En cueillant des simples, 1

Contempler les choses
d’un coeur impartial
Telle est la voie
(Yuan Mei)

« La voie » n’est pas ici le fameux Tao : Yuan Mei, le plus grand poète du XVIIIe siècle chinois, est un esprit libre, ni taoïste, ni confucianiste orthodoxe, et fort peu bouddhiste. Cette formule constitue le dernier vers (heptasyllabe) d’un poème du recueil Plaisirs variés à la villa Sui, et les deux ultimes caractères sont ailleurs traduits (chez le même éditeur Moundarren) « c’est ça le zen » (!)… On pourrait dire aussi « C’est la bonne méthode »… ou ne pas traduire du tout, car l’essentiel est formulé juste avant et ne souffre pas d’ambiguïté : « Contempler les choses d’un coeur impartial », c’est retrouver l’unité primordiale, première, l’Un dont on a été séparé, in-quiétude constante et conscience malheureuse de l’exclu, séparé du Dieu judéo-chrétien, livré au cycle sans fin des réincarnations… A la fin d’un autre poème où il se félicite de sa robuste vieillesse, Yuan Mei avance « Dans ma vie précédente peut-être ai-je accumulé les mérites »… mais on sent que c’est manière de parler.

Et mêmement s’écrie Hölderlin (Hyperion) : « Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses ? » Ailleurs il définit la beauté « harmonie de l’homme total », celui qui n’est plus séparé mais réuni, réconcilié, fondu « dans le Tout de la Nature », « par un radieux oubli de soi »… Or cet oubli, cette « désoccupation de soi » (Zhuangzi) est avancé à tous les horizons de la pensée chinoise classique comme une impérieuse nécessité. Et Kongzi (Confucius) : « Le Maître était (…) sans Moi (wu wo) » (Analectes, IX,4)
(Yuan Mei a quitté ce monde de poussière en 1797, l’année où paraissait le premier volume d’ Hyperion de Hölderlin).

***

Vivre plus intensément. Accroître son humanité.

Humanité non seulement envers les humains mais tous les êtres vivants. Et puis pourquoi s’arrêter aux vivants ? On peut éprouver du respect pour un rocher, de la compassion pour un glacier – et « tu chériras la mer » n’est pas un vain mot.

Et d’abord les arbres. Enfant j’étreignais leurs écorces rugueuses, je me collais les doigts avec l’ambre sécrété par les cerisiers, j’escaladais de hautes frondaisons avec le sentiment intense, grisant, du danger mortel. Bien plus tard dans les forêts pyrénéennes, véritables « dialogues » avec les arbres. Conversation silencieuse. Respect pour leur force, leur durée – qui ne m’a jamais interdit de les abattre, de les débiter, de m’en réchauffer : mais toujours avec ce même étrange respect – étrange, comme peut l’être aux yeux d’un observateur étranger cette mentalité d’indigènes (cueilleurs, chasseurs, bûcherons) que je partage facilement comme si elle trouvait en moi la fraternité de très profondes racines.

***

Drapés de notre vie comme d’un vêtement
trop ample mais sur des fleurs qu’on écrase et d’un
même mouvement les sucs traversés, toute l’eau
qui fait défaut

La présence à soi qu’on n’avait pas voulue
(pas forcément) – ni ce dehors indicible
ou trop ouvert ou trop bleu qui s’efface avec
le regard qui le conçoit :

Ecrivant dans un bassin comme au pied de
la cataracte des choses

(8 février 2006)

Le poème (qui fonctionne ?) est comme sous la cataracte des choses – l’homme qui écrit est emporté, il le faut.
Giacometti, après son « illumination » de 1945 : « une espèce d’émerveillement continuel de n’importe quoi » – ce sont ses propres mots.
Dans cet état il faut beaucoup détruire.

***

La science ne « désenchante » pas le monde – tout au plus elle le démythifie. Même si je sais (à supposer que je sois en état de savoir) quels phénomènes ondulatoires s’expriment dans l’aurore boréale, elle n’en reste pas moins une splendeur à mes yeux, comme aux yeux du physicien. Il y a longtemps que nous savons que le soleil ne se lève ni ne se couche ; et cependant il est probable que tant qu’il y aura des humains ils admireront les couchers de soleil.
C’est pourquoi la connaissance scientifique (et a fortiori sa vulgarisation) ne nous frustre de rien : elle ne fait qu’augmenter et enrichir nos sensations. Si je sais d’où provient ma jouissance, je n’en jouis pas moins, au contraire.
Hantise (assez générale au fond) non d’un monde « désenchanté » par la technoscience – c’est déjà fait – mais d’un monde définitivement arraisonné.

Nietzsche (Naissance de la tragédie) : « Peut-être l’art est-il le corrélat et le supplément nécessaire de la science ? »
Et cet écho chez Wittgenstein (Tractatus, 6, 52) : « Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques possibles avaient reçu une réponse, nos problèmes de vie n’auraient pas encore été abordés ».

(Expérience du 1er novembre 2006) (On a beau savoir – à peu près – ce que c’est…)
Piton de la Fournaise : approché à très courte distance (on sent la chaleur, par bouffées) de l’éruption qui se poursuit depuis le 30 août dans le cratère Dolomieu. Sentiment d’observer du monde le sang et la chair mêmes, une plaie ouverte, véhémente, et la nature profonde se donnant en spectacle : bouillons, grondements, houles et ressacs, geysers de feu, projections de matière qui claquent comme des bouses en retombant sur les flancs de la forteresse qu’elles contribuent à édifier. Quant au Dolomieu dans son ensemble c’est un lac de lave dont les croûtes ici et là se soulèvent pour exhiber les blessures fulgurantes, avec fumeroles, bulles incandescentes, mini geysers ou « hornitos »… Près des remparts le sol vibre avec violence comme pour nous signifier notre statut d’étrangers définitifs, et que nous devons nous tenir à distance de respect.

