Inactuelles 71 : La Shoah , encore ?

Oui, encore, car bien des choses restent pendantes.

La shoah je ne sais pas ce que c’est. Personne ne le sait, même les tout derniers témoins qui n’en ont vu qu’une infime partie. Et alors ?

Déjà il n’y a plus aucun témoin de la guerre monstrueuse de 1914-1918. Est-ce que pour autant elle n’a jamais été ?
C’est la même chose pour la shoah. Et cependant il reste beaucoup de témoins, âgés ou non. Il en reste.

Mes fidèles lecteurs savent que depuis quelques années je me suis déclaré juif. N’importe qui peut le faire, puisque ce n’est ni une ethnie, ni une religion, ni une culture. Seuls les nazis et leurs complices français ont fait croire que c’était de la génétique, à quoi ils n’entendaient rien. Je suis juif parce que que j’en ai décidé ainsi, et voilà.

Il se trouve que ces temps-ci on reparle de la shoah sur les chaînes nationales. Heureusement, car c’est en effet leur mission pédagogique. D’ailleurs j’aimerais que ces canaux évoquent plus souvent la guerre d’Algérie, et non pas d’un côté mais de tous, colons, engagés, musulmans, fellaghas, OAS. Et bien sûr l’armée qui n’a pas le droit de parler : professionnels et soldats malgré eux. J’aimerais qu’on parle de tout et je suis frustré mais ça vient, petit à petit mais ça vient.

Je n’ai entendu parler de la shoah que dans les années 80 de l’autre siècle, surtout après le film éponyme de Claude Lanzmann. Cet homme a sûrement des tas de défauts dont on parle mais je m’en tamponne car son film a changé ma vie. Après ces 9 heures (vues au moins cinq fois) aucun regard ne peut plus honnêtement être le même qu’avant. Et il y a eu d’autres films, et j’ai avalé tout ce qui était écrit ou presque sur la question. Comme il reste des centaines d’heures de rushes on peut croire qu’il y en a pour un siècle au moins et c’est très bien. Lanzmann a failli être tué par d’anciens SS qu’il avait tenté de piéger ; mais grâce à la vérité il en a piégé d’autres comme le SS Suchomel gardien à Treblinka, camp préliminaire d’Auschwitz et peut-être plus atroce dans son artisanat. L’obscénité tranquille de cet immonde est pour toujours un exemple anthropologique, disponible pour tous les étudiants qui s’intéressent à la question et ils sont nombreux.

Ressasser c’est pas bien… Mais d’abord j’ai été trompé, et comment, officiellement, pédagociellement, par la diffusion systématique dans les lycées et surtout EN d’instituteurs, pensez, du terrible Nuit et brouillard de Resnais et Jean Cayrol. Or ce film ne cite jamais ses sources et c’est terrible. On y voit des bulldozers américains charrier des milliers de cadavres décharnés et les jeter dans des fosses communes. Mais c’est à Bergen-Belsen, ces pauvres gens sont morts du typhus pour l’essentiel, selon mon souvenir le mot « juif » n’est prononcé qu’une fois. Malgré l’immense poème d’Evtuchenko « Babi Yar » et son illustration définitive dans la symphonie n° 13 éponyme de Chostakovitch (selon moi une des plus fortes et grandes oeuvres du XXème siècle, avec le Sacre du Printemps, et ce que vous voudrez), cela ne se sait toujours pas : pendant des jours, de simples soldats (on ne sait combien) allemands mais aussi baltes, polonais, ukrainiens, ont fusillé dans la nuque au bord de ce ravin hommes femmes et enfants juifs, avec un tel zèle qu’ils se plaignaient auprès de leurs familles de patauger dans le sang et la cervelle et que ça devenait fatigant.

Alors il ne faudrait plus parler de ça, vraiment ? Les recherches avancent dans le monde entier, il y a des millions d’archives non défrichées, ce siècle le XXIème dont hélas je ne verrai pas la fin nous en apprendra de belles. A la Réunion en seconde abibac j’ai eu le privilège d’enseigner le français à des jeunes filles allemandes qui déjà le parlaient aussi bien que les françaises, et ce bain linguistique m’a apaisé. Elles étaient si universelles ! Même leurs grands-parents étaient nés après la guerre, et cependant elles aussi étaient incapables d’imaginer qu’on puisse franchir en voiture un feu rouge. Ce qui est la base même de toutes les formes d’autorité. Rot ist rot.

Qu’est-ce que donc que je veux dire ? Que les Allemands sont tous coupables ? Pas plus que les Russes ne le sont du stalinisme, ni les jeunes Français mes enfants de la torture en Algérie. Simplement il y a des choses dont on parle et d’autres dont on s’abstient de parler. Comprenons-nous bien : ce n’est pas parce que dans les repas dominicaux des années 60 on ne parlait jamais de la shoah qu’elle avait soudain cessé d’exister pour ceux qui savaient, seulement ce n’était pas encore temps, le temps n’était pas venu. Maintenant on entend dire que c’est trop, qu’on exagère. Quand viendra la juste mesure ? Il faudra bien la trouver. Il y avait à Auschwitz un block des enfants où même ils avaient des peluches, etc. mais où Mengele et ses médecins diaboliques venaient puiser pour leurs expériences insensées.

