au contraire. Car la Révolution n’est pas un dîner de gala, non plus pour les prolos égarés, aliénés, voire collabos du grand capital. Telle était l’ambiance aux lendemains de 68.

Dans l’urgence idéologique et insurrectionnelle des gens carnavalesques ont voulu prétendre que tout était de nouveau sur la table, ce que personne ne croit en réalité. Comme toujours la Révolution n’est nullement pilotée par « le peuple » mais par des minorités agissantes souvent très qualifiées en droit et sciences politiques, qui lui imposent leur agenda. Il s’agit aujourd’hui d’une certaine droite extrême (il y en a tant) et d’une certaine extrême-gauche (même remarque) dont personne ne veut dans quelque gouvernement que ce soit mais qui se croient dans le vent révolutionnaire.

Il semble que je m’éloigne de mon propos mais non j’y viens, je suis au plus près. Car l’horizon eschatologique de ces mouvements (d’humeur) c’est disent-ils la planète, leurs enfants et petits-enfants, les nôtres, etc. Or ils viennent de faire la démonstration qu’on pouvait en quelques semaines polluer la France autant qu’en toute une année ordinaire (davantage à la Réunion), ce dont se tamponnent clairement tous les politiciens qui n’ont jamais rien su faire d’autre, ici tous partis confondus. Des gens qui devraient être en prison, qui y étaient encore il y a peu se sont affichés en jaune, appelant à la révolution juste avant qu’un site américain ne dévoile leur patrimoine en dollars, des millions, de 3 à gauche à plus de 15 pour la droite qui tient la région. Tout va bien, n’est-ce pas

Je voulais parler de la planète et nous n’en avons qu’une, elle commence ici, minuscule, dans l’Océan Indien. Chacun espère éviter le cyclone qui vient et que d’autres (souvent Madagascar) vont prendre de plein fouet. Comme ils n’ont presque rien en dur ils vont tout perdre c’est sûr eh bien ils n’avaient qu’à bétonner comme nous. Et ils le font. Parce qu’ils n’ont aucune conscience de ce qui nous attend ? Non, parce qu’une telle conscience va contre leur intérêt immédiat, ce qui est décisif. Ici en France sous la Vème République l’Etat a manqué imploser sous le prétexte d’une taxe de 6 centimes sur le gazole. Qu’en retiendra le monde ? Que le monde peut attendre, et que le gazole après tout ce n’est pas si grave.

A Paris nous avons remplacé Nicolas Hulot et son panache à la Don Quichotte par un petit marquis poudré bien décidé à ne rien faire d’important puisqu’il a compris qu’en haut lieu personne ne le soutiendrait. Il a bien raison, comme Hulot. Les chasseurs plombent la nature et tuent des promeneurs, les lobbies agro-alimentaires s’invitent à la table des ministres depuis trois ou quatre Présidents, la déforestation en Guyane (plus vaste forêt française et largement inexplorée) semble ne déranger personne, alors on continue, pourquoi se contraindre ? Le nouveau jeune Président ne connaît rien aux campagnes dit-on, et alors les précédents non plus, Chirac même habitait Bity le château de sa femme qu’il faisait réparer aux frais du contribuable, et n’en sortait que pour aller toucher le cul des vaches devant des hordes de respectueux qui ne lui posaient aucune question gênante que d’ailleurs il méprisait.

Quand au bout de l’an on fait un voeu alors on s’arrange pour qu’il soit crédible et pas désolant. Même cela savez-vous j’en suis incapable car il me faudrait un socle humaniste, et ce socle s’effrite de toutes parts. S’il vous plaît lisez et relisez Montaigne, Diderot, Stendhal qui les connaissait par coeur, et revivez de ce bain magique comme je m’y essaie, je sais que ce n’est pas éternel mais quoi. Il m’arrive d’ouvrir une partition de Brahms, 10 minutes de la Symphonie n°3 que tout le monde connaît et c’est un bonheur. Mais qui écoute encore cette musique si simple ?