(Expérience devenue inimaginable en 2014, tant le « principe de précaution » désormais régit tout et tous)

Alain PRAUD

Inactuelles, 17 : Apologie du silence

Comme le vide autorise le plein, le silence permet la musique. Une musique qui ne prendrait pas son essor sur du silence rejoindrait le vaste contingent des bruits, dont le chaos harmonique et la monotone discordance offensent l’oreille avant de la détruire. On ne connaît que trop ce vacarme colonisateur, à la lettre impérialiste, univoque, arrogant, massif, sans interstices.

Le vrai silence est celui de Hiroshima le 6 août 1945, à 8h20. Qui survit dans ce silence, littéralement de mort, a envie de mourir. Mais le silence dont je parle, celui que tous nous allons rechercher comme des assoiffés à mesure que l’habitation humaine monstrueusement s’urbanise, c’est comme le bonheur pour Socrate sitôt délivré de ses chaînes : un silence relatif, palpitant, peuplé encore, une ombre douce d’avant ou d’après la musique. A-t-on assez dit que le silence qui suit Mozart est encore du Mozart… Mais c’est vrai aussi bien de Boulez (Dialogue de l’ombre double), de Glass (Einstein on the beach), de Dusapin (Medeamaterial), de Stan Getz à Marciac un an avant sa mort, cette stupeur extatique après les dernières notes, et que dire des minutes qui succèdent à trois heures de Keith Jarrett ?

J’aime ainsi écrire à l’ombre des cocotiers de la plage de Grande-Anse, assis sur un banc de pierre, l’ouïe caressée par le puissant ressac de l’Océan Indien et la rumeur débonnaire des familles qui festoient, ce jeudi de l’Ascension, ou dans la chaleur éblouissante de Noël. C’est là que j’ai commencé cette note, et je la poursuis dans une salle du Conservatoire de Saint-Pierre, avec en fond les mélopées ponctuées de pas sonores de la danse indienne bharatanatyam, et plus loin, insituables, les ruissellements chromatiques d’un saxophone ; ici et là des éclats de conversations, un rire d’enfant dans la lumière éclatante, propice, de ce commencement d’hiver austral.

Quand je vivais dans les Pyrénées je n’écrivais que la nuit, l’hiver dans le chuintement du feu de hêtre, l’été avec la musique lointaine d’une fête, les cris tout proches d’un moyen-duc. Pour des urbains de passage, des touristes, des parents, c’était trop de silence, cette harmonie inconnue ou bien oubliée les angoissait et troublait leur sommeil. Je parle souvent de l’Inde dans ces notes, et j’y reviendrai plus à loisir. Là-bas le contraste est encore plus grand entre la paix des campagnes et le tumulte infernal des villes ; à ce point que le jour de mon retour, assis à la terrasse d’un café proche du Luxembourg, je surpris mes amis en m’étonnant de ce silence retrouvé – il devait être 18 heures,

La rue assourdissante autour de moi hurlait…

mais je n’entendais presque rien : à Delhi la conduite ne se conçoit qu’ avertisseur bloqué.

Après cela et comme au temps de Shah Jahan le Kashmîr était un havre de fraîcheur et de paix, le lac Dal où les montagnes se mirent à l’identique, les après-midi à observer le manège d’un martin-pêcheur, ou bien plus haut celui des singes dans les derniers sapins avant les alpages d’altitude – mais on est là à 3000m, et de ce vert balcon semé d’exquises fleurs naines il ne reste qu’à contempler, un peu essoufflé, les fortifications nappées de sucre glace, encore si lointaines, du Nanga Parbat.
Souvent cependant, aux plus modestes altitudes de la vieille Europe, j’allais seul en virées de huit ou dix heures, entre roches nues et lacs glacés, immuables et sombres miroirs, lieux où je savais ne trouver personne, où le discours rocailleux d’un torrent, là derrière, sous les sautes du vent, aidait à s’orienter.  » Viens dans l’Ouvert, ami… » murmurait Hölderlin, et seul le sifflement strident d’une marmotte alertée me ramenait aux contingences de ma condition et du sol inégal.

J’ ouvre au hasard – mais il n’y a pas de hasard – les poèmes de Georg Trakl, et voici,

Vollkommen ist die Stille dieses goldenen Tags

Il est parfait le silence de ce jour doré… Et feuilletant en amont comme en aval de ces vers on se rend compte que le silence est partout. Le silence est violent dans la pierre. O qu’en silence brûlait la lumière. Le voyageur entre en silence – et le commentaire fameux de Heidegger sur ce dernier poème ( « Un soir d’hiver » ) :

La parole parle comme recueil où sonne le silence. ( Acheminement vers la parole )

Je ne suis pas sûr de toujours bien comprendre Heidegger. Mais il me semble qu’ici il est fort clair . La parole ne se contente pas d’accueillir le silence, de lui faire une place à sa table ; elle le recueille comme un frère dans le besoin, un enfant abandonné. Et, inséparablement, elle recueille ce silence dont elle est assoiffée, comme une eau de pluie dans des mains en coupe. Autant le silence a besoin de la parole pour ne pas être que suspens, froid repli, autant la parole se nourrit de lui comme de ce fameux supplément d’âme sans lequel l’âme ne serait pas. Le silence dans les interstices de la parole s’insinue et nourrit ce qui en elle sans lui dépérirait, cet avis justement que dans la parole il y a de l’être et pas seulement du discours (logos) – cet avis que dans la parole poétique l’être se manifeste à gorge déployée, pour ainsi dire en confiance. Si le logos n’est que mensonge (efficace dans le meilleur des cas – le politique – mais mensonge), le silence est ce qui insinue la vraie vie dans la parole, en tant qu’elle est il-logique, réfractaire au seul logos. C’est cela que j’appelle poésie, cette forte parole-là.