En quelques semaines de 1944, 437 000 juifs de Hongrie ont été entassés dans des wagons à bestiaux sans air ni lumière ni latrines vers Auschwitz-Birkenau. Leur extermination était tellement urgente qu’on avait construit en hâte une nouvelle rampe ferroviaire, d’où on les déchargeait mourants à grands coups de nerfs de boeufs et de morsures de chiens, sous les ordres hurlants d’autres pyjamas rayés promis au même sort. Je sais qu’un tel enfer est inimaginable, je voudrais bien avoir le Dante pour le chanter, mais je crains que toute voix humaine y soit impuissante. En une seule journée 24 000 de ces malheureux sont partis en fumée, record absolu, car ensuite les fours pourtant réfractaires ont éclaté, il a fallu brûler les gens en plein air dans un désordre indescriptible, tellement anti-allemand…

On a honte pour toute l’humanité bien sûr, pas seulement pour l’Allemagne ces jolies jeunes filles Madleen Adele mes élèves qui n’y pensaient même plus, si gentilles souriantes obéissantes toujours à l’heure et plus savantes en vocabulaire français que leurs camarades françaises…Leurs aïeux comme mon grand-père, elles en parleront comme de dinosaures. C’est triste pour mon pépé décoré et tout mais je les comprends, la vie a toujours raison, elle finit toujours par avoir raison.

Alain PRAUD

Mono no aware, 47 : Athéisme, mode d’emploi

Par exemple je n’aime rien tant que la musique sacrée, la belle, la très belle. Celle que je chante (Vivaldi, Mendelssohn, Rossini, Mozart, Brahms, Bruckner), celle que je rêve de chanter (Berlioz, Brahms encore, Verdi, Duruflé, Poulenc, Ligeti). Dès qu’il s’agit de Dieu le champ (le chant) est immense, et rien que pour les XVII-XVIIIème siècles des milliers de partitions, souvent admirables, dorment dans des bibliothèques, des couvents. Surtout en Italie. Il y a de quoi chanter du nouveau pour des siècles. Mais pourquoi diable chanter Dieu ? Son fils, le Saint-Esprit, e tutti quanti ?

Prenons un peu de recul. La première grande controverse entre marxistes, marxistes-léninistes (trotskystes) et marxistes-léninistes- stalinistes – maoïstes, n’a pas eu lieu dans les années 1970 de notre ère païenne. Mais lors du premier concile de Nicée (mai-juillet 325) sous le règne de Constantin, fondateur officiel du Christianisme d’Etat. Il s’agissait de fixer la question, en effet fondamentale, de la consubstantialité du Père et du Fils. Tandis que les Ariens (par exemple les puissants royaumes wisigoths d’Espagne, de Toulouse, du Languedoc) soutenaient que le Fils est de substance « semblable » (en grec : omoiouisios) à celle du Père, les tenants de l’orthodoxie impériale (seuls « catholiques », donc) soutenaient que le Fils est de « la même substance » que le Père (en grec toujours : omoousios). Comme on le voit il n’y a qu’un iota (i) de différence entre les deux thèses. Comme les Nicéens ont triomphé (de façon sûrement contestable : il n’y avait que 318 évêques présents, et on imagine les difficultés de circulation et de communication dans l’Empire tardif), nous est restée l’expression « ne pas varier d’un iota » que plus personne ne comprend, justement parce que plus personne ne participe à ce débat absurde.

J’ai l’air de me gausser, mais qu’en est-il de nos débats actuels sur le mariage pour tous ou la PMA, et avant cela sur l’avortement et même la contraception ? Heureusement que l’histoire des peuples est toujours la plus forte, car nous serions enlisés comme le Paris-Dakar dans une histoire de iotas et qui l’accepterait ? Heureusement que Paul VI en 1967 a levé l’excommunication de Luther, après que Jean XXIII et Vatican II eurent cessé de déclarer les Réformés hérétiques, tout vient à point pour qui sait attendre. Il faudra attendre Jean-Paul II pour une vraie réconciliation avec l’Eglise orthodoxe, fâchée elle sur la question des images principalement, depuis le schisme du XIème siècle. On a tout son temps, n’est-ce pas.

J’en viens à l’essentiel. Comme dit l’autre je suis athée grâce à Dieu, et comme ce serait confortable s’il en allait ainsi. Cette proposition est dérisoire parce qu’elle est intenable, puisque l’athéisme postule la même certitude que celle des croyants (du moins tant que ceux-ci n’affirment pas que la Terre est plate, que les dinosaures sont une invention du Diable, et que jamais au grand jamais nous n’avons eu pour ancêtre une espèce de singe, ça va pas la tête ?). Ce que nous savons c’est que nous ne savons rien, Pascal l’avait déjà dit, « Un peu de science éloigne de Dieu. Beaucoup en rapproche », proposition sur un bout de papier qui ne cesse de nous interroger, puisque ceux qui se tiennent au courant savent que plus nos instruments sont performants plus ils nous posent de nouveaux problèmes théoriques. Par exemple nous sommes obligés (déjà c’est incroyable, obligés) désormais de postuler pour expliquer la masse de l’univers dont nous ne savons rien mais qui cloche, une « énergie noire » dont nous ne savons rien non plus et qui pèserait 80% de la masse globale de l’Univers… Il faut avouer que devant cela Dieu tient encore la route, du moins quelque chose dont je m’expliquerai plus loin.