Je parcours des voeux qui se veulent fraternels et je n’entends plus que ressentiment, aigreur stomacale, haine viscérale, affects qui n’ont jamais accompagné mon enfance, alors que certains exaltés semblent au bord de se brûler vifs de déses poir (et j’ai envie de leur dire à certains, mais faites-le donc, voyons) . Alors je me souviens que mes parents et mes grands-parents tenaient des cahiers au franc près, même à l’ancien franc, autant dire roupie de sansonnet. Toutes les familles ont ces témoignages archivés. Par un tour de passe-passe qu’il faudra m’expliquer, sur seule décision du préfet de la Réunion le litre de gazole tombe de 15 cents. Que demande le peuple ? Qui va payer ? Ben quoi on s’en tamponne, des députés milliardaires en réclament plus pour le peuple et moins pour la collectivité, on ne comprend pas tout mais tout va bien.

Je conclurai plus tard ou jamais, d’ores et déjà ce climat me paraît délétère et même méphitique par instants, voire stercoraire. Un mélange instable entre piliers de comptoirs je les connais bien, intellos fanatiques je les connais encore mieux, et ces gens qui grenouillent sous l’influence d’éternels notables locaux, régionaux, dont les nouveaux des pouvoirs nouveaux sont souvent enfançons c’est aisé à vérifier. Alors la boucle est bouclée et la cocotte-minute se regonfle.

Au fait je voulais parler environnement. Ce sera pour une autre fois. Quand tout le monde sera vraiment terrifié. J’ai hâte. Bonne année à tous, comme dit à tous vraiment Keith Richards que j’aime comme le Dalai Lama. Amen.

Alain PRAUD

Choeur et orgue : Poulenc et Duruflé

J’avais 14 ans quand Poulenc est mort et sa mort est passée inaperçue brouillée par celles de Cocteau et surtout Piaf. Mais ce qui enrageait surtout mon prof M.Léger ( orchestre, solfège, musicologie) c’était que selon lui on avait donné plus d’audience à la mort concomitante de Paul Hindemith, Allemand donc coupable de tout. Naturellement je ne savais rien d’Hindemith à cette époque, mais de Poulenc oui car la radio gaulliste en diffusait pas mal, surtout de la musique instrumentale et orchestrale qui m’enchantait : Concerto pour orgue, pour deux pianos, Concert champêtre pour clavecin (mon préféré)… Aucune des mélodies pour chant et piano. Nullement Les mamelles de Tirésias, bouffonnerie d’après Apollinaire que je n’ai découverte que dix ans après, ni surtout la musique sacrée que je ne soupçonnais même pas à cet âge tendre où pourtant je baignais dedans. En 1936 tout change comme s’il s’était converti et c’est sans doute le cas, Litanies à la Vierge noire, Motets pour un temps de pénitence…Ses amis communistes comme Eluard et Picasso ne le reconnaissent plus, panique à bord. Il y a bien sûr Figure humaine sur des poèmes d’Eluard mais quand même. Peu importe car la musique est la musique, et ces Litanies à la Vierge noire sont d’une austère beauté, cependant aussi colorées que les fresques de Giotto à Assise. Et c’est ainsi que je les entendais ce 28 juin en l’église de Terre Sainte voûtée de bois à la belle acoustique.

Et il en fallait de la belle acoustique, d’abord pour un nombreux public mais encore pour l’orgue privé prêté par un célèbre musicien de l’Ile (Jacques DETAN), qui sonnait prodigieusement mais l’organiste Vincent Bénard grand professeur à Rouen a dû, sitôt débarqué de l’avion le maîtriser plusieurs jours durant. Ce sont des choses qu’on passe généralement sous silence parce que ça ennuie. Electronique cet orgue a presque sonné comme un des plus beaux de France.

Mais la grande découverte de ce concert c’était Duruflé. On ne le connaît généralement que par son Requiem et encore, généralement on le méconnaît et ce soir c’était sa victoire. Comme son maître Paul Dukas Duruflé détruisait tout ce qu’il n’estimait pas parfaitement abouti. A cette aune on frémit à ce qu’il nous resterait de Beethoven et de quelques autres. Il se souviendra toujours de son camarade Jehan Alain (frère de la grande Marie-Claire Alain), tombé au front en 1940, pour qui il aura écrit Prélude et fugue sur le nom d’Alain, sans doute la première oeuvre de lui que j’aurai entendue. Titulaire de l’orgue de Saint-Etienne du Mont toute sa vie il est prisonnier de cette image à la fois conservatrice et académique, alors qu’il n’en est rien. La Missa cum jubilo op.11 aurait pu nous en convaincre mais c’était une oeuvre quasiment jamais jouée, quand le fameux Requiem op.9 (fameux, mais pas si joué que cela) de 1947 est clairement un des chefs-d’oeuvre de la musique sacrée du XXe siècle. Comme simple choriste mais qui dispose encore de deux oreilles je peux affirmer que cette musique est difficile et que l’approximation est interdite. La comparaison trop souvent faite de ce Requiem avec celui de Fauré est même idiote : bien sûr que Fauré est génial mais il écrit pour sa maman on l’a mille fois dit, quand Duruflé écrit pour nous. Comme me le rappelait Daniel le compositeur Jean-Louis Florentz fauché à la fleur de l’âge avait demandé qu’on joue à sa crémation le Requiem de Duruflé. Moi aussi j’hésite encore mais j’y songe chanté comme ça oui vraiment oui.

