Beethoven , le mystère

« Que m’importe votre sacré violon quand l’esprit souffle en moi ! »

Il s’agit du terrible finale prestissimo du 3e quatuor op. 59 Razumovski, et celui qui est envoyé dans les cordes est le premier violon du quatuor d’un prince (mais que le public appelle Quatuor Beethoven). Le pauvre Schuppanzigh s’en est remis sans doute, puisque jusqu’à la fin, et des difficultés himalayennes pour un quatuor, il jouera fidèlement tous ceux du maître.

Cette évocation sera brève, mais j’ai voulu l’attaquer par la face la plus abrupte. Il y a d’autres génies bien sûr, mais Beethoven c’est la face nord, la tibétaine, du Qomolungma. Déjà il faut une liasse d’accréditations pour accéder à cet homme impossible, mais il se peut qu’en votre présence il ne dise plus rien, prétextant sa surdité. Ou alors sur votre bonne mine il vous laisse jouer un peu sur son pianoforte, et vous êtes son ami pour la vie. A trente ans il découvre les atteintes de la surdité, dix ans plus tard alors qu’il compose des chefs-d’oeuvre il comprend qu’elle est incurable. Alors il lui arrivera de lancer son chausse-bottes contre les murs dans l’espoir d’entendre un son. Et certains qui l’ont entendu hurler des thèmes de la Neuvième en sont restés médusés.

Il n’est pas le génie solitaire et livré à la foudre que le romantisme a construit et que le XXe siècle a caricaturé (ma professeure de violon Yarka Novacek baissait la voix quand elle citait son nom) (et avec le Cercle musical saintais qu’elle avait fondé elle jouait intrépidement tous les quatuors du maître,avec ici un pharmacien, là un cheminot)…Dès mon enfance pourtant ouvrière j’ai donc entendu parler de Beethoven comme d’un dieu encore vivant, un concurrent du Christ. Et puis Yarka nous a emmenés ses élèves préférés (3) assister aux concours de violon du Conservatoire de Bordeaux. Et nous avons vu le ciel ouvert. En classe d’Excellence il n’y avait que trois candidats, et c’était l’allegro initial du Concerto de Beethoven. Un des trois s’est imposé d’emblée, et j’ai entendu un chef-d’oeuvre absolu du violon. Pour bien jouer ce concerto (pour le jouer, plutôt) il faut être un oiseau ou un ange car tout se joue dans l’aigu avec une sérénité d’asymptote. Actuellement selon moi c’est Hilary Hahn.

Le célèbre Kreutzer de la sonate pour piano et violon à lui dédiée ne l’a jamais jouée pour diverses raisons que je résume en pusillanimité. Comme avant lui Bach et plus tard bien d’autres Beethoven se soucie peu de ses interprètes, l’esprit souffle, ils n’ont qu’à suivre le mouvement. Et cependant quand il s’agit de nous autres humbles choristes il semble qu’il en aille autrement. Car dans la Messe en ut de 1808, seulement sa deuxième oeuvre sacrée depuis l’oratorio Le Christ au Jardin des Oliviers qu’à la vérité on ne joue jamais, il fait en sorte que tout soit chantable, au prix d’une attention de tous les instants. Parce que chanter cela c’est lire la piste en temps réel, sans copilote. A cette époque Ludwig est patronné par un de ces princes impériaux, voire russes, qui accompagnent son destin, les Lichnowski, Galitzine; Esterhazy (la même famille qui avait « provoqué » la symphonie « Les adieux » du maître et papa Haydn), Razumovski…Ce carcan lui pèse au point que sur un coup de tête il se séparera d’un de ces protecteurs, et d’une pension royale. Mais il a tout appris de Haydn, de Salieri, et le contrepoint avec Albrechtsberger. Alors il sait comment ménager un choeur comme nous, et c’est un bonheur constant.

Nous célébrons les 250 ans de Beethoven, comme de ces autres génies allemands que sont Hölderlin et Hegel, alignement des astres. En vérité nous avons manqué ne rien célébrer du tout, si nous le faisons quand même c’est en voilure réduite, sans l’orchestre, choeur réduit de moitié, accompagnement de piano. Et il aura fallu les dents de Daniel Bargier (de Beethoven donc) pour que la chose soit possible, avec le concours de Philippe Hoarau dans la sonate Pathétique, autre chef-d’oeuvre. Mais ce furieux de Ludwig savait aussi rire et remercier. Venez sans crainte et nombreux.

Alain PRAUD

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