Et c’est cette qualité de silence que je recherche : un silence nourricier de la parole, qui la nimbe et l’aide à se déployer ; car de naissance la parole est pauvre et infirme, elle est boiteuse et aptère tant que de l’être en elle n’a pas su s’insinuer. Croyez-vous que je me sois égaré loin de mes rochers et de mes lacs ? Le poème est d’abord adhésion au monde, en tant que ce monde n’est ni vide ni plein, mais dialectique ; ou pour mieux dire avec Guillevic, le poème est « vibration de la matière »… Lucrèce lui-même en a le sifflet coupé. Et pourtant c’est bien cela. Il faut se faire à cette idée que le lien repris/rompu entre parole et silence est une affaire matérielle. Comme l’être gîte dans le boson W, dans les quarks impalpables, et plus loin encore peut-être, le silence qui advient à la parole et qui l’exhausse en poésie est affaire matérielle. Si matérielle même que Heidegger, on l’oublie souvent, proclame l’antériorité (poétique) de la parole mortelle (celle de vous et moi) sur le poème :

 » La poésie proprement dite n’est jamais seulement un mode (Melos) plus haut de la langue quotidienne. Au contraire, c’est bien plutôt le discours de tous les jours qui est un poème ayant échappé, et pour cette raison un poème épuisé dans l’usure, duquel à peine encore se fait entendre un appel. »

Voilà qui complète Claudel, ou le remet à sa place, c’est selon. Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont pas les mêmes, parce que les mots de tous les jours sont un poème ayant échappé : comment mieux dire qu’il n’y a pas quelque part une quelconque Essence Poétique, mais que le poème est en nous, matériellement, prosaïquement, seulement nous le laissons trop souvent s’échapper, nous ne savons pas lui mesurer la portion de silence qui va faire de cette parole échappée un Dit de Dante, de Verlaine, de Trakl, de Jaccottet. Ou de vous qui me lisez.

Alain PRAUD

Nishat Bagh ( Srinagar , Kashmir ) : tentative de délimitation d’un concept poétique

1 –  Bagh est un lieu.  Ce lieu n’est habitable, physiquement, que sur les rives du lac Dal, près de
        Srinagar ( Inde, Etat de Jammu-et-Kashmir ).  J’ai habité brièvement deux des manifestations de ce lieu en août 1979 : Nishat Bagh (ou Jardin des Plaisirs),  Shalimar Bagh ( ou Jardin de l’Amour ) .  Ce lieu existe toujours  en  2010, mais la conjoncture géopolitique ( Inde / Pakistan )  l’a rendu  quasi inhabitable.  ( Coefficient de risque  inexistant jusqu’aux années 1990 ).

2 –  Bagh  est un jardin, c’est-à-dire un artefact conçu et réalisé par un paysagiste, à une époque
        donnée :  notre XVIIème siècle,  sous les empereurs moghols de l’Inde Jahangir et Shah Jahan  ( à peu près en même temps que les jardins de Versailles ).  Il s’ensuit que  bagh  a été réalisé pour un homme  (souverain)  et pour son usage exclusif.

3 – Bagh  est désormais un lieu touristique , c’est-à-dire à usage collectif universel et payant.  De ce fait, il est plus ou moins entretenu  (jardiné) –  on ne sait s’il a conservé son état initial, et  jusqu’à quel point,  compte tenu des vicissitudes historiques  ( fin de la domination moghole , emprise britannique… ).  De plus, autant que j’ai pu en juger en 1979,  son entretien semble obéir à des règles assez éloignées de celles en vigueur pour les jardins européens : pelouses drues et hautes , jardiniers endormis aux heures chaudes…

4 – Bagh  est un remodelage de la topographie et de l’hydrologie préexistantes.  Il s’appuie sur elles, il les utilise pour son fonctionnement  ( sa vie ).   C’est  déjà le cas pour d’autres jardins  ( Versailles , Villa  d’Este ) ;  mais c’est très visible ici :  chaque bagh est modelé autour d’eaux courantes descendant des collines (montagnes) environnantes pour alimenter le lac Dal.

5 –  De ces caractéristiques sommaires, il résulte que  Bagh est un lieu mixte, intermédiaire, dual :  montagne / plaine,  privé / public,  jardiné / négligé ,  procédant du sauvage comme de l’artifice  ( Augustin  BERQUE ,  Le Sauvage et l’Artifice , Gallimard,  1986 – ouvrage indispensable )  –  en cela s’accordant au voeu de  Confucius que ses concepteurs ignoraient : trouver le juste équilibre entre le naturel et l’artificiel   :

      La simple nature prévaut sur le raffinement : voilà le sauvage.
      L’artifice l’emporte sur la sincérité : on tombe dans l’alambiqué.
      Nature et culture en harmonieux équilibre , c’est l’exemple sans apprêt que laisse le sage.

                                          ( Analectes ,  VI, 18  –  trad. personnelle )

6 –  Bagh est le cadre souple d’une forme de liberté  :  l’eau est canalisée, des buis ou ifs sont taillés, on a planté des arbres fruitiers, disposé des massifs fleuris  –  mais rien n’est vraiment ordonné, le pur désordre naturel (libertaire) n’est jamais loin.  Dionysos ne dort que d’un oeil .

7 – Bagh  est une des formes que prend la vacance  :  espace du loisir ou de la désoccupation, fraîcheur, limpidité d’une existence qu’on laisse s’écouler ( qu’on ne retient ni ne contient, ni ne contraint ) . De là que c’est l’espace du rêve, de la création.

8 – Bagh est un espace libre de droits, faiblement payant, modique donc virtuellement universel.  Et cependant c’est un espace réservé à peu de gens : il est loin de tout  (des heures d’avion et/ou de train, des heures encore d’autocar) , d’accès dangereux  (cf. 1),  et s’il reste encore des privilégiés pour l’habiter,  nombre d’entre eux n’y voient rien.