Alain PRAUD

Le Choeur de chambre du Conservatoire de la Réunion
Direction Daniel BARGIER
Vincent Bénard, orgue
Jacqueline Hoarau, mezzo-soprano
Christophe Boney, violoncelle
Din Rajaonson, baryton
Avec la participation des élèves du Jeune Choeur et des Jeunes Voix du CRR de Saint-Pierre
Professeur Marie Cristol

Mozart à Tana (suite et fin)

Trois répétitions plus tard dans des nuages de moustiques extrêmement agressifs, c’était le concert, tarif 2 euros, et cependant le public en smoking et robes du soir tant l’événement est exceptionnel. Nous-mêmes sommes dans nos petits souliers tant ce concert est a priori acrobatique. Nos camarades malgaches lisent d’étranges grimoires chiffrés, un peu comme ce que Rousseau appelait de ses voeux, mais à quoi nous n’entendons goutte. Et cependant des voix à nous faire pâlir d’envie. Je ne sais pour les autres, mais comme ténors 1 Jean-Louis et moi sommes encadrés par des voix éclatantes, l’un secrétaire à l’assemblée nationale, l’autre mécanicien sur moteurs diesel, tous deux impressionnants car dépourvus de complexes. On a gommé tous les numéros de solistes, mais nous sommes piégés par le Benedictus, le chef Pablo Pavon demande à tout hasard s’il y aurait des volontaires, quatre mains se lèvent dont le secrétaire à l’assemblée et sa femme, et une répétition plus tard ils sont opérationnels. Bien sûr dans l’Osanna ils chantaient le contre-sujet deux fois plus fort que le sujet, c’est égal, ils avaient l’onction mozartienne. Bien sûr aussi nous avons failli sombrer dans le redoutable Qui tollis, car ils avaient travaillé sur un tempo différent du nôtre, mais en grands pros (!) nous nous sommes accrochés aux branches et voilà. Je l’ai fait remarquer à Pablo lors du cocktail, lui-même en était estomaqué : Oui c’est comme ça qu’on voit les choeurs de qualité, etc. On se rengorgeait au bord de l’abîme.

Chaque soir de répétition le minibus de la clinique de notre mécène ramenait certains d’entre nous au couvent d’Ambohipo où ils avaient choisi d’être hébergés (Centre spirituel Notre-Dame du Cénacle). Il était dans les 22h, tout dormait sauf un gardien armé d’un sabre dégainé et pourvu d’un acolyte saisissant. Il n’avait pas la clé, contactait par l’interphone la supérieure qui venait ouvrir. Nous attendait une tablée gastronomique à la tiédeur préservée, produits du couvent qui vivait en autarcie (potager, verger, poulailler, porcherie) et offrait à ses hôtes un couvert exceptionnel, y compris au petit déjeuner où leur confiture de bibasses faisait fureur. Pour la modique somme de 2,5 euros par jour, à quoi il fallait ajouter 2 euros pour le gîte il est vrai spartiate, mais eau chaude dans les douches. Nous étions heureux. Dans ce quartier pauvre on n’entendait aucun bruit, on dormait comme des enfants.

Elles hébergeaient des groupes comme nous venus de la Réunion, le plus souvent des associations qui venaient en aide à l’immense pauvreté de ce pays, par exemple en amenant l’eau courante dans un village. Mais notre profil leur échappait, elles nous entendaient chanter matin et soir, un jour la supérieure qui refusait cette détermination nous a demandé ce que nous étions, il nous a bien fallu confesser…Une messe ? Et ailleurs ? Alors qu’elles ne pouvaient sortir ? Il fallait absolument que nous chantions pour elles (elle-même retenue ailleurs). Nous voilà bien embarrassés car nous étions 11 chez elles, dont 2 sopranes immobilisées pour cause d’amibiase de l’une. Et notre unique baryton Christian frappé d’angine mais héroïque comme on le connaît. 3 sopranes, 3 alti, 2 ténors, une basse blessée. Un pipeau pour tout diapason.

