Aimez-vous Brahms ? ( 3 – en attendant le Requiem )

Comme le temps passe ! Oui, c’est déjà la troisième fois que j’évoque Brahms sur ce blog, et en l’empruntant à Sagan. La première fois c’était en juillet 2013 pour célébrer la haute interprétation du concerto pour violon par Eva Tasmadjian notre amie. Interprétation que je maintiens géniale, en particulier quant à la cadence de Joachim, enfin voyez l’article. Je suis revenu sur le sujet à propos d’Isabelle Faust prodigieuse elle aussi. Et nous y revoilà parce que Brahms maintenant pour nous c’est le combat de Jacob avec l’Ange. Qui est l’Ange ? Qui est Jacob ? Patience.

Car je voudrais d’abord évoquer d’un crayon léger notre ami Johannes. Oui notre ami, cela ne se peut dire de gens qui nous écrasent sans le faire exprès, Bach le cosmique, Mozart comète qui jamais plus ne reviendra, Beethoven la supernova après lui le trou noir. Il y en a d’autres comme cela, vous vous souvenez de la frilosité qui me prit l’an passé pour Debussy. Sans parler de Stravinsky, Bartok, Messiaen, Boulez. Mais Brahms est pour moi un copain comme Montaigne, Stendhal ou Apollinaire voyez oui j’en suis là. Il accompagne ma vie depuis disons 1964 où mes parents se sont repentis d’entendre dix fois par jour non seulement le concerto pour violon (Szerynk / Cluytens) mais aussi l’Ouverture tragique, la Symphonie n°4, les Danses hongroises, etc. J’avais plongé tête première dans Brahms, et bientôt dans Nietzsche. Je n’ai jamais remonté à ces surfaces-la.

Je ne veux pas m’appesantir d’autant que j’aurai dans un mois à le faire un peu. Si je me réfère à mon irremplaçable coffret Furtwängler (enregistrements de 1947 à 1950, tous désormais sur le web), jamais on n’entendit un meilleur concerto pour violon (mais avec hélas une cadence de Kreisler) que Menuhin à Lucerne en 1949. La même sous l’improbable baguette de Wilhelm (on sait que les musiciens s’y perdaient) de 1950 est tout de même quasi indépassable au disque. Idem pour l’immense concerto n°2 pour piano par Edwin Fischer (1942). Mais c’est de notre Brahms que je voulais vous entretenir si vous le souhaitez toujours.

En mai 1886 , c’est le printemps donc, Brahms loue à Thoune en Suisse un premier étage vitré sur le lac et les Alpes. Ce n’est pas une première pour lui, comme Nietzsche qu’il lit et connaît bien il aime à s’oxygéner dans ces paysages : levé à l’aube il arpente la campagne (Les vraies pensées ne viennent qu’en marchant, dira Nietzsche) avant de se mettre au travail. Mais cette année-là il y a du supplément d(être, sa jeune élève, Hermine Spies, venue le rejoindre dans son ermitage. Glissons mortels, n’appuyons pas. La charmante l’accompagne à Vienne en hiver, puis en Italie, et de nouveau au balcon des Alpes où notre ami déjà barbu chenu se plonge avec ardeur dans ce qu’il appelle sa « dernière bêtise » : le Double concerto opus 102 pour violon, violoncelle et orchestre. Les instruments solistes chantent, s’enlacent, s’enthousiasment, et plus si affinités, dans une incroyable guirlande d’amour qui est germination universelle, rêves de bonheur parfois même trop « rudes » au goût de Clara Schumann, on la comprend maman mais que peut-elle devant ce cortège dionysiaque (voir encore Nietzsche, Naissance de la tragédie, sans lequel on ne peut comprendre le romantisme ) ? Effusion pure, orgasme interminable surtout dans le mouvement lent où l’entrelacement des solistes (sur quatre notes !) semble destiné à rester dans le grès de Khajuraho (Inde, Madhya Pradesh). Et c’est une danse paysanne en sabots, d’une indestructible allégresse, qui conclut ce que j’appellerais volontiers un épithalame.

Viennent déjà (il va mourir jeune selon nous) les années de méditation, les sublimes Intermezzi opus 118 (Hélène Grimaud !), les ultimes motets. Je n’ai pas parlé de sa musique de chambre somptueuse, qui prolonge génialement Mendelssohn et Schumann son mentor, mais davantage la lumière de Mendelssohn, car Brahms est constamment lumineux, à peine un nuage passe et tout le bleu revient, notre bleu à tous. Ecoutez ses quatuors avec ou sans piano, ses prodigieux quintettes avec piano, ses incroyables sextuors, et puis son quintette avec clarinette où il fait match nul avec Mozart. Et tout son oeuvre pianistique bien sûr, comme Schumann et Chopin et Liszt un des grands du siècle.

Mais je dirais presque que ce n’est rien encore…

(à suivre)

Alain PRAUD