Mais à l’origine de cet article je voulais m’indigner contre les persécutions dont sont victimes les athées et dont personne ne parle. Déjà il faut savoir que si vous prétendez voyager dans des pays musulmans (il paraît que ça existe, cette formulation est en elle-même scandaleuse) (imaginez un instant qu’on parle de pays chrétiens ? Eh bien dans les « pays musulmans » on en parle). Mais il y a bien plus : déjà pour entrer en Egypte il fallait se dire d’une religion du Livre, bientôt les choses seront encore plus claires : religieux sinon rien. L’athéisme ne sera pas une option, et mieux, un stigmate. Cela sous la pression, que chacun connaît, des Frères Musulmans dans ce pays (rappelons que le violeur présumé Tariq Ramadan est le petit-fils du fondateur de cette secte). Il y a déjà 13 pays qui ont inscrit la peine de mort sous peine d’athéisme, pays tous musulmans il va sans dire.

Il va sans dire, et pourquoi ? Comme avant 1789 en France, pays pionnier sur ce chapitre, il faudrait que l’Europe au moins sépare enfin les églises de l’Etat, du bien commun. On en est loin. Il faudrait que toutes les religions déclarent solennellement que l’athéisme n’est pas diabolique, qu’il est une option de pensée comme une autre et aussi respectable (comme ailleurs le taoïsme et le confucianisme, le bouddhisme ramayana ou hinayana). Mais dans la France de 2017 on ne peut pas supposer un instant que comme dans l’Amérique trumpiste ou la Russie poutienne, il soit impossible, dangereux, diabolique, d’être athée et surtout de se déclarer tel.

C’est sur ce point que je voulais insister car il concerne la communauté humaine et non seulement moi son misérable exemplaire. Il y a plusieurs définitions de l’athéisme, certaines très militantes auxquelles je n’adhère pas. Pour moi l’athéisme est d’abord la possibilité d’une option : vous dites que ce monde est sans dieu, vous n’irez pas en prison pour autant. Pas comme au Pakistan, en Arabie saoudite, que sais-je, bientôt l’Egypte apparemment. On les comprend ces dictatures : il faut maintenir le peuple prosterné, et quoi de mieux que des religions qui prosternent les croyants ?

Mais selon moi l’athéisme est libérateur, en cela d’abord qu’on peut revenir en arrière sans être déclaré apostat et que soit lancée contre vous une fatwa de mort. Au vrai je ne sais pas si je suis vraiment athée, ou opposé aux structures verticales de l’Eglise catholique, ou si je doute fondamentalement devant la question du juge Porphyre à Raskolnikov : « Croyez-vous à la résurrections de Lazare ? – Oui, dit l’étudiant assassin. – Y croyez-vous littéralement ? » Littéralement c’est la question qui tue. Bien ou mal écrits les textes ont fait jusqu’ici le malheur de mes semblables. Bien sûr que la résurrection de Lazare a un sens puissant comme symbole (et symbole incroyable, scandaleux, au Premier siècle, et principalement justifié de la résurrection future de Jésus lui-même) ; en même temps scientifiquement elle est absurde (surtout que « il sentait déjà » : l’Evangile lui-même dit le doute que la foi doit combattre jusqu’à l’impossible). Plus va, et plus jamais je ne méprise comme athée les arguments religieux car ils ont un sens de ciment et d’union.

Les archéologues modernes ont retrouvé le tombeau de Lazare, du moins son archétype, dans les sous-sols de Jérusalem, là où on inhumait effectivement les vrais gens. Il y avait d’abord un tombeau provisoire creusé dans le tuf et commun à tous les morts, on y laissait le défunt deux jours puis on le transférait à sa sépulture définitive. Ce qui explique que Lazare soit encore là et non pas enterré, et l’injonction « Lazare, sors ! – Et le mort sortit », car il fallait en effet qu’il sortît de ce logement dans le tuf qui n’était pas sa dernière demeure fût-il cousin du Christ. Il a eu du pot mais il a bien fini par mourir quand même sûrement le pauvre diable. Ainsi soit-il.

Alain PRAUD

Inactuelles, 70 : notre ami Himmler

Quand je regarde la télé c’est plutôt Mezzo que donc j’écoute, ou bien la Cinq. Ensuite, si besoin est, les chaînes du service public puisque je paye pour les voir. Le plus souvent d’un oeil distrait je l’avoue.

Ce soir cependant il y avait sur ARTE un documentaire concernant Himmler, et ces gens m’interpellent, on sait pourquoi, même si l’on ignore que je me suis déclaré juif. Il va donc de soi qu’avant d’être jugé Himmler est à mes yeux une charogne et moins qu’un rat. Qu’on se rassure, cette position n’en sera que confortée après visionnage du documentaire.
Car l’intelligence d’ARTE consiste à minimiser les commentaires, réduits à quelques encarts. Pour le reste on entend en voix off des traductions de la correspondance des époux Himmler, voire avec ajouts de leur fille Gudrun adolescente pendant la prise de pouvoir du nazisme et la guerre.