9 – Car  bagh est l’analogon visible de ce monde  (die Welt) dont Hölderlin affirme que nous l’habitons en poète ou poétiquement (dichterisch)  :  monde qui n’est cependant pas le monde, mais un monde inclus, juxtaposé, superposé, écarté, exclu .  Comme la trace, le vestige, l’habit fuligineux  d’un monde que nous aurions tous habité, naguère, ailleurs. A portée de main quand nous voulons.
     

Alain PRAUD

Inactuelles , 3

Deus sive natura  /  Natura sive poiesis

(Dieu, autrement dit  la nature…)

La nature (le monde) est « poiétique » en ce qu’elle produit sans cesse de la beauté, de transformations en transformations ( huà )  –  et comme il ne saurait y avoir de beauté négative, cette activité poiétique est également « poiéthique ». L’accroissement du Beau est aussi accroissement du Bien.
    L’activité artistique (humaine) est mimesis au sens où, volontairement ou non, elle s’inspire de cette poiéthique qu’accomplit la nature. Elle est et ne peut être que positive. En ce sens la « fin de l’art » signerait la fin de l’homme – et de lui seul : la poiesis se poursuivant sans lui, imperturbablement. Je crois avoir compris cela à la Réunion.
    J’y ai peut-être compris aussi – mais la Grèce, puis la Chine et le Japon m’y avaient préparé – que l’homme est contingent, que tard venu il n’est nullement une fin, qu’il devra s’effacer.  C’est tragique, ce n’est pas désespérant.

                                                               ***

  Naum Gabo et A. Pevsner,  Moscou  1920  :  « La Réalité est la beauté la plus élevée ».
C’est ce que je pense, sauf que cela peut s’entendre de façons diamétralement opposées.  Ainsi « réalité » doit s’entendre sans majuscule – sinon c’est un nouvel avatar de la transcendance, avec son clergé, son Inquisition, etc. Ce que devint le « réalisme socialiste » façon Jdanov.
    Disons autrement  :  « La beauté ne procède que du réel ». Par exemple.

                                                            ***

    Le sentiment qui naît de la familiarité avec les choses  –  certaines choses, et une certaine familiarité  – que Freud nomme unheimisch ,  « inquiétante familiarité ».  Sentiment de ne pas être chez soi, tout en y étant plus que jamais  (être et tout à la fois ne pas être)  éprouvé en haute montagne ou sur les falaises de lave de la pointe de la Table  (Réunion).  Plénitude du vide.  Comme si le paysage (au sens le plus large) m’arrachait à moi pour m’incorporer à lui  –  chose à quoi je ne suis ni ne serai jamais préparé.

    N’est-ce pas à rapprocher de Zhuangzi  ( »   Désoccupé de soi, formes et choses d’elles- mêmes apparaissent  « )  –  le chinois dit  « quand on n’habite plus son moi »  :  ce qui, pris à la lettre, est hors de portée  –  comme vrai sens de l’ « inspiration » ?   Cette « inquiétante familiarité » du monde, n’est-ce pas alors ce qu’implique l’ « habiter en poète  »  (dichterisch) de Hölderlin  ?

(  Ainsi  ce jour de fin juillet 2005  près du col de Pinata , le  guo po shan-he zai  de Du Fu  soudain traduit  :  « Pays dévasté , paysage immuable » .  Hélas encore approximation et trahison :  shan-he généralement traduit par « la Nature » tandis que  « paysage » se dit plutôt  shanshui .  Ou alors : « Patrie ravagée , pays immuable » –  mais « patrie » est lourdement connoté , n’a sans doute guère de sens pour Du Fu…)
    ( Revenant alors, penaud, à la traduction classique – tout aussi frustrante –   » Pays détruit , la nature demeure « )

     ( « L’inquiétante familiarité » , c’est plus haut encore –  solitude quasi boréale , goût de fer-blanc de l’air , hostilité absolue de la roche , nanisme scintillant des fleurs )

    Cette proposition de Marc-Aurèle (où?),  de constamment imaginer la totalité du monde et la totalité  de la réalité .  Si cela se pouvait, écrirait-on encore ?

                                                                                              ***

    Qui a rédigé l’article  « Bonheur » de  L’ Encyclopédie ?   Rousseau ?  Diderot ?  Point. C’est un certain abbé Pestré.  Le bonheur, écrit-il, est  « un état tranquille,  semé çà et là de quelques plaisirs qui en égayent le fond « .
     Ainsi,  se reflétant dans le lac Dal  (Srinagar,  Kashmir)  ,  Nishat , tranquille jardin semé çà et là de fruitiers et de fontaines.  Cela sans bruit  (août  1979) .

Alain PRAUD

Inactuelles , 2

         La jeunesse selon Du Fu  ( « cheval – fourrure – à l’aise – fougueux » ) et son apparente insouciance. Le temps (moyen estimé) qui nous est départi apparaît alors comme cette « profondeur stratégique » dont rêvent les Etats, et qu’ils cherchent à se procurer, au besoin par la guerre. Peu à peu cette profondeur se réduit – en somme la perspective devient plate.
     Et les regards peu à peu se diluent, s’éteignent. Ce qu’ils ont perdu, c’est l’éclat des horizons lointains.

     S’il est vrai, comme le dit Onfray, que « toute pensée digne de ce nom est proposition de  compassion »,  on se souviendra que tout poème est proposition de monde. Et l’on mariera ces deux propositions en soutenant que le vers même, voire un fragment de vers, est proposition de monde, sinon « compassionnel »  (horribile dictu), au moins fraternel (ou sororal ou amical – consolation) .  Ainsi « L’inflexion des voix chères qui se sont tues » (Verlaine) et « il est caché parmi l’herbe, Verlaine » (Mallarmé),  ou le simple « Ami, nous venons trop tard » de Hölderlin. Il est vrai que, selon le même,  « C’est en poète que l’homme habite le monde ».  Rien de plus consolant  n’a jamais été écrit.