Le dimanche suivant notre concert de Tana nous voilà donc rassemblés 9 sur les 120 de la Réunion dans la chapelle du couvent, à 10h du matin, heure peu favorable comme les chanteurs le savent. Chaque jour certains d’entre nous mécréants mais curieux allaient écouter l’action de grâces de 17 heures (info, Alain Venaissin) où les religieuses chantaient, seules, et en malgache. C’était beau, gracieux, aérien, a cappella bien entendu. Ce dimanche non seulement elles y étaient toutes mais elles avaient convié d’autorité toutes les novices (d’un bâtiment qui nous était inaccessible et ça se comprend), des ados en bleu et blanc, au moins une centaine, toutes malgaches aux merveilleux visages, les yeux allumés. Une seconde on s’est cru sur la scène des Rolling Stones, ce que la suite allait confirmer.

Je présente à nos hôtesses notre maigre ensemble, leur expliquant qu’en réalité il leur faudrait imaginer un double choeur monstrueux, je les remercie pour leur charmante hospitalité et leur délicieuse cuisine, et nous voilà partis. Bien sûr on ne chante rien à double choeur, mais déjà il faut adapter le Kyrie sans soliste. Bon, Emmanuelle fait la mezzo. Les soeurs sont déjà extatiques. Le gloria les assomme, et sans peur nous enchaînons sur la fugue Cum sancto spiritu où nous nous plantons par deux fois ( Continuez ! crient les soeurs). Alors ainsi confortés nous terminons par l’Agnus Dei sur le modèle du Kyrie, dans un ppp extatique. Nous sommes 9 je le rappelle. La chapelle explose en applaudissements, cris, youyous je ne sais, je n’ai jamais encore vécu cela, et ce n’est pas fini, les soeurs veulent nous rendre la pareille, chants religieux malgaches, avec danse dans l’allée centrale de la plus âgée, en tongs fluo…

Nous restons comme sidérés, émerveillés, confrontés à une expérience à laquelle nous avons consenti mais qui infiniment nous dépasse. J’ai auparavant conversé un peu avec la supérieure, ces religieuses sont des engagées, chaque jour elles partent secourir des handicapés mentaux, elles parlent de leurs problèmes pour obtenir un terrain pour construire un centre à elles, de l’inflation et de la corruption, vous voyez nous revoici au début. Nous avons vu là-bas de belles personnes comme il y en a dans tous les couvents sans doute, et à quoi bon la foi ? Je me souviens de cette religieuse au franc-parler qui me tenait les mains en me regardant dans les yeux : Vous êtes catholique ! et ce n’était pas une question car elles n’avaient jamais entendu une seule note de Mozart, surtout une messe, la plupart n’avaient non plus entendu une messe en latin, et quant aux novices c’était la musique du paradis, aussi ont-elles disparu aussitôt.

Nous nous sommes retrouvés les 9 en vrac au milieu de femmes débordantes de questions auxquelles nous étions bien en peine de répondre. Une soutenant une soeur aveugle disait Jamais entendu ça, et l’aveugle disait Merci merci, c’était si peu pourtant mais elles n’ont rien et elles font avec, allez loger chez elles si vous allez à Tana, c’est bio, c’est délicieux, et peut-être si vous leur parlez vous approcherez-vous de ce qui vraiment nous fait vivre.

Alain PRAUD

Mozart à Tana (souvenirs d’hier) (1)