On l’a déjà dit, la mièvrerie de ces échanges est consternante. Surtout quand on la met en relief avec la barbarie absolue du front de l’est et de l’extermination de 6 millions de populations supposées juives (ce qui n’a aucun sens anthropologique : gens deux fois pour rien). Le pur aryen blond comme un viking, ça ne se voit pas immédiatement car il pourrait un binoclard andalou, de lettre en lettre devient plus furieusement antisémite, sa femme surenchérit, on entend dans l’absolu la folie s’universaliser, les ados exploités comme chair à canon du bunker de Hitler (y compris le fils adoptif de Himmler), enfin la mort ignominieuse de qui à Nuremberg eût été pendu de toutes façons. Toute sa jeunesse il avait pataugé dans la boue du nazisme (dont il faudra bien un jour refermer le caveau sur sa démence), on l’entend crier avant Hitler lui-même son exécration des youpins dès les années 1920. Il paraît qu’à Auschwitz cette petite frappe était incapable de regarder gazer les juifs qu’il y avait conduits. C’est vrai qu’il se considérait comme héritier de Mozart et de Schubert comme tant d’autres nazis. Quand va-t-on une fois pour toutes dénazifier l’Europe ? Surtout l’Europe musicale ? Vous croyez que c’est fait ? Pas du tout. Vous voulez des noms ? Cela peut se faire. Est-ce bien utile à la justice ? Pas sûr. Toute la question est là. Les jeunes Allemands font depuis 50 ans un boulot énorme. Quand de ce côté (de ce côté de l’Histoire) nous avons à peine commencé.

Et à ce propos puisque je repense forcément à la grande philosophe (la seule peut-être) Hannah Arendt, et au concept qui lui est propre et qui lui a tant été reproché de « banalité du mal », concept mal compris sinon dénaturé à dessein, car il ne s’agissait pas de dire que nous sommes tous banalement capables de bien et de mal et donc aussi le sinistre Adolf Eichmann dont elle suivait le procès à Jérusalem (texte essentiel, l’avez-vous lu ?). Non, il s’agissait de bien pire, à savoir des Einsatzgruppen. Qu’est-ce ? Simplement des gens comme vous et moi, volontaires et recrutés sur le front de l’est sous autorité de Himmler pour nettoyer ces pays de la judéité (Judenrein). Oui, des policiers, des petits fonctionnaires, des commerçants, même des enseignants se sont portés volontaires pour nettoyer l’Europe des youtres et autres youpins, cette race de parasites. Ce qui fut fait en Pologne, dans les pays baltes, en Ukraine (Babi Yar!), partout en Russie (Staline finira le travail après la guerre). Nous avons les lettres de ces braves gens qui se plaignent de tendinites à force de tirer, et du désagrément de leurs chaussures souillées de la cervelle des femmes et des enfants. Oui quand j’écris « mon ami Himmler » c’est juste parce que ces gens-là étaient, sont nos amis humains. Et que tout ce cauchemar peut revenir n’importe quand, il ne tient qu’à nous autres.

Alain PRAUD

Inactuelles, 70 : L’apocalypse c’est déjà

Je vis à la Réunion depuis onze ans, j’y ai ma case que je ne compte pas vendre, il est probable que j’y finirai ma vie. Quand j’ai quitté la métropole avec femme et enfants on m’a dit attention, les cyclones, etc. Nous avons subi un cyclone moyen en 2007, puis nous avons été frôlés par beaucoup d’autres. Mais le grand, le terrible, remonte à 1989. Un agent du lycée où j’étais venu enseigner me disait, montrant le boulevard de Gaulle : Tu vois, là, c’était Beyrouth ! Plus grand monde ne se souvient de la terrible guerre du Liban (1975-1990) et de l’état où était Beyrouth à la fin, disons que c’était Alep ou Mossoul aujourd’hui, un tas de gravats. Mais c’était la faute directe des hommes, des ambitions et des idéologies. Les champs de ruines de Saint-Martin et Saint-Barth sont en partie (restons prudents) la faute indirecte des hommes, de leur folie productiviste, de leur cynisme, de leur aveuglement, de leur imprévoyance. En partie au moins, car la planète a sa logique propre, dont nous ne savons rien sinon qu’elle nous ignore superbement, fourmis que nous sommes. On lit partout qu’il faut sauver la planète, mais elle s’est toujours sauvée toute seule, et le plus souvent sans nous puisque nous n’y étions pas. La disparition de notre espèce ne lui ferait (ne lui fera, un jour) ni chaud ni froid. Ce nombrilisme est fatigant mais ça continue, ça s’étale partout.

Nous ne savons pas comment fonctionne la Terre, ni si c’est un être global, un archipel d’êtres, autre chose encore. Nous ne savons rien d’elle, sinon que de planète nous n’avons qu’elle. Grâce à la station spatiale et au talent de Thomas Pesquet nous en avons contemplé jour après jour de merveilleuses images. Elle resplendit, ce n’est pas elle qui souffre. C’est nous qui souffrons, qui allons souffrir, sans doute de plus en plus. Ce soir au journal télévisé l’émotion de Nicolas Hulot, ministre clé du gouvernement, était palpable, et davantage encore son angoisse. Une angoisse que je qualifierais presque de biblique, la même que l’on percevait hier sur une autre chaîne de Jean-Louis Etienne. Devant des phénomènes cycloniques de cette ampleur c’est peu dire que nous sommes démunis, puisque nous ne pouvons survivre qu’en nous cachant dans des trous s’il y en a. Il paraît que sur Jupiter se déchaînent en permanence des vents de 700 kmh, et sur Vénus des orages d’acide sulfurique. Dieu selon les uns, un hasard favorable selon d’autres, a permis sur Terre des conditions qui d’essais en essais ont autorisé (je suis darwinien, c’est connu) l’émergence de cette espèce bizarre et arrogante, la nôtre.