     Van Gogh à son frère Théo  : « Et nous, qui faisons de notre mieux pour vivre, pourquoi ne vivons-nous pas plus intensément ? »

      Vivre plus intensément, c’est augmenter son humanité.  Humanité non seulement envers les humains mais tous les êtres vivants (Deleuze et le devenir-animal). Et puis pourquoi s’en tenir aux vivants ? On peut éprouver du respect pour un rocher, de la compassion pour un glacier qu’on voit reculer année après année  –  et « tu chériras la mer » n’est pas un vain mot.

     Et d’abord les arbres. Enfant j’étreignais leurs écorces rugueuses, je me collais les doigts avec l’ambre sécrété par les cerisiers, j’escaladais de hautes frondaisons avec le sentiment intense, grisant du danger mortel. Bien plus tard dans les forêts pyrénéennes, véritables « dialogues » avec les arbres. Conversation silencieuse.  Respect pour leur force, leur longévité – qui ne m’a jamais interdit de les abattre, de les débiter, de m’en réchauffer : mais toujours avec ce même étrange respect – étrange, comme peut l’être aux yeux d’un observateur étranger cette mentalité d’indigènes (cueilleurs, chasseurs, bûcherons) que je partage facilement comme si elle trouvait en moi la fraternité de très profondes racines.

     Dans les Carnets de Pierre Bergounioux (Verdier) ce retour de pêche aux sources de la Corrèze en juillet, nuit tombée. « Je suis  un intrus ». « Des choses s’apprêtent dont je n’ai pas à connaître ». J’ai plusieurs fois éprouvé cela, seul en forêt ou sur les hauteurs, là où selon Nietzsche on ne pense qu’en marche, par exemple entre le lac Célinda (turquoise) et le lac du Port-Vieux (bleu-nuit), sous les noires arêtes du Fouilhouse. Ce sentiment d’effroi exalté, ce vertige panthéiste qui nous fait régresser – mais est-ce le mot ? – jusqu’à des époques reculées, oubliées, à nos péres du néolithique qui ne partaient pas à la chasse sans amulettes et grigris. C’est un affect à proprement parler panique qui nous étreint alors. Pour un peu on s’adresserait aux rocs, aux rares arbres (pins à crochets) de ces altitudes. On le fait, même. Redescendant vers le déversoir du lac Charles, violemment rappelé à l’ordre par les marmottes – et tâchant vainement de siffler comme elles, en réponse.
       Hegel : « Nous nous trouvons face à la nature comme devant une énigme et un problème ».

Alain PRAUD

Inactuelles , 1

     Onfray et son hédonisme.  Pourquoi vit-on aujourd’hui dans l’immédiateté, l’éphémère, le non-passé-non-futur, l’éternel présent, etc.
1 – le futur est inquiétant : guerre sans visage et sans finalité menée par les nouveaux nihilismes,  emballements technologiques qui paraissent menacer l’espèce, dérèglement de la machine-Terre qui pourrait la menacer en effet…
2 – les grands récits d’avenir radieux ont été invalidés par l’expérience tragique du XXe siècle, et on n’y reviendra plus, sinon à très long terme (s’il y a un très long terme…). Les grandes utopies ont fait la preuve de leur vanité et de leur malignité : il n’y a rien à sauver, ni des extravagants échafaudages marxistes-léninistes, ni  bien entendu des fascismes  –  le nazisme est pour longtemps la contre-utopie absolue, du moins à cette échelle  (à une échelle inférieure, on pourrait méditer sur l’auto-génocide cambodgien)  (« Du passé faisons table rase » est décidément un des mots d’ordre les plus criminels jamais proférés… à l’égal du « Dieu reconnaîtra les siens »  du sinistre Simon de Montfort ).
     L’homme a besoin d’utopie, dit-on.  Alors que ce soient des utopies partielles, provisoires, des micro-utopies, victoires minuscules sur le nihilisme, mais victoires. Tout ce qui procède, au jour le jour, d’une meilleure compréhension des intérêts véritables de l’espèce humaine, est une victoire. Tout ce qui contrecarre la malfaisance  (ou nuit à la bêtise, dirait Nietzsche) est une avancée utile.  Chaque fillette arrachée à l’analphabétisme est une victoire, et chaque enfant soustrait à la récitation abrutissante des sourates, des sûtras, des petits livres rouges ou verts. Et toute réorientation individuelle, même infime, vers la sagesse. Car l’humanité  (la qualité d’homme) n’est ni dans les foules, ni dans les « masses », mais dans les individus  (transformer les individus en « masses » : l’utopie déclarée de tous les manipulateurs d’humanité).  Si l’espèce a besoin d’être sauvée (c’est assez peu probable), elle le sera d’abord par l’individu, ses micro-utopies salutaires, son refus quotidien de tous les néants, les par-delà, les au-delà, les tu-l’auras. Chacun de nous à chaque instant est responsable de tout l’ici et maintenant.

     Modernité de Leibniz .  Rien ne nous dit que de tous les mondes possibles ce monde-ci n’est pas, justement, le meilleur.  Et si « le  meilleur des mondes possibles » vous choque, essayez ceci : des mondes possibles, le meilleur possible.
     Le meilleur possible d’entre les mondes compossibles.  Celui-ci.

