Inactuelles, 62 : De la France antisémite

On commencera par cet aveu : je suis juif.

Certes juif de basse, d’infime énergie. Ni le patronyme, ni la religion, ni la culture familiale, ni les ascendants jusqu’à la quatrième génération (moins juif que Hitler, donc), ni la connaissance du yiddish ou de l’hébreu liturgique, ni de l’hébreu israélien, ni désir d’habiter Israel, ni même de le visiter. Ni solidarité automatique avec les juifs de France, surtout portant kippa.

Inutile d’insister, je ne suis pas juif ainsi, car le mal vient d’ailleurs et de plus loin. Vers la fin des années 80 de l’autre siècle j’ai vu Shoah sur ARTE, intégralement. Je l’ai revu, enregistré, projeté en extrait (pas plus d’une heure) à des élèves de Première qui sortaient de là hagards, bouleversés, certains déterminés à ne plus entendre de leur vie un seul mot d’allemand, la langue la plus musicale du monde pourtant, loin devant l’italien et quoi qu’en pense Rousseau. Mais l’allemand de la shoah est une langue différente, terrible, infernale, la langue choisie par Paul Celan juif roumain pour écrire ses poèmes effrayants. Et il a fini par se précipiter dans la Seine. Puis dans les années 90 j’ai lu sur cette question tout l’essentiel et au-delà, depuis Primo Levi jusqu’à la somme aride et indispensable de Raul Hilberg (La destruction des juifs d’Europe, 1985, Fayard 1988, 1099 pages). Des dizaines de livres, parmi lesquels Les chambres à gaz, secret d’état (Minuit, 1984), synthèse collective supervisée par un groupe d’historiens allemands. Tout y est dit, sans fard, froidement.

Mais ce n’est pas de la destruction des juifs que je voulais parler ici, seulement de l’antisémitisme qui l’a rendue possible. Et pas en Allemagne, en Pologne, en Ukraine, la liste serait longue, non : en France. Jusqu’à mon adolescence avancée j’ignorais même qu’il y eût une question juive car on n’en parlait jamais, ni chez moi ni à l’église que je fréquentais plus souvent qu’à mon tour en tant qu’enfant de choeur. Vous dire à quel point j’ignorais cette question, en 69 mon camarade Finkielkraut à St Cloud, je l’avoue à ma honte, pour moi était d’origine alsacienne sans doute…Il est vrai qu’à ce moment-là lui-même ne revendiquait nullement sa judaïté. Peu de temps après un autre camarade ne l’a revendiquée, et avec quelle violence, que pour justifier son adhésion à la Gauche Prolétarienne, instrument français (parisien surtout) de la République populaire etc. enfin chinoise communiste, lancée et débordée elle-même dans sa fameuse GRCP (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne), qui n’était en vérité qu’un grand nettoyage interne destiné à redonner tout son lustre au Grand Timonier, en envoyant paître tout le reste dans le Laogai, c’est à dire le Goulag. Cadres du Parti, profs d’université voire de lycée, écrivains, artistes, cinéastes, journalistes, bref quiconque savait lire, a été envoyé curer les chiottes en Mongolie intérieure, pour la plus grande gloire d’un obèse de plus en plus gâteux.

Une enquête idiote de cette époque (mais il y a toujours à lire et apprendre des enquêtes idiotes) montrait que les Français ne se souciaient nullement des juifs français ou non, que personne n’en avait rien à cirer, que c’était un épiphénomène de tout débat politique. C’est alors (1980) qu’ont eu lieu à Paris les premiers attentats antisémites (rue Copernic, rue des Rosiers) depuis des décennies, en fait depuis toujours. Depuis lors Paris est une cible pour les antisémites, il fait mine de l’ignorer mais c’est un fait : le prochain attentat islamiste de masse aura lieu à Paris et tuera le plus possible de juifs, je voudrais avoir tort mais je n’y vois nulle raison valable. Et pourquoi Paris ? Mais depuis qu’il y a des juifs à Paris, disons depuis Louis IX, ils étaient déjà là mais il s’en est aperçu et a décidé de marquer ces assassins de Jésus de la rouelle jaune. Au cas où, voyez, simple précaution. Aujourd’hui la Sainte Chapelle témoigne de l’existence de ce jihadiste chrétien (mort à Tunis, c’est dire) antisémite notoire pour faire bon poids. Il y a eu ainsi beaucoup de rois inutiles dans l’histoire de l’Europe. Et même beaucoup de néfastes.