Il semblerait, j’attends impatiemment la preuve du contraire, que cette espèce soit la seule intelligente ; vous me direz que c’est facile puisque elle a eu le bon goût de définir l’intelligence. De sorte que s’il y a des intelligences ailleurs nous n’en saurons jamais rien puisque par définition elles auront échappé à notre expertise. Nous savons déjà que sur Proxima Centauri, la voisine de palier (4 AL) il n’y a rien qui ressemble à de la vie comme nous l’entendons. Oui, nous le savons déjà, circulez, allez voir plus loin. Mais plus loin c’est beaucoup, très beaucoup. Des dizaines, des centaines d’AL, comme si un message posté par Confucius, Platon ou Mahomet ne nous parvenait que maintenant (vous me direz…). Et même là les plus grands rêveurs commencent à avoir des doutes : planètes trop grosses, trop proches de leur étoile, étoiles doubles qui compliquent tout, etc. Plus loin peut-être ? Mais plus loin est inconnaissable et inaccessible même dans une physique post-Einsteinienne dont nous n’avons pas les clés. Bref il va bien falloir nous débrouiller avec ce que nous avons, et avec la boîte à outils dont pour l’instant nous disposons, qui s’est prodigieusement enrichie depuis les années 1950 et ne cesse de s’enrichir.

Mais c’est déjà la fin de la séquence onirique. Il n’y a pas de domicile ailleurs, et les prochaines expériences martiennes (vers 2030-2040), peut-être sans billet retour, seront surtout scientifiques, pour volontaires très avertis. Mais pour nous frères humains qui cohabitons vaille que vaille sur une quasi sphère occupée pour l’essentiel par des océans qui se réchauffent à grande vitesse, engendrant des météores si puissants que notre imagination en demeure impuissante, l’apocalypse n’est pas pour demain mais pour tout de suite. Rappelons que ce mot signifie révélation, prise de contact avec la réalité.

Alain PRAUD

Inactuelles, 69 : La (vraie) patrie est en danger

Ces derniers temps je m’étais abstenu au moins ici de commenter le paysage politique. Il est vrai que la situation était tellement confuse et contradictoire qu’elle relevait davantage du vaudeville que du drame shakespearien. Mais enfin le brouillard s’est un peu dissipé et on y voit plus clair. Après de longues semaines où la pantalonnade le disputait à la guignolade et où Feydeau était chaque jour dépassé – anathèmes, reniements, plans B cachés dans les placards puis hautement se récusant, enfin le quotidien de la IIIème République (j’ai bien dit : la Troisième), le ciel s’ouvrit sur un premier tour implacable, pas à deux bandes comme d’habitude, ni même à trois, ce que les bons joueurs auraient pu anticiper, mais à quatre bandes sans compter les abstentionnistes. Dès lors c’était le chaos pour les petits joueurs que nous sommes tous ; sauf que nous avions choisi, tous, qu’il en soit ainsi. Il fallait faire avec, et si possible avec dignité.

Ce ne fut pas le cas de tout le monde. Un baron de la politique des plus politiciennes, qui avait fait flèche de tout bois, criant au charron et surtout au complot (médiatique, judiciaire, politique) alors que ses imprudences dans la gestion de ses indemnités parlementaires lui valaient un opprobre général (un poil tartuffe peut-être ?) trouva une sortie sobre et par le haut, avec comme une noblesse retrouvée. Il a toujours rendez-vous avec la justice, c’est une autre affaire qui se dégonflera, trop tard pour lui car son avenir politique est anéanti. Du moins pour l’instant, ce monde de colibris est tellement surprenant.

Un autre baron mais de l’autre bord de l’échiquier (on sait qu’à ce jeu la même couleur ne gagne pas toujours, et cela dépend beaucoup de la mobilité des fous), connu depuis aussi longtemps et candidat perpétuel comme d’autres à l’Académie, sacré par les médias que pourtant il abhorre comme le meilleur tribun du moment (avis qui a survécu à son effacement, et que je partage), exclu comme le précédent mais le masque sinistre parce que la dynamique de ses meetings et sondages le donnait gagnant, a n’en déplaise à ses militants et thuriféraires quelque peu raté sa sortie en ne disant rien de clair sur le second tour. C’est son droit, ce n’est pas à la mesure de l’enjeu. Comme tout le monde il songe aux législatives dans un épais brouillard, car bien maligne la vache qui d’avance y retrouverait son veau – pas encore né, faut-il le rappeler.

