Chanson de Roland : la mort d’Aude la belle

En ces temps de « Brexit », mot auquel les générations à venir ne comprendront plus rien – qu’il est donc inutile de leur expliquer maintenant – , il est bon de se rappeler que la littérature française est née en Angleterre, qui parlait français alors, conquise par les troupes du Normand Guillaume, tout cela est conté sur la tapisserie de Bayeux. Or donc vers 1080 un moine du nom de Turold rédige, recopie, invente, adorne, tout cela sans doute à la fois, une « geste » qui courait l’Europe, de la Sicile à l’Ecosse, depuis les Carolingiens : la mort héroïque d’un certain Roland, mythique neveu de Charlemagne, tué avec tous ses hommes de l’arrière-garde de l’armée revenant de razzias en Espagne mauresque, au col de Roncesvals (Roncevaux) entre les pays basques espagnol et français de nos jours, non par les Sarrazins que chante la geste, mais plus prosaïquement par des pillards basques ou vascons ou gascons, c’est le même mot. Et même nous savons précisément quand : le 15 août 778. Qui parle ? Le vers 4002 et ultime de cet immense poème, le premier jamais écrit en langue française (en anglo-normand) porte la signature de l’auteur, mot impropre alors, puisque il n’y a pas plus d’auteurs de livres que d’architectes d’églises – seul Dieu crée, l’homme copie tant bien que mal. Ci falt la geste que Turoldus declinet. Ainsi s’achève la geste (latin gesta, pluriel neutre : exploits légendaires) que Turold « décline », soit au choix transcrit, recopie, raconte, amplifie poétiquement…

Ce texte, dit « manuscrit O » pour Oxford où il a été trouvé en 1832, est donc « signé » de ce Turold, sans doute un moine-soldat et fort lettré qu’on pense demi-frère de Guillaume le Conquérant en personne (un Turold figure même comme jongleur sur la tapisserie de Bayeux). Turoldus serait une forme latinisée de Thorvald, « puissance du dieu Thor », qui se porte encore par là-haut en pays viking.
Durant toute ma longue carrière je n’ai cessé de transmettre ce texte magnifique, en extraits naturellement (ça se chantait, on ne sait sur quel ton, et il y a beaucoup de redites). Et particulièrement la laisse, ou strophe, plutôt émouvante (mais sans la moindre sensiblerie, ce n’est pas le genre de l’époque), où Charlemagne, rentré à Aix-la-Chapelle sa capitale (Aachen de nos jours) apprend à Aude la mort de son fiancé Roland. J’aime aussi ce passage car c’est le seul où il soit question d’une femme, de fait le premier personnage féminin de toute notre littérature. En voici le texte original, suivi de mon adaptation en français moderne. Je me suis efforcé de conserver le décasyllabe épique (4+6) et, plus difficile, l’assonance de la laisse en [a / è / an], ancêtre de nos rimes.
Il s’agit de la laisse 268 (vers 3705-3722).

Li empereres est repairet d’Espaigne
E vient a Ais al meillor sied de France.
Muntet el palais est venut en la sale.
As li Alde venue une bele damisele
ço dist al rei O est Rollant le catanie
Ki me jurat cume sa per a prendre ?
Carles en ad e dulor e pesance,
Pluret des oilz, tiret sa barbe blance :
Soer cher’amie d’hume mort me demandes.
Jo t’en durai mult esforcet eschange :
ço est Loewis, mielz ne sai a parler,
Il est mes filz e si tendrat mes marches.
Alde respunt Cest mot mei est estrange.
Ne place Deu ne ses seinz ne ses angles
Aprés Rollant que jo vive remaigne !
Pert la culor chet as piez Carlemagne
Sempres est morte. Deus ait mercit de l’anme !
Franceis baruns en plurent e si la pleignent.

L’empereur s’en est revenu d’Espagne ;
Il rentre à Aix, le plus beau lieu de France.
Monte au palais, le voilà dans la salle.
Aude vient à lui, belle damoiselle,
Et dit : « Où est Roland, le chef de guerre,
qui jura de me prendre pour compagne ? »
Charles sent au coeur poignante douleur,
Pleure à torrents, tire sa barbe blanche :
« Soeur, chère amie, c’est d’un mort que tu parles.
Je te donnerai plus vaillant encore :
Ce sera Louis, comment mieux te dire ?
Il est mon fils, un jour tiendra mes marches. »
Aude répond : « Quelle parole étrange !
Ne plaise à Dieu, à ses saints, à ses anges,
Qu’après Roland je demeure vivante ! »
Perdant couleur elle tombe à ses pieds,
Morte. Que Dieu ait pitié de son âme !
Ils la déplorent, les barons français.

(adaptation : Alain PRAUD)

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