Alain PRAUD

Supervielle : Construire l’absence ( conférence, 1991 )

           Trois poètes français, de ceux qu’on peut sans hésitation qualifier de grands, sont nés à Montevideo :  Isidore Ducasse, mieux connu sous le nom de Lautréamont, en 1846 ;  le prophétique Jules Laforgue, en 1860 ;  et en 1884  Jules Supervielle. Les deux premiers sont morts très jeunes, à  24 et 27 ans, en laissant dans nos lettres un trace brève et fulgurante  ;  Jules Supervielle, lui, a su prendre son temps.  Poète précoce  –  comme en témoigne une plaquette éditée à 16 ans  –  ce n’est qu’en  1925, à quarante-et-un ans, qu’il s’affirme avec  Gravitations  comme un des poètes les plus profonds de son siècle , développant ensuite, jusqu’à sa mort en 1960 ,  une oeuvre abondante et multiforme.  Cet homme au visage long et grave d’Indien des Andes, et qui épousera une Uruguayenne,  était né d’un père béarnais et d’une mère basque ;  mais il n’a pas un an quand il les perd tous deux, et c’est bien l’Uruguay le paysage de son enfance, où il fera encore,  au moins jusqu’en 1946, de longs et fréquents séjours.  Aussi a-t-on pris l’habitude de les associer,  lui et son oeuvre, à un mot-paysage  :  la  pampa .    Nous verrons comme c’est abusif.  Et pourtant il faut partir de ce fait,  et de l’orgueilleuse profession de foi de  Débarcadères   :  « Je fais corps avec la pampa… »   D’abord livré à la volupté et à l’enthousiasme d’espaces immenses et vierges qui façonnent sa respiration et son écriture, c’est ainsi qu’au début il se montre à nos yeux, comme immergé dans un océan de mots savoureux, d’images luxuriantes  :  « fusées de bambous » , « branchage grouillant d’épines » , «  »ciels de plein vent » , « ciel retentissant des jurons du soleil » , « plaine de chair raboteuse » , « sécheresse harassée d’elle-même » , « troupeaux de moutons coulant comme des fleuves »… volupté du nom rare à sauver de l’oubli  :Paroares, rolliers, calandres, ramphocèles,
Vives flammes, oiseaux arrachés au soleil ,

                                    

cet ample et vibrant lyrisme qui s’exprimera encore, loin des gauchos et des « cactus crispés dans leur gêne végétale » , pour la laitière, les réverbères, les percherons et les platanes de « 47 , boulevard Lannes » , un de ces grands poèmes de Gravitations  où s’entend l’écho du célèbre  » Zone  » d’Apollinaire.  Et pourtant, déjà, s’entend aussi l’inquiétude, la douleur même de se trouver partagé entre des espaces antinomiques  :

Tu voudrais jeter des ponts de soleil entre des pays
        que séparent les océans et les climats , et qui
         s’ignoreront toujours .
Les soirs de Montevideo ne seront pas couronnés
          de célestes roses pyrénéennes ,
Les monts de Janeiro toujours brûlants et jamais consumés
           ne pâliront point sous les doigts délicats
           de la neige française…

                                     


                                                           
                                                          

   Car ce génie exigeant,  ombrageux, ne veut pas de bornes,  ni de choix qui mutile.  Ainsi le temps de Supervielle, c’est tout le temps, du  Précambrien aux villes tentaculaires.  Son espace, c’est tout l’espace,  des plus lointaines galaxies au plus humble hameau pyrénéen, à l’arbre, à l’insecte, au grain de sable.  Son espace-temps,  c’est tout l’imaginaire,  et simplement la page où cet imaginaire s’exprime et s’imprime, l’angoissante, la mallarméenne page blanche.
    Déraciné, Supervielle a ses racines partout et de tout temps.  C »est une conscience cosmique, essaimée, embrassante,  absente à soi à force d’embrassements et de germinations.  Avant que ce visage si net,  nous le verrons,  ne s’immerge et se perde au miroir  –  image absente,  non-image obsédante.

                      L’âme  d’obscures patries
Rôde désespérément dans le ciel indivisible .

Mais de peur d’en oublier l’évidence, il faudrait aussi souligner ce don de dire qui chez les plus grands précède et accompagne l’inévitable et obstiné travail.

                                                                                                                                         Facilité de Supervielle !   Virtuosité, même.  Voici un poète complet qui brasse tous les mètres :  le 6-8-10-12 de la langue classique, comme l’impair de Verlaine  ;  et le 11, le 13, le 14, le 15  ;  et le verset, la prose rythmée, l’ample période  ;  et toutes les irisations de la rime, de l’assonance, et l’oubli calculé de l’une et l’autre.  Comme cette pensée veut tout l’espace et tout le temps, cette écriture veut toutes les scansions de la langue, toutes ses couleurs, toutes ses images, et jusqu’à sa nudité de cellule.   « O  mon âme ! » disait Pindare, « n’aspire pas à l’immortalité : explore tout le champ du possible ».  Ce qui fut en exergue au  Cimetière marin ,  cette exigence d’humilité au sein du multiple,  ou d’attention à l’infime par ignorance innée de l’accessoire  ;  tout cela est dans Supervielle et pourrait s’appeler la Vertu .

     Or cette Vertu,  sans laquelle un poète n’est au fond qu’un froid célébrant ou un décorateur habile, veut qu’on se penche en soi non sur l’eau du Narcisse, mais sur la margelle d’un puits sans fond où ne se voit que solitude, où ne se dévoile que le néant.  Cette  « absence essentielle »  qu’a su lire Michaux  :

« Pressé par une nostalgie de distance, qui distend et dépasse tous ses vers, il cherche et pressent une sorte d’absence essentielle, où tout serait présent-absent ».