Or qui sont les deux finalistes ? L’une était attendue, les médias qu’elle conspue à longueur de meetings l’ayant portée à bout de bras pendant des mois sinon des années. Fille d’un vieux trublion anarcho-fascisant qui perdit un oeil dans une bagarre d’étudiants avant de s’illustrer comme tortionnaire en Algérie, complice de l’OAS lors des attentats contre de Gaulle puis adversaire résolu de la République sous toutes ses formes, négationniste à coups d’à peu près et de calembours douteux – fille donc de cet encombrant vieillard qu’elle a contribué sans grand succès à marginaliser dans le mouvement néofasciste qu’il avait fondé et dont elle se réclame maintenant, elle a bien failli arriver en tête du premier tour, mais non. Et pour les raisons oedipiennes que je viens de dire son handicap reste considérable. Sans parler de la faiblesse de son programme économique, qui confine à l’amateurisme. Par pur opportunisme tactique elle vient d’ailleurs de le décapiter purement et simplement.
Cette personne – car elle n’a rien de l’idée qu’en général on se fait de la femme – constamment hargneuse, agressive, arrogante, environnée de gros bras rasés et tatoués qu’elle rémunère illégalement sur les fonds de l’Assemblée européenne qui lui réclame pas moins de 5 millions d’euros, bref cette mégère pseudo-wagnérienne prétend sans pudeur incarner « le peuple » alors qu’elle est la fille d’un manipulateur qui est réputé avoir capté l’héritage d’un milliardaire gâteux, devenu ainsi milliardaire lui-même et châtelain sur les hauteurs de Saint-Cloud, château où elle a vécu jusque très récemment. Sans avoir jamais travaillé, sinon comme parasite de cette Union Européenne qu’elle ne cesse de pourfendre.

Bien sûr en face de ce tableau que je noircis à plaisir – car je n’ai aucune prétention à l’objectivité, qui de toute façon est un leurre, les historiens le savent – le challenger absolu pourrait avoir d’emblée le beau rôle. Le plus jeune (39 ans) de tous les candidats porte aussi beau qu’un Gérard Philipe sauf qu’il a une certaine ressemblance avec Boris Vian – il n’en fallait pas moins pour que les réseaux suggèrent chez lui une gayté cachée, corroborée (!) par son mariage avec une femme plus âgée que lui. Roulez jeunesse, dira-t-on, sauf qu’il s’agit du prétendant le plus sérieux à la magistrature suprême. Débutant, il en convient lui-même, mais pas inconnu puisqu’il fut secrétaire de la présidence Hollande puis ministre des finances du même. Ce qui n’est pas un titre de gloire vu l’impopularité record du maître. Rengrègement de mal comme dit Harpagon il fut banquier chez Rothschild et non au Crédit Agricole, ce qui lui vaut constamment des campagnes fielleuses voire franchement antisémites, nourries par les droites et une certaine gauche pour qui l’anticapitalisme excuse tout. Ni à gauche ni à droite ni vraiment centriste, son programme a de quoi désorienter des Français qui viennent pourtant de renvoyer les partis traditionnels à leurs chères études. On note cependant que personne ne répudie l’économie capitaliste, même la candidate autoproclamée « du peuple » qui serait bien en peine de proposer une alternative, préférant comme la gauche stigmatiser un « ultralibéralisme » qui frapperait mieux les esprits. Et surtout accuser l’Union Européenne de tous les maux de la création, et les immigrés de quelques autres encore.

De bons esprits préfèrent renvoyer ces finalistes dos à dos, les proclament aussi émétiques l’un que l’autre, jurent qu’ils iront plutôt à la pêche. Quant à moi je n’en ferai rien, et pour plusieurs raisons.

D’abord je suis Européen convaincu depuis l’âge de treize ans, autrement dit depuis que j’ai compris à quoi servait l’Europe : à empêcher toute nouvelle guerre entre Européens. Je ne veux pas que mes descendants naissent comme moi dans un paysage de ruines. Je ne veux plus être arrêté à aucune frontière, et j’aimerais qu’il en soit de même dans le monde entier. D’ailleurs aucune frontière n’a jamais arrêté un terroriste, ni dix, ni cent. Je voterai donc pour que la France reste en Europe et conserve la monnaie unique.

Ensuite je ne veux pas d’une France antisémite, xénophobe, raciste. Il y a peu d’années encore c’était une évidence pour presque tous les Français, ce n’est plus le cas. Une « démocrature » à la Poutine ou Erdogan, un régime « illibéral » tel ceux de Hongrie, de Slovaquie, désormais de Pologne chaque jour un peu plus, avec leur cortège d’intimidations, d’emprisonnements arbitraires, de ratonnades, de pogroms, de fermetures de journaux et d’universités, de censure de l’internet, tout cela m’est intolérable. Je voterai donc pour les libertés que nous avons conquises et que je souhaite élargir et développer.

Enfin (pour aller vite) personne plus que moi n’est attaché depuis toujours, viscéralement, à la liberté de la culture, je veux dire de toutes les cultures. Je ne veux pas d’une France qui prétende régenter les créateurs, produire sans cesse de la norme culturelle étriquée, passéiste, pantouflarde, ethnocentrée, autistique. Je veux que puissent s’épanouir l’art contemporain sous toutes ses formes, les musiques d’aujourd’hui hors de tout conformisme, les architectures les plus audacieuses. Je veux que l’enseignement donne ses chances à tous et s’en donne les moyens, car pas plus que Nietzsche je n’envisage une seconde de me résigner à ce qu’il appelait dans La naissance de la tragédie « le sombre désert de notre civilisation exténuée ». Je voterai donc pour la culture, non pas française mais en France, une culture sans frontières et sans brides.

