Mono no aware, 39 : Irak, pépinière du chaos

J’ai beaucoup parlé et souvent, avec un pessimisme hélas sans cesse validé par les faits, de la Syrie. Jamais encore directement de l’Irak. Or bien sûr les situations sont liées, et de plus en plus. Je ne m’exprime qu’en simple citoyen qui fait la synthèse des informations dont il dispose, mes fidèles lecteurs le savent.

L’Irak est issu comme la Syrie du dépeçage de l’empire ottoman après 1918, à coups de règle et crayon, au mépris des populations. Plus tard ce fut, on l’oublie, un pays gorgé de pétrole ; et il ne cessa de lui en cuire jusqu’à un certain Saddam Hussein, pantin comme les autres mais à qui on laissa intelligemment la bride sur le cou avant de l’étrangler en deux guerres successives. Intelligemment ? Voire, et première erreur, car le bougre est vite devenu un Ubu incontrôlable, assassinant des ministres en plein conseil, et surtout gazant toute une ville kurde, Halabja, femmes et enfants puisque les combattants avaient fui. Ce Guernica oriental fut sa fin. Un premier George Bush, le père, lui laissa entendre qu’il pouvait annexer le Koweit, et l’étrangla massivement quand il l’eut fait. Ubu carbonisé pour son occupation du Koweit, on se garda de le poursuivre jusqu’à Bagdad, et même on le laissa ivre de rancune et de sang abattre son courroux sur les Chiites, au moins 60% de sa population, dont le seul tort est de dévier de l’islam sunnite majoritaire ailleurs. Que nenni, les chiites d’Irak sont assis sur le pétrole (avec les Kurdes), et voilà pourquoi votre fille est muette.

Bref, le fils Bush a cru pouvoir finir le job que son paternel avait laissé en plan (c’est ainsi qu’on se cause dans ces familles qui n’arrêtent pas de singer Louis XIV) : après avoir accusé le bougnoul renégat de crimes qu’il n’avait pas commis, non par gentillesse mais par manque de moyens, une armée est déployée que n’aurait pas reniée Staline, qui passe à la moulinette l’armée du pantin, un régiment à l’heure au plus fort de l’abattoir. Plus tard il se cache dans un trou, on le prend, on le pend. A-t-on réglé le problème ? Non, car certains généraux US dont le célèbre Petraeus digne de l’empire romain mettent le doigt où ça fait mal. Si du temps de Saddam 20% d’Irakiens avaient tenu sous leur botte tous les autres, désormais c’est l’inverse, pas grave croit-on. Sauf que dans leur immense ignorance les Américains viennent de commettre une erreur décisive. En transférant le pouvoir aux Chiites persécutés ils ont introduit dans la bergerie le loup iranien que pourtant ils haïssent plus que tout. Mais surtout ( nous Romains avons écrasé Carthage) ils ont banni de la future armée tous les gradés (évidemment sunnites) de celle de Saddam. Des privilégiés devenus intouchables, mais forts d’un savoir-faire et de relations innombrables. Désormais ils sont le fer de lance opérationnel de Daech, qui sans eux ne serait qu’un troupeau.

Alors bien sûr, on le voit avec la reprise de Falloujah et ses tapis de bombes US (si je compte bien ça fait trois fois que les Américains reprennent Falloujah, quelle efficacité), quand on met le paquet on règle le problème. Jusqu’à quand ? J’ai un problème avec Daech, c’est que j’admire infiniment les coléoptères, surtout saprophytes, car sans eux l’humanité s’étoufferait sous ses déchets. Or à leur manière les sinistres de Daech nous rappellent que nous étouffons sous le poids de notre suffisance. S’il y a une solution en Irak (mais elle s’éloigne à chaque minute), elle ne peut consister qu’à redonner de la dignité et de l’efficience aux tribus sunnites – celles qui contre leurs propres frères viennent de reprendre Falloujah. Au plus chaud j’ai dû écrire qu’il fallait raser Falloujah comme Carthage et y semer du sel. Au plus chaud mais je le pense encore. Bien sûr que comme on dit sur les réseaux sociaux fallait pas y aller, ces gens sur leurs terres ou déserts ont raison, et ces sortes de choses de bistrots, sans bistrots ni points d’eau d’ailleurs. Un point d’eau de luxe, on est là, c’est un idéal.

Et puis c’est ici exactement, entre Tigre et Euphrate, que fut inventée l’écriture. Alors c’est grande tristesse que de voir comment partout l’écriture, sa rigueur, les mots et leur sens, sont désormais méprisés. Et d’abord en politique et dans les relations internationales, où plus rien n’a guère de sens. A nous et à nos enfants de faire mieux que la légende.

Alain PRAUD

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