Orphée enfant, 8 : Julien Gauthier (déploration)

Ce quinze août au nord du Canada sur la rive du fleuve Mackenzie un Français de 44 ans a été enlevé et tué par un grizzly. L’accident est rare, et l’info a fait le tour du monde. Ce Français n’était ni un touriste (il était d’origine canadienne) ni un randonneur, ni un aventurier (quoique). Julien Gauthier était preneur de son et compositeur, professeur au conservatoire de Gennevilliers, connu et respecté de ses pairs aussi bien en métropole qu’à la Réunion…

En 2016 Julien Gauthier a obtenu le rare privilège de demeurer en immersion totale dans l’archipel des Kerguélen qui dépend des TAAF (terres australes et antarctiques françaises) gérées depuis la Réunion et où seuls des scientifiques peuvent temporairement résider. Le seul moyen d’y aller est le Marion-Dufresne, 15 jours de mer pas commode à l’aller comme au retour. Il est resté quatre mois sur place à enregistrer les sons de la nature, vents hurlants, cris d’oiseaux, chants d’éléphants de mer, en vue d’une symphonie dite Australe, créée en 2018 par l’Orchestre symphonique de Bretagne. Cette oeuvre devait être interprétée par l’orchestre du CRR le 17 novembre dernier à la Réunion sous la direction de Laurent Goossaert, concert différé pour cause d’agitation sociale et renvoyé en novembre 2019. Ce sera un concert en hommage.

Les musiciens du CRR parlent du compositeur avec émotion, et il faut voir Laurent Goossaert parler d’eux et de leur contact immédiat avec cette musique si exigeante, qui reprend et réorganise tous les grands codes de la musique symphonique moderne, de Stravinsky (le plus évident) à Dutilleux, avec aussi les sons de cette nature extrême. C’est une trame richement colorée, plus tropicale qu’antarctique, de la famille si l’on veut des Connesson, des Dalbavie. Un vrai métier, séduisant sans complaisance. De la belle ouvrage.

Après un mois en isolation à Ouessant ce diable d’homme avait donné une pièce intitulée Ar Gwalarn et donnée en mai 2019 par l’OSB. Un homme heureux en somme, mais toujours en recherche d’ailleurs comme tout artiste véritable. Alors avec une amie photographe scientifique connue aux Kerguélen il avait formé un nouveau et très ambitieux projet, la descente en canoé sur 1500 km de l’immense fleuve Mackenzie, avec prise de sons et de notes. C’est là que son destin l’a croisé.

Les grands prédateurs de ces régions quasi inhabitées ne croisent jamais d’humains, ne savent ce que c’est, même. Un être à sang chaud est une proie. Le jeune Bela Bartok parcourant la Transylvanie avec son magnétophone primitif aurait pu finir ainsi, il n’en fut rien. Julien Gauthier était la pointe audacieuse d’une musique qui ne va faire que s’épanouir, n’en doutons pas. La paix de la grande forêt soit à jamais sur lui.

Alain PRAUD

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