Il n’y a plus beaucoup de survivants de cette aventure mais il y en a et ils/elles me sont précieux(ses) forcément. Nous venions de chanter cette messe de Mozart en ut mineur, pas tout à fait la même puisque nous y avions ajouté l’Agnus Dei reconstitué sur la partition du Kyrie, manip qui fait son effet mais nullement autorisée par Wolffi puisqu’il était mort et enterré. Le public était en extase comme maintenant, pourtant nous chantions moins bien et les relations avec l’orchestre n’étaient pas excellentes. Néanmoins à l’appel d’une organisation nous trouvâmes le temps, l’argent et surtout l’énergie de partir, une vingtaine sans compter les instruments, juste pour assurer un concert avec les Malgaches pour financer dans un orphelinat une partie du chauffe-eau solaire de la douche des petits. On comprend alors qu’à Madagascar c’est comme dans l’URSS d’autrefois, en pire. D’ailleurs aucun officiel du gouvernement n’est venu nous voir, à aucun moment, et ceux qui ne le savaient pas déjà ont compris ceci, qu’il n’y a pas ici de vrai gouvernement. On vous fait une promesse aussitôt démentie, n’écoutez pas c’est du vent. L’Europe et notamment l’Allemagne arrosent de subventions cette île plus grande que la France, si riche en nature et si pauvre en culture politique. N’importe, ça baigne.

Sur cette île immense, paume de la main de l’hémisphère sud, on sait vite qu’on en sait très peu. Qui sort dans un bar nocturne, même accompagné de son épouse légitime, se retrouve assiégé de filles mineures. L’eau courante n’est pas consommable même pour les dents. D’ailleurs l’eau est aussi intermittente que l’électricité. Ce pays fonctionne à la débrouille comme l’AOF des années 60, maintenant encore. Comme si le temps s’était suspendu entre tutelle coloniale et responsabilisation générale (inexistante).

C’est loin, bien loin de ces arides considérations qu’un jour d’octobre 2008 nous débarquâmes dans la grande île, à nos frais et mûs par Mozart en personne. Une dizaine de musiciens, une vingtaine de choristes pour « encadrer » des structures musicales inexistantes, et proposer un concert de la Messe en ut de Mozart. Heureusement tout cela vient d’une initiative privée, car un patron de clinique mélomane fou a organisé notre rencontre, il nous a accueillis à l’aéroport où ses estafettes 4×4 se sont élancées à toute berzingue dans la nuit de Tana, sans doute la capitale la moins éclairée du monde, un petit km sur l’avenue de l’Indépendance et rien d’autre. Rien d’autre c’est au moins 3 millions de gens et ça ne cesse de croître comme partout au monde. Bienvenue sur la planète des déshérités et des pourris de la base au sommet à commencer par les douaniers.

Pour cette île de 20 ou 22 millions on ne sait, il n’y a pas le moindre opéra ni salle de concert, ni conservatoire. Tout musicien ici est autodidacte ou à peu près, les instruments de bric et de broc e tutti quanti car on comprend bien que ce n’est pas leur faute, c’est un système scandaleux de quelques familles, les mêmes depuis l’indépendance, tellement que sous anonymat on demande aux « Vazaha » français Mais quand revenez-vous ? Oui on entend cette question.

Une île plus grande que la France sans opéra ni conservatoire ça existe vraiment ? Oui ça existe, et c’est d’autant plus scandaleux que ces gens chantent tous comme nulle part au monde. Nous étions partis pour chanter avec eux la Messe en ut, étant entendu qu’on allait leur donner un coup de main qui serait sans doute insuffisant. Au lieu de quoi nous avons tous pris une leçon de vie et de chant. Car ce peuple est constitué de chanteurs et chanteuses à 100%. Sur un geste l’orphelinat s’est déployé soutenu par une seule guitare et par coeur bien entendu ces gamins et gamines sont tellement merveilleux que notre chef jusque là impavide sort pour cacher ses larmes.

La vraie messe en ut c’était la veille à l’Alliance française, seule salle digne de ce nom à Tana, donc à Mada. Encore une fois nous sommes une vingtaine de volontaires plus de nombreux instrumentistes dont Eva, Kahina, notre cher trombone qui va tomber malade dès l’arrivée, plusieurs choristes malades aussi pourtant nous prenions nos précautions, pas d’eau du robinet même pour les dents, pas de glaçons dans les boissons, etc. Peu importe car la machine va tourner quand même. On sort dans la capitale avec les minibus de la clinique qui nous amènent dans les meilleurs restaurants inaccessibles aux Malgaches mais très cool pour nous, l’Aquarium et ses langoustes en eau vive à 5 euros la portion, soit 25% du salaire moyen chez eux. Sur l’avenue de l’Indépendance il y a des statues de héros, Lumumba, Castro, Mandela, et trois feux tricolores les seuls de la capitale la nuit. Tout le reste de cette ville d’au moins 3 millions et sans doute davantage est plongé dans une obscurité cosmique où grouillent les trafics de survie. Des grappes d’adolescentes s’agglutinent à notre minibus au feu rouge, certaines avec un bébé dans le dos, réclamant, vite nous prévoyons des choses, biscuits, chocolat, mais la Vache qui rit de nos enfances les petits la dévorent avec le papier alu. Et derrière les caïds prennent le meilleur. Sur les marchés forains les salades se négocient à la feuille. Les hommes se font héler surtout les moins jeunes, on comprend vite mais on savait, c’est Mada.