Certes la Révolution jacobine a décrété que les juifs étaient des Français à part entière, mais le mal était fait depuis trop longtemps. Ces assassins de Notre-Seigneur, ainsi que dans Shoah l’énonce candidement un sacristain polonais approuvé par les fidèles alentour, n’ont que ce qu’ils méritent si l’on s’en prend à eux (la scène se passe sur le parvis de l’église de Chelmno, à quelques mètres de l’endroit d’où partaient les camions gazeurs de marque Saurer, pleins de juifs nus, femmes et enfants compris, pour des excursions forestières sans retour). Au début des années 70 j’ai eu à défendre Zola dans une famille très proche, face notamment à un religieux pour qui clairement Zola était d’abord le défenseur de Dreyfus. Ce qui ne se pouvait puisque Dreyfus était coupable. Oui, il faut entendre cela même dans la France du XXIème siècle : dans certains milieux, plus étendus qu’on ne croit, Dreyfus est toujours coupable. Pourquoi ? Parce que les juifs ont livré Notre-Seigneur au bras séculier romain, et que depuis lors la trahison leur est essentielle. Un officier juif est forcément un traître à la religion et à la patrie, qui ne sont pas les siennes puisqu’il est juif. D’innombrables officiers et soldats juifs- français, allemands, anglais, russes, austro-hongrois, américains, sont passés dans le grand hachoir à viande de la Première guerre, versant à flots un sang qui n’avait plus rien de biblique ? N’importe, ils sont les fauteurs de la guerre universelle, infiltrés dans tous les rouages des Etats, et spécialement dans les Finances dont ils maîtrisent tous les arcanes. Depuis quand ? Mais de toute éternité, voyons.

Il suffit d’arpenter un peu les réseaux sociaux (ce parlement des imbéciles, disait feu Umberto Eco) dès qu’il est question d’Israel, pour assister à un déchaînement de comportements pavloviens. Le mal vient de si loin qu’on renonce à répondre, car il s’agit de pathologies inaccessibles à l’argumentation. Un mot sur quelque survivant de la Shoah et c’est un Niagara de bottages en touche poisseux, le génocide des Palestiniens (!), les éternels Rohingyas de Birmanie (seuls musulmans opprimés au monde, tarte à la crème de tous les islamistes)… Tout cela est tellement émétique que je me promets toujours de n’en pas traiter puisque il n’y a aucune avancée de la pensée à attendre de ces archives nauséeuses. Mais elles sont là, et vivantes car sans cesse ravivées. Par l’antisionisme, cache-sexe d’extrême-gauche de l’antisémitisme stalinien dès les années 50, réactivé à la faveur de toutes les crises et guerres au Proche-Orient (on oublie trop souvent que cette région est en guerre, continument, depuis 1945). Cela, c’est encore plus émétique que l’antisémitisme catho-bourgeois-vieille France. Parce qu’il y a la bonne conscience en plus : les plus virulents « antisionistes » ne sont-ils pas juifs eux-mêmes ? (On se contentera de citer les Krivine, Bensaïd, Benny Lévy agitateur de la rigolote Gauche Prolétarienne sponsorisée par Sartre, qui finit rabbin à Jérusalem, un comble…)

Parce que oui, bien sûr, il n’y a pas d’antisémitisme sans une extrême confusion de l’esprit. Je n’ai voulu mentionner ici que la France, sur l’Europe de l’est et la Russie il y aurait infiniment à dire et j’y reviendrai sans doute (de Dostoievski à Poutine, sujet inépuisable). Il y a eu un sondage au Japon qui démontrait par a+b la dangerosité des juifs. Les sondés n’en avaient jamais côtoyé aucun.

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s