Mono no aware, 37 : Madame Wu, mortelle solitude

Un fait divers comme il y en a tant : dans la métropole de Xi’an, Shaanxi, on a découvert en ce début mars, dans l’ascenseur hors service d’un immeuble d’habitation, Madame Wu qui y avait été oubliée depuis un mois environ. Morte, bien entendu.

La Chine n’est certes pas devenue depuis hier un parangon de démocratie et de transparence médiatique, au contraire. Mais certaines choses ne peuvent plus être cachées, et grâce aux réseaux sociaux (même chinois, même étroitement contrôlés) la vérité du monde extérieur éclate de plus en plus rapidement. Le monde extérieur, c’est le réel irréductible au marxisme-léninisme tendance Mao, et les dizaines de millions de morts du Grand Bond en Avant et de la GRCP qui a suivi pour reprendre la main, non merci. Oublions un instant le régime cannibale (oui, cannibale) qui s’est abattu sur la Chine depuis octobre 1949, et qui perdure pour une bonne part, omnipotence du Parti, corruption généralisée, népotisme, arbitraire, mafias protégées dans l’immobilier, l’agro-alimentaire, etc. Tout cela n’aura qu’un temps comme tout le reste, les puissants tomberont de leur trône et seront piétinés.

On ne saura pas qui était Madame Wu puisque personne ne s’est inquiété de son cadavre. D’ailleurs Wu peut signifier rien ni personne, c’est pratique pour nommer quelqu’un. Tout juste sait-on (quelques flics ont dû allumer leur ordi quand même) qu’elle avait 43 ans, et vivait seule depuis son divorce. La ville est immense, on n’a aucune idée des villes chinoises et de leurs quartiers périphériques, millions et millions, bien sûr personne dans son immeuble ne connaissait Madame Wu, maintenant on dit qu’elle ne parlait à personne, autrement dit personne ne lui parlait. C’est pareil à Cergy-Pontoise, à Rennes, à Issoudun, partout. Personne ne connaît plus personne. On ne fait que croiser des fantômes le nez dans leur téléphone.

Pour ce qui est de Madame Wu, ces considérations générales passent au second plan car il y a d’abord un vrai problème technique, un problème d’ascenseur. Quoi me direz-vous, nous en connaissons tous, la copropriété règle ça et basta, on répartit les frais et l’ascenseur fonctionne. Vous n’y êtes pas du tout, car dans certains cas ce processus ne fonctionne pas mieux en Chine qu’en République démocratique du Congo. L’ascenseur est en panne depuis des semaines, le syndic se retourne contre l’entreprise, pompeusement intitulée Shaanxi Kaiwen Mechanical and Electrical Equipment Company, laquelle ne voit pas où est le problème, puis consent à envoyer une équipe qui neutralise tout après avoir simplement crié « Y a quelqu’un ? » en mandarin quand même, pas des cons tout à fait. Et qui se barre fêter le Nouvel An chinois, qui peut durer un mois. Qui dure un mois seulement, parce que les habitants de l’immeuble ont fini par perdre patience, alors début mars l’entreprise revient. Et découvre dans l’ascenseur le cadavre de qui est mort progressivement, dans d’atroces souffrances, griffant les parois à s’en déformer les mains.

Je ne voudrais pas m’étendre exagérément sur ce qui n’est après tout qu’un fait divers. Mais justement, l’écrivain et cinéaste Sorj Chalandon rappelait hier encore comment il avait été titularisé à Libé : chargé des faits divers, ce qu’il considère comme la voie aristocratique du journalisme d’opinion, la seule rubrique où selon lui on entend clairement la gauche et la droite. Exemple : de misérables cabanes (gauche) / des échoppes crasseuses (droite). On pourra s’amuser avec cette grille dans d’innombrables énoncés. En 1969-70, à la résidence de StCloud, on nous glissait l’Huma sous la porte ; quand mon cothurne militant avait appris par coeur l’édito qui dictait la ligne du parti pour ce jour, et savouré le billet d’André Wurmser, je me précipitais sur les faits divers de la dernière page. Et j’étais chaque fois sidéré par le choix de ces faits, la lecture qui en était faite, la rhétorique mise en oeuvre. Chalandon a raison, c’est une forme d’aristocratie. Après tout, Crime et Châtiment n’est que l’expansion d’un fait divers. Et tout le monde n’est pas Dostoïevski, surtout pas moi. Je m’en voudrais de ressembler à ce monstre antisémite, qui en plus massacre la syntaxe russe. Blague à part, le génie est là. Les bonnes histoires sont en nombre fini, il n’y a que de bons conteurs, et quelques stylistes, eux aussi en nombre fini. Bien plus fini que tout le reste.

N’importe, je me lance.

A Xi’an, l’antique capitale, la plus antique des capitales de la Chine, où parade depuis plus de deux millénaires l’armée de ses cavaliers d’argile que les visiteurs du monde entier viennent admirer en retenant leur souffle, un triste incident vient de rompre un instant l’harmonie. La négligence et peut-être l’incurie d’une entreprise régionale de gestion du suivi des grands ensembles d’habitations a conduit à la découverte du corps de Madame Wu, 43 ans, abandonnée dans un ascenseur désactivé depuis plus d’un mois. Il semble bien que l’entreprise incriminée, jouissant sur l’immense Shaanxi d’une situation de monopole, s’est rendue coupable de plusieurs fautes majeures, qui par leur enchaînement ont causé le décès malencontreux. Une enquête est ouverte, et les responsables seront poursuivis et punis à tous les échelons.

Alain Praud

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