Mono no aware, 36 : Ecrasons l’Infâme (pour Kamel Daoud)

Enveloppés de la menace permanente que provisoirement nous subissons sans réponses efficaces (en résumé, nos enfants sont criblés de balles sous nos yeux), nous aurions une propension compréhensible à mettre sous le boisseau cette vérité première : ceux que la nébuleuse nihiliste Daech désigne et frappe comme ses ennemis irréconciliables sont d’abord des musulmans. Massacrés par dizaines et centaines de milliers, jusque dans leurs mosquées, et quotidiennement. Non que nous ne soyons fondés à mettre en exergue les attentats de masse de cette secte contre nous autres issus des Lumières (chrétiens humanistes, agnostiques, athées) : mais parce que d’abord et avant tout il s’agit d’une secte d’assassins (haschichins, origine du mot, non sans raison à nouveau) qui se considère non seulement comme la seule religion, mais comme la seule humanité sur la terre. On trouverait bien difficilement dans le Coran la justification d’un tel délire, mais ces gens n’ont que faire du Coran, ou plutôt ils le réécrivent tous les jours dans leur patois délirant (aucun ne maîtrise l’arabe coranique, inaccessible au commun des mortels, et franchement, pour quoi faire ?)

Laissons les délirants de Daech car il ne s’agit pas d’eux pour cette fois mais des masses qu’ils intoxiquent, orientent, manipulent. Et contrairement à ce que l’on dit sans cesse pour s’empêcher d’y rien comprendre, ces masses ne sont pas forcément islamistes, même pas musulmanes, même pas religieuses en quelque façon. A l’instar de cet antisémitisme de bonne conscience dont j’ai parlé dans un article récent (« De la France antisémite », février 2016), Daech a trouvé dans l’Université française des alliés inattendus (enfin, pas pour tout le monde) pour faire le petit job que Daech ne sait pas faire : stigmatiser, intimider, et de préférence réduire au silence toute contestation publique de l’islamisme radical, djihadiste, nihiliste, enfin de l’enseigne Daech. La cible la plus récente (il y en aura d’autres, il faut même l’espérer) était en effet prioritaire : Kamel Daoud.

Kamel Daoud est un intellectuel comme nous disons, mais d’abord un journaliste comme il le revendique, basé à Wahran (Oran, Algérie), ville et pays non encore courbés sous le joug islamiste (ils l’ont payé d’environ 200 000 morts dans les années 90, et imagine-t-on cette saignée dans la société française ?) – certes l’affaire n’est pas claire de bout en bout, bien souvent on n’a pas trop su qui massacrait qui, je ne m’attarde pas car ce n’est pas mon sujet mais j’ai suivi l’affaire et de très près toutes ces années. Daoud est l’enfant de ces années-là, il les a vécues à sa place, tout plutôt que les revivre, sûrement en pire. Alors il est naturellement un ennemi idéologique de Daech. Mais pour ces culs-bénits parfaitement hypocrites c’est une déclaration de guerre. Comme aucun d’eux ne sait écrire que sous forme de BD du VIIIème siècle, ils ont répondu à l’écrivain par une écriture venue d’ailleurs et qu’ils avaient su inspirer. Dans le quotidien du soir qui fait autorité, une tribune libre signée de 19 chercheurs en sciences humaines s’est chargée de la basse besogne pour Daech, en recouvrant un écrivain algérien reconnu mondialement d’un monceau d’immondices. En premier et dernier lieu il lui était reproché de critiquer non pas l’islamisme mais l’islam, et surtout l’homme musulman, sous l’angle abominable de sa sexualité frustrée, insultante pour les femmes, potentiellement violeuse de femmes et de jeunes filles occidentales (ici allemandes) après les actes gravissimes en effet de Cologne et d’autres villes, pas seulement allemandes du reste.

Usant d’arguties tellement simplistes qu’elles les disqualifient en bloc, tant elles sentent le psittacisme d’une certaine gauche victimaire, ces 19 délateurs (tous parfaitement inconnus hors de leur spécialité, mais sans doute que le nombre tient lieu d’autorité morale) s’en sont pris à Kamel Daoud comme à un collabo d’une idéologie néo-colonialiste qui triomphe d’autant mieux qu’elle sait s’attacher des indigènes qui savent lire et écrire. J’hésite à continuer tant j’ai ressenti cette tribune comme émétique, et comme le pire de ce qui nous menace, un certain humanisme agnostique pour faire vite, venant de nos propres rangs ou que nous croyions tels, ceux-là je n’hésite pas à l’écrire de vrais collabos de l’islamoterrorisme. Sous la pression, nullement anodine, déjà meurtrière, Kamel Daoud renonce à son activité de journaliste. Je le déplore, mais qui suis-je pour le lui reprocher ? On a une vie, des amis, une famille, et il n’y a pas de deuxième chance.

En ce moment on cite volontiers Voltaire à tort et à travers. Il a écrit des dizaines de milliers de lettres, c’étaient les courriels de l’époque, des valets musclés des mollets couraient les porter et attendaient la réponse. Il y en avait d’anodines, de galantes, de frivoles, comme nos tweets. Mais certains de ces tweets, plus politiques, avaient pour clausule une formule abrégée qui parlait d’elle-même : Ecr.l’Inf. Ecrasons l’Infâme. Qui ? Toujours le même.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Mono no aware, 36 : Ecrasons l’Infâme (pour Kamel Daoud)

  1. Bien dit. Je suis un soutien inconditionnel de Kamel Daoud depuis que j’ai lu « Meursault contre-enquête » dès de sa publication.
    J’appréciais ses articles dans « le Monde ».
    Les « penseurs » bien-pensants, genre trotskistes, ont abattu intellectuellement cet homme courageux.
    Honte à eux.

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