Pour ces raisons et quelques autres, sans adhésion mais par raison, je voterai contre le Front national et pour Emmanuel Macron.

Alain PRAUD

Inactuelles, 68 : La nouvelle pensée unique

Tous les usagers des réseaux sociaux l’ont remarqué pour peu qu’ils parcourent les commentaires : une nouvelle pensée unique est en marche, elle a déjà des millions de fanatiques, des milliards bientôt sans doute. Un lavage de cerveaux planétaire. De quoi s’agit-il au juste ?

J’ai déjà traité du complotisme début 2012 dans ces colonnes (On nous cache tout (De la conspiration)) (25/01/2012).
. Mais le mouvement a pris une toute autre ampleur depuis lors. Désormais tout est complot, de l’élection d’une miss à celle d’un président des USA ou d’ailleurs, sans parler des photos de Thomas Pesquet depuis la station spatiale alors que bien sûr il est resté dans son jardin. Le mot d’ordre maoïste « que tous les cons s’épanouissent » est en train de se réaliser, les autres ayant débouché directement sur des génocides. Il n’a jamais dit ça ? Ah bon je croyais. Ce fut en tout cas son seul héritage.

Dès 2012 donc je racontais comment mes élèves à peine sortis de l’enfance prétendaient me convaincre que l’alunissage US était de toute évidence un montage terrestre. Ils en avaient eu la certitude grâce à l’internet, réceptacle universel de la vérité. Cela ne m’ébranlait pas d’un iota on s’en doute puisque j’avais vécu les mêmes choses dans les années 70, et à ma charge. Pas besoin alors d' »alternative facts » puisque nous étions adossés à la Vérité (en russe Pravda). Laquelle vérité soviétique s’est inclinée, et il faut imaginer ça, le geste de la vérité russe s’inclinant, c’est l’humiliation absolue Ce qui est rassurant pour les nostalgiques c’est qu’en Russie rien n’a changé, tous les médias appartiennent au pouvoir et lui font allégeance, justement ce que nous reprochions à la « presse bourgeoise » de sinistre mémoire.

Mais la nouvelle pensée unique n’est pas si stupide. Elle est moderne, elle sait lire (les réseaux sociaux, car le plus souvent elle n’a jamais lu aucun livre, même arrivée on ne sait comment à des bac + 5 ou 6) (la plupart de mes derniers élèves en 2014 ne lisaient que leur téléphone et disposaient de 300 mots de vocabulaire usuel). Cette vacuité mentale n’a eu de cesse de gagner du terrain depuis lors. L’absence totale de livres surtout philosophiques dans les médiathèques les mieux renseignées, et quand il y en a quelques-uns leur absence totale de lecteurs nous en dit assez sur l’appétence de savoir et de vrai débat de nos contemporains.

Et ce n’est même pas de lire ou ne pas lire, mais de croire ou ne pas croire avec ou sans support de lecture. Le livre est devenu un obstacle encombrant, en plus il est susceptible de changement d’interprétation en cours de route au nom de ce qui est plus fort que lui : l’opinion sans culture, sans jugement, sans raison qui raisonne. Quand on écrit des livres et qu’on ose l’avouer on lit aussitôt dans les yeux adverses non de l’incrédulité mais quelque chose comme un racisme d’un nouveau genre. Car la nouvelle pensée unique déteste les gens qui lisent, qui ne font que ça, qui ont perdu tout contact avec le Réel (que personne ne songe à définir, tu parles), les archi-diplômés qui n’ont jamais mis les mains dans le cambouis, particulièrement ceux qui ont fait Sciences Po et l’ENA ce vivier à crapules judéo-gauchistes. Car j’allais l’oublier mais c’est fondamental : la juiverie domine le monde et plus que jamais, les banques évidemment quelle question mais aussi l’entreprise, la politique, les médias, surtout les médias, il n’y a qu’à énumérer ces gens par leurs noms. Bien sûr on n’ose presque plus dire les choses ainsi avec cette candeur, que voulez-vous il y a des lois scélérates qui entravent la liberté d’expression.

Or les médias « mainstream » garants de la liberté d’expression, par un diabolique retournement en sont devenus les fossoyeurs. Oui, la nouvelle pensée unique (la NPU) dit « mainstream » – autrefois on disait idéologie dominante, capitalisme monopoliste, mais c’est trop intello, il faut parler djeunns donc anglais (enfin, anglais US avec l’accent frenglish tellement plus sexy). Donc on dit « mainstream », ce qui en gros recouvre et stigmatise l’essentiel et les plus sérieux des médias du monde actuel. Certes pas la presse de caniveau, exempte de toute suspicion puisqu’elle parle au « peuple » ; mais cette racaille judéo-gaucho mondialiste qui exige 1500 mots de compréhension, Le Monde bien sûr mais aussi bien Die Welt, El Pais, Il Corriere della sera, le New York Times ou le Washington Post vomis par Trump, sans même parler de l’Asahi ou du Mainichi nippons. Repaires de « fake news » toujours en embuscade contre les vrais gens (nous, the people) qui disent la vérité, la leur, celle que tout le monde comprend, face à l’inutile et perverse complexité du monde.