Dans cette ville tentaculaire à la douzaine de collines (une autre Rome) on pourrait vouloir sortir le soir mais on comprend vite que non. Ici la nuit appartient aux brigands, de tout notre séjour nous ne verrons d’uniformes que disposés à nous rançonner. J’avais un peu voyagé (Inde, Maghreb) mais je n’avais jamais vu un pays livré ainsi à lui-même, où nul Etat ne protège le citoyen, et même au contraire. Ce n’est possible que parce que ce peuple est d’une extrême douceur et gentillesse, mais il paraît que c’est en train de changer gravement, que les agressions de touristes se multiplient, forcément puisqu’il n’y a pas vraiment d’Etat sauf une caste prédatrice dont les noms sont connus depuis des décennies, Ravalomanana, Ratsiraka, Ramanantsoa, etc. Plus les nouveaux, l’ancien DJ et maire de Tana qui faillit vraiment devenir président et dont je préfère oublier le nom. Il existe un quartier spécial pour ces gens, ministres, affairistes, résidents étrangers. Gardé par l’armée, avec étangs, piscines, golfs, salons de massage, cliniques, etc. Tout le reste est néant. On veut aller au marché de la Digue, immense, on prend un taxi en forme de 4L, au bout de 500m c’est la panne d’essence, on donne un euro pour pouvoir continuer, l’homme part à pied avec une bouteille plastique, etc. En Europe on se plaint sans cesse de ceci, de cela. A Mada le réel tout entier est un scandale qu’on a appris à supporter.

(à suivre)

Alain PRAUD

La Grand-Messe de Mozart

C’est la rançon de la célébrité quand elle verse dans le mythe. De beaux esprits persistent à douter de l’existence de Shakespeare, de Molière aussi, et quant à Homère vous savez bien, c’est juste un sobriquet. Qu’un seul et unique et surplombant esprit ait pu composer l’Odyssée, cette hypothèse facile n’effleure pas nos complotistes. Emportés par leur élan certains d’entre eux en viennent à dire que Mozart, même lui, n’a pas composé tout ce qu’on croit ; c’est parti d’une nouvelle de Goethe amplifiée par une écrivaine polonaise, mise en images par le regretté Milos Forman. Mais le trublion politiquement incorrect, le génie esthétiquement non conforme n’a pas besoin de couette mythologique pour être ce qu’on entend : une des rares facettes humaines de l’Un des Présocratiques. Fauché à la fleur de l’âge par son hygiène de vie déplorable et son goût pour les côtelettes mal cuites, oui c’est ainsi que nous pleurons chaque mesure de sa musique inachevée. Eût-elle été plus durable et de seulement dix ou quinze ans, toute l’histoire de la musique en eût été changée.

Mais ce n’est pas encore le cas en 1783, et pourtant quand on y pense Wolfgang n’a plus que huit ans à vivre. Qu’est-ce pour nous de qui l’espérance de vie s’accroît de trois mois par an, soit de 6 heures par jour ? Pour lui c’est justement le temps des monuments comme s’il avait bâti la Rome antique. S’il était mort en 1783 on le reconnaîtrait comme un grand disciple de Haydn et des fils Bach, un brillant contrapuntiste élève du Padre Martini, sans doute parce que ça épate aujourd’hui ( alors un peu moins) l’ado surdoué (14 ans) de l’opéra Mitridate rei di Ponto, et papa Leopold de saluer ce succès médiatique de l’air de dire vous savez, les médias…