     Ainsi l’espace dont on s’émerveille d’abord, cette coulée de jungle solidaire, ces vaisseaux à l’étrave ardente, ces galaxies tournoyantes, une lecture plus approchée les relègue dans un lointain de réserve.  On se souvient alors que Supervielle fut le destinataire d’un des ultimes messages de Rilke agonisant, le poète d’absolue exigence, l’écorché de la vie immédiate  ;  alors on peut lire ceci, aussi bien  :

Et , le regard tondu , nous sommes devant nous
Comme l’eau d’un bidon qui coule dans le sable

                                                 
                                              

parce que le poète véritable, celui qui dit le vrai dans le tremblement, en vérité celui-là est exposé, dans un espace où il se dissout  :

Je m’avance et me sens mille fois découvert

                                                 

dit-il  (  on entend bien  :  cent mille fois  )  et encore  :

Si cela s’appelait ne pas avoir vécu ,
Si nous étions l’erreur de quelqu’un qui se noie ,
Et croit se voir courir sur le proche rivage…

                                                
                                                
                                                 

    Aussi bien ce poète du perpétuel voyage n’a nulle part trouvé la béatitude  ;  comme avant lui Rimbaud, comme après lui Michaux courant le monde , et tous concluant  :  circulez, lecteurs, il n’y a rien à voir.  C’est en vous que la scène se joue.  Là, dans la nuit, est l’inquiétude, que n’ébarbe qu’à peine, à la fin, le lit de blandices  :

Saisir le pied  ,  le cou de la femme couchée

                                                  

bonheur deviné, mieux que dit, d’être indéfectiblement l’homme d’une femme, la seule  ;  mais qui n’épargne pas le faix de l’indéfectible solitude, puisque aussi bien le poète est philosophe, d’une poésie qui est la philosophie continuée par d’autres moyens, et non sans humour  :

Un homme à la mer lève un bras , crie : « Au secours ! »
Et l’écho lui répond : « Qu’entendez-vous par là ? »

                                                    
                                                        

Ce vrai sérieux qui est celui de la légèreté appelée par Nietzsche , de la présence dansante au monde, de la petite chaleur aussi des choses, et des bêtes aussi, infimes, qui sont là  :

Sous quelle fougère où dort un insecte
Votre âme cherchait sa couleur première  ?

                                                       
                                                          

ou cette autre profession de foi  :

Il faut savoir être tout entier dans une feuille
Et la voir qui s’envole .

                                                            
                                                          

     Nous voilà bien loin, n’est-ce pas, de la pampa  ?  Pourtant c’est le même homme,  de 1922  (Débarcadères)  à  1949  (Oublieuse mémoire)  qui chante l’espace inlassable et la solitude de la chambre aux miroirs, chambre au mieux conjugale, chambre d’hôtel,  camera oscura  où se fait la force de dire .  Alors vient ce que les voix de la jeunesse, trop occupées d’elles-mêmes, n’avaient pas su trouver le chemin de proférer  :  une solitude elle-même jeune et massive , de qui fut dès l’origine absenté, ni père ni mère, et alors  :

Autour de moi les mains errantes des amis
Sentant que je suis seul égaré dans l’espace
Me cherchent sans pouvoir trouver l’exacte place
Et repartent au large vers la Terre qui fuit .

                                                       
                                                        
                                                          
                                                          

Voilà au moins qui est clair,  et  d’un poète qui revendique la clarté  :  « Le poème  (dit-il)  ne doit pas être un rébus .  Que le mystère en soit le parfum, la récompense.  Je me suis toujours refusé, pour ma part, à écrire de la poésie pour spécialistes du mystère . »

    Nous ne sommes pas non plus de ceux-là .  C’est à l’aune de son miroir, et à sa familiarité des morts,  qu’en définitive il nous faudra évaluer Supervielle, puisque il nous le demande en ces termes . Car le poète est celui qui sans répit s’évalue, et l’image au miroir est la mesure exacte de sa langue comme de ce qu’elle nous dit .  Vertigineuse déperdition du moi, et non sur des dizaines d’années, mais entre 1922 et 1930  :

Si je m’approche du miroir
Je n’y découvre rien de moi .

Tout seul sans moi , tout privé de visage ,
Me suffirait un petit peu de moi ,
Mon moi est loin , perdu dans quel voyage ,

Et que l’on me confonde
Avec l’ombre du monde .

                                                                                          
                                                                                          

                                                                                         
                                                                                                                                                                           

                                                                                           
                                                                                          

Cela venu de poèmes divers, et différents. Disons encore, intégralement,  « Le temps d’un peu »  ( Les amis inconnus )  :

Que voulez-vous que je fasse du monde
Puisque si tôt il m’en faudra partir .
Le temps d’un peu saluer à la ronde ,
De regarder ce qui reste à finir ,
Le temps de voir entrer une ou deux femmes
Et leur jeunesse où nous ne serons pas
Et c’est déjà l’affaire de nos âmes .
Le corps sera mort de son embarras .

                                                                                    
                                                                                     
                                                                                     
                                                                                   
                                                                                    
                                                                                    
                                                                                    
                                                                                   

« Mort », le mot est dit .  Et c’est, de façon prémonitoire, la méditation de l’ensemble  intitulé  Oloron Sainte-Marie  ,  là même où Supervielle aujourd’hui repose, et qui s’ouvre ainsi  :

Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes
Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes

                                                                     
                                                                       

avant de se faire plus clair encore  :

Croyez ce que j’en dis , je ne suis plus qu’un mort
Je veux dire quelqu’un qui pèse ses paroles .