Quand on parcourt les réseaux sociaux (qu’il vaudrait mieux dénommer asociaux, voire anti-sociaux), on est frappé d’abord du tombereau permanent de fumier ordurier, raciste, misogyne, sectaire, fanatique, fascisant, islamofascisant, prétentieux, parano, outrageusement narcissique, promoteur de tout ce qui n’est pas moi, un moi immature, pervers, hypocrite, planqué derrière d’improbables pseudos (alors que leur signature est forcément publique). Mais qui dans le même mouvement prétendent promouvoir des solutions définitives à toutes les crises mondiales – à la seule condition que cela ne les affecte pas trop. Ces visqueux, à la fois venimeux et tout dans la dérobade comme un qu’on dit n°2 du FN (il laisse courir une rumeur homo sur Macron, puis insinue que Le Monde est la propriété de Pierre Bergé, qui soutient à fond Macron donc le journal aussi, sous-entendu normal puisque Bergé est homo…Pourquoi c’est fielleux et venimeux ? Parce que Philippot est aussi homo et de notoriété publique, même internationale vu sa visibilité).

Oui si je consens à m’y abaisser c’est que la NPU est à ce niveau. Les médias occidentaux (pour des raisons évidentes la Pravda et le Quotidien du Peuple ont échappé à ce biais) ne sont libres que parce qu’ils sont soutenus par des puissances contradictoires, qu’on appelle actionnaires, dont le seul intérêt dans la vie est de faire du profit, donc que le journal se vende. Ce serait vraiment les prendre pour des imbéciles que de les imaginer ourdissant dans les ténèbres un complot éditorial visant…mais quoi ? C’est surtout prendre les lecteurs pour des débiles, alors qu’ils sont parmi les derniers à savoir lire. Ce qui ne sera bientôt plus qu’une excentricité condamnable, comme dans le monde enchanté d’Orwell.

Alain PRAUD

Ubu, sottise ordinaire, 2

On ira d’emblée à la référence : depuis l’épisode de la « Maison Blanche d’hiver », mes fidèles lecteurs ont fait le lien avec le banquet de Trimalcion et sa traduction en images par Fellini. Car le grand Schtrumpf peroxydé a choisi de recevoir le Premier Ministre du Japon Abe Shinzo (qu’il appelle Mr Shinzo, puisque personne ne lui a dit que là-bas c’est le nom de famille qui précède le prénom)(ça me rappelle l’histoire de ce président malgache d’il y a longtemps, Tsiranana, qui recevant un évêque africain lui avait donné du « Monseigneur MGR ») – enfin il a choisi de le recevoir dans son club privé de Mar-a-Lago (Floride) où il se détend après les rudes rudiments du pouvoir qu’il encaisse à Washington, ensemble résidentiel et club de vacances peuplé de grossiums à 200 000 $ le ticket annuel (c’était seulement 100 000 $ avant son élection – pas de petits profits).

Donc le voilà banquetant et discutant de choses sérieuses avec ce pauvre Nippon tout empesé – son épouse bien davantage, comme il sied – dans un décor de palmiers, de piscines à débordement, de golfs et de machines à sous, avec d’autres blonds bedonnants flanqués de blondes encore plus botoxées que la sienne. Espace terrifiant de vide, de trop-plein, de foule importune, de photos volées, de photographes par qui accrédités, de serveuses embauchées la veille, au point qu’un membre du club s’est pris en selfie avec l’aide de camp porteur de la mallette des codes nucléaires, mais oui. Comme dit Lautréamont, allez-y voir vous-mêmes si vous ne voulez pas me croire.

Au fait à propos de Trimalcion tout ce monde était propre sur soi, enfin façon Yankees sudistes, cravates trop longues comme le patron, haute couture improbable pour les potiches ; au moins on ne se repeignait pas à la sauce comme dans l’original en rotant et vomissant et personne ne s’essuyait les mains aux cheveux des esclaves. Mais aux yeux d’un Bourdieu ou d’un Deleuze que personne n’avait invités c’eût été tout comme et kif-kif mon ami, tant le différentiel culturel et économique entre les uns et les autres était abyssal, sans parler de notre allié Jap égaré là comme une estampe de Harunobu dans une émission de Télé-Réalité, qui doit encore se demander dans quel traquenard il était tombé. Heureusement que le Japon n’est plus gouverné par l’Empereur, reclus dans son palais où on lui parle la langue de l’époque Heian, car toute ébauche de dialogue eût été impossible, même ressentie comme incongrue par l’une des deux parties, devinons laquelle.

Parmi toutes les photos prises par les membres du club, une surtout est remarquable. La mise au point est sur une espèce de gros chat orange assis au premier plan, le menton dans la main, souriant de cet air un peu niais que nous avons tous arboré à un moment ou à un autre sur les photos de communion de la petite nièce ou des noces d’or de papy-mamy. Derrière lui en ombres chinoises se déhanchent des houris et d’autres silhouettes, qui pourraient être aussi bien celles d’agents russes, chinois, voire français mais oui, qui l’aurait empêché ? Et devant cela le monde civilisé ou ce qu’il en reste, ébaubi, béant, incrédule. Comme de l’horreur on est toujours puceau de la bêtise, telle est son avance sur nous. Mais soyons économes de notre mépris ; car de semblables tableaux, et pis encore, nous guettent dans nos frais bocages, inconscients que nous sommes.

(à suivre)

Alain PRAUD