Or il ne s’agit plus ou pas encore de cela mais d’une expérience humaine que nous appelons l’amour. Bien sûr le romantisme allemand est passé par là, et surtout le français qui l’a réduit à un slogan touristique mondialisé. L’expérience est triviale et cependant humaine, surtout humaine. Voyageant vers Paris en 1778 pour son second et dernier voyage (il y est une star à l’égal d’un Mick Jagger dit-on), notre Wolffi s’éprend à l’étape de Mannheim d’Aloysia Weber, soprano coloratura qui le rejette nettement au retour. Entre temps il a perdu sa mère, morte et enterrée à Paris. « Je ne trouve souvent aux choses ni rime ni raison, je n’ai de plaisir à rien ». Vite il va retrouver Grimm, Madame d’Epinay l’amie de Voltaire (mort cette année-là, comme Rousseau), des Encyclopédistes qu’il respecte sinon admire. Comme la famille Weber vient de s’établir à Vienne il y retrouve Aloysia qui ne s’intéresse toujours pas à lui, quand au contraire sa petite soeur Konstanze… Il lui donne des leçons de piano-forte « car c’était une élève désireuse d’apprendre », et de fil en aiguille…

Mais il faut le consentement du père et c’est loin d’être gagné car Leopold soupçonne des manoeuvres visant son surdoué de fils. Bon, Wolfgang est grand quand même, Konstanze est presque aussi mignonne que sa soeur, plus tendre et fait bien la cuisine, au demeurant une soprano de haut vol. Il l’épouse donc en août 1782 avec la mauvaise grâce de papa Leopold qui ne lui fait parvenir sa bénédiction que le lendemain. Ils auront six enfants dont deux survivront, et leur tendre complicité est attestée par la correspondance que nous avons. Pourquoi s’y intéresser, me direz-vous ? Mais juste à cause de l’Incarnatus est…

Car le noyau positif de l’ultime Messe, KV 427 en Ut mineur dite « Grosse Messe », dite aussi Inachevée…c’est cet air merveilleux, un chant d’amour absolu, le plus intime et le plus éclatant que Mozart écrira jamais pour une soprano – en vérité clairement pour Stanzi, la moins bécheuse. Et selon moi le plus bel air pour soliste de tout Mozart, où s’entend constamment ce que Deleuze appellera le « devenir-oiseau » de cette musique. Danger pour les choristes qui planeraient dans la stratosphère alors que sont en vue le Sanctus et l’Osanna… En vérité cette messe (il en a écrit une bonne quinzaine) n’est pas plus inachevée que la Symphonie N°8 de Schubert ou la Xème de Mahler. Mozart l’a écrite en action de grâces après son mariage, il l’a écrite à usage intime, il a donné le meilleur de lui-même puisque ce n’était pas une commande. Où il donnait aussi le meilleur de lui-même : certes faute de temps presque tout le matériau thématique de cette messe servira en 1785 à habiller l’oratorio Davidde Penitente KV 469 ; péché véniel que n’eût pas renié Haendel. Ni le grand Bach. Or Mozart vient de se replonger dans l’étude de ces deux maîtres, et cela s’entend en maint endroit, en particulier dans les deux fugues virtuoses, la seconde à double choeur (Hosanna) par quoi la messe prend fin. Il y aura eu aussi l’immense, l’écrasante clef de voûte du Qui tollis à double choeur, acte de pénitence où Mozart entend rappeler que le Dieu d’Israël et de Jacob est seul maître de nos vies, la terrestre et l’autre. Ce que Rilke a écrit du Beau, que c’est « le commencement de Terrible ».

Par surcroît le chef Daniel Bargier n’a pas manqué de mettre son grain de sel éclairé dans cette oeuvre d’autant plus « inachevée « qu’elle est vivante pour toujours. Certes il y manque une partie du Credo et tout l’Agnus Dei , mais telle quelle la « Grosse Messe « a fière allure , plus d’une heure selon les interprétations. Et comme les partitions sont objet de contestations infinies la version que vous allez entendre en mai 2018, repensée après d’autres manuscrits d’époque par Daniel Bargier, Mozart lui-même ne l’a pas entendue. Ce dont semble témoigner l’édition Breitkopf d’aujourd’hui. C’est donc pour lui, et pour Konstanze, et si l’on veut pour notre salut, que nous chanterons à partir du dimanche de la Pentecôte en l’église de la Ravine des Cabris. Où ce sera une première fois, autant pour l’orchestre que pour le choeur. Avec les solistes Olivera Topalovic (soprano), Guylaine Raphanel (mezzo), Patrick Garayt (ténor), Barry Martin (basse). Ces deux derniers piliers de nos aventures musicales, le premier depuis plus de dix ans. « Une confidence sans interlocuteur possible », disait encore Gilles Deleuze. Mais si.

Alain PRAUD