                                                                       
                                                                         

    Et voilà le secret , s’il en est un  :  la pesée des morts, que nous enseigne l’ancienne Egypte, c’est la pesée des mots .  Se déclarer poète, de Montevideo, de Paris, d’Oloron,  c’est après tout faire que ceci soit clair pour la postérité  :  qu’un poète ne soit jugé non sur son visage (à la rigueur impossible) , non sur sa vie (d’une affligeante banalité) , non sur son destin (qui se confond avec celui de tous)  –  simplement sur les mots de sa langue, qui ne savent rien décrire, colorer  (  Oloron Sainte-Marie  ne dépeint rien qu’un Inuit ou un Bantou ne sache déjà )  et qui pèsent indéfiniment leur poids d’angoisse . « L’ai-je vraiment dit ? » question principale.  « Qui me lira ? » , question subalterne .  Jules Supervielle, né par hasard à Montevideo, gisant pour toujours à Oloron Sainte-Marie .  Homme de la pampa , amoureux des Gaves . Toute sa vie étonné d’être  l’un et l’autre .  Comme si la poésie au fond ne savait dire autre chose que le désarroi de se tenir seul devant les choses , à elles exposé , et voué sans fin à les dire  –  telles qu’elles sont, peut-être    :

Ce n’est pas moi qui te renseignerai .
Fais ton métier . Je fais le mien .

                                                                                       
                                                                                    

(lecture  :  « Disparition » ,  l’avant-dernier poème  de  Gravitations)

(conférence prononcée en juillet 1991 à Saint-Bertrand de Comminges  ;  pour une « société savante » dont j’ai oublié le nom)

Alain PRAUD
pour Evelyne Mazères

Notules éparses

« Fragilité » de la beauté  –  c’est notre perception qui est fragile.  Pour un papillon qui penserait, ce ciel incendié, à nous si fugitif, serait une image de l’éternel.  Mais ce point de vue spéculatf ne nous est d’aucune utilité. C’est bien  Jaccottet qui a raison  ( Et, néanmoins , p.52-53, à propos d’une note de G.M. Hopkins ) : la beauté ne se donne à voir que dans sa fuite, son évanouissement ; et elle ne s’évanouit que parce que nous sommes nous-mêmes évanescents, et le savons  (  « La beauté n’a d’existence et de sens que pour un être promis à la mort » –  J.C. Pinson, Habiter en poète )

… ainsi le poème est presque toujours  –  du moins pour moi  –  travail de fiction :  un élément déclenchant,  image ou séquence,  « s’arborise »  (se fait arborescent)  presque soudainement quand tout va bien, comme on ouvre un parasol.  Les meilleurs poèmes semblent  nés de l’instant :  « Le ciel est, par-dessus le toit » ,  « Sous le pont Mirabeau… » ,  « Demain, dès l’aube… »   Sans parler du haiku, dont la fulgurance est gage de perfection  –  et cela rejoint le geste de peindre.  Mais aussi bien chez Pollock ou Picasso que chez le calligraphe japonais il y a beaucoup de pensée-peinture  avant ;  ramassés avant le bond.  On peut ainsi rester des jours, semaines, ou mois, dans l’attente de parole (une attente active).  Puis elle vient.  Ou pas.

En revanche, comme ceci est construit, et codé :

Du hameau les quelques arbres se dépouillent.
Feuilles d’érable , rouges , s’éparpillent.
De brume ou de pluie le passant se fait rare.
De mélancolie chrysanthème nous parle.
Déjà tombe la neige d’un ciel givrant
Quand, seul, un canard plonge dans le néant.
A l’horizon, loin,  s’envolent les nuages.
Départ d’hirondelle,  arrivée d’oies sauvages
Appelant sourdement à cris déchirants.

( Xiyou Ji, ou  Pérégrination vers l’Ouest,  jadis transcrit et traduit  Si Yeou Ki, ou  Le Voyage en Occident  ,  ch. XIII ,  « Il  faisait un temps de fin d’automne ». Traduction modifiée,  juillet 2002 )

Orage du 15 (août  2002) .  Rouleaux d’encre de Chine de dilutions différentes.  Transparences de gris, floculations, effilochages, fumées  –  jusqu’à des fragments en suspension d’arbre respiratoire ou circulatoire.
Sentiment qu’on est plongé dans le ciel comme dans une eau profonde.

Ce qui fait peur chez Bacon c’est l’absence du ciel  –  à prendre à la lettre :  un artiste que la question de Dieu n’aurait pas effleuré ?  Pourtant, oeuvre puissamment « religieuse » (elle nous relie malgré nous à ce que nous ne voulons pas savoir) .  Paix des grands triptyques .  Sérénité des aplats de couleurs .
( l’ « Euménide » qui surgit à droite du Personnage assis de 1974 , inspirée visiblement par Giotto :  « les démons chassés d’Arezzo » , Assise )

« Trouver un ciel au niveau du sol » (Leiris)  –  tel est bien notre devoir ou plutôt  notre obligation  :  notre destin si l’on veut. Et ce n’est pas ravaler le ciel, mais le regarder (au sens propre) comme contemporain du terrestre,  et sans solution de continuité ;  ce que l’expérience quotidienne nous a déjà dit maintes fois.

Yuan Mei  :   l’inspiration / la grande poésie   ( celle qui est comme le bruit du vent sous le ciel )  est par nature  ( substantiellement , essentiellement )  spontanée   ( elle est comme le Ciel – Nature   /   le Ciel –  Nature est ainsi )
ou autrement   :   la poésie est  par essence naturelle  ( comme l’est le bruit du vent )

… que tout texte , poème , livre  etc.  prétendant dire le réel en ses commissures , bords , jointures mal jointives , plans de coupe  –  prétendant dire cela ou tendre avec difficulté vers ce dire , ne pourra vraiment s’intituler .  Ou que , faute de mieux , on l’intitulera donc toujours ainsi  :   Cela   ( ce qui échappe , fuit , vers quoi on s’efforce , qui est  plus  fort que nous )

  Introspection , chose la plus inutile .  L’ombre d’un rocher , une gifle d’air , un sourire d’enfant nous en apprennent bien davantage , et sur nous.

« Désoccupé  de  soi  [quand on n’occupe plus (en) son moi] , formes et choses d’elles-mêmes  apparaissent »  :
ainsi  formulé dans le  Zhuangzi (Tchouang  Tseu) ,
comme  continuant  Jaccottet  :    » L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie »  .

Alain PRAUD