Mono no aware, 35 : Une fleur dans le désert (pour Fleur Pellerin)

Il y a peu de temps encore, j’ai été très injuste envers Fleur Pellerin. Je lui reprochais de ne pas s’intéresser à la musique d’aujourd’hui, alors que, je le sais depuis cinquante ans, nul n’est obligé d’aimer Boulez et Stockhausen. On m’en a fait la remarque et j’en ai pris bonne note. Aujourd’hui il ne s’agit plus de ça, mais de ce qu’on pourrait appeler licenciement abusif, et même trahison shakespearienne. Nous sommes en 2016, quatrième centenaire de la mort de Shakespeare, et je sens que l’année va être shakespearienne en diable, hoche-poire comme disait Jarry. En ce sens elle commence bien, très bien.

Fleur Pellerin rêvait-elle d’être ministre de la culture ? Non, et qui en rêve ? Le dernier content de l’être, Frédéric Mitterrand, est sorti de là couvert de meurtrissures comme il s’y attendait. Inventé par de Gaulle pour Malraux qui s’en faisait une certaine idée, forcément non-reproductible, ce ministère quasiment unique au monde, en tout cas avec ces attributions, est un héritage de plomb pour tous ses successeurs. Un truc ingérable, surtout si l’on n’a pas l’oreille de l’Elysée. Or tout est là. Car déjà le pot aux roses s’affiche en technicolor : Louis XV (le Président), voulait placer sa conseillère en matière culturelle (ce seul titre déjà est un aveu), notoirement amie de la Favorite auprès de qui Fleur n’était nullement en odeur de sainteté, car tout cela est public désormais, on est plus près de Néron que des empereurs de Chine. Alors ce fut fleur coupée, encore fraîche car prévenue une heure avant, par le Président ? Vous n’y pensez pas : pour la culture un tweet anonyme suffit bien.

Se glisser dans la peau de l’irremplaçable Jack Lang était bien entendu impossible, tant la triangulation entre lui, le président, et le monde des artistes, a peu de chances de se retrouver à échéance historique. Des avancées décisives ayant été actées, concernant la protection du cinéma français, le prix du livre qui permet l’existence de quelques grandes librairies, il n’y a plus guère d’avancées décisives en vue. Il y en aurait peut-être, mais pas avec les dirigeants que nous avons. Il paraît que le Premier ministre est l’époux d’une violoniste connue : aucun effet sur la politique musicale, la bonne marche des Conservatoires étranglés par les économies régionales. En vérité les Comptables sont au pouvoir et tout le reste est foutaise à leurs yeux : il n’y a pas un iota de différence entre un comptable de droite et un comptable de gauche, tous deux issus de l’ENA et souvent de la même promotion.

L’actuel président (comme le précédent, comme le suivant) a maintenu le ministère de la culture pour flatter les syndicats dans le sens du poil, alors que tous les gestionnaires rêvent tout haut de sa suppression (sauf la Walkyrie qui en ferait illico un secrétariat au biniou et à la bourrée auvergnate). Que faisait Fleur Pellerin dans cette galère ? Rien bien sûr, mais à titre privé elle aimait la musique baroque, en témoigne un tweet fort discret pour la mort de Frans Brüggen, passé inaperçu forcément car c’est la France entière qui est ignare en musique. Pour le précédent on sait, mais on aimerait savoir ce que l’actuel président, quand il a un instant, écoute comme genre de musique. Et à quel(le) ministre de la culture il pense pour la prochaine valse de chaises musicales.
Mais pourquoi se tarabuster l’esprit ? En vérité la musique il s’en tamponne, et de la peinture encore davantage si c’est possible, et quant à l’architecture le dernier bâtisseur s’appelle François Mitterrand. Tout cela ne rajeunit personne.

Et il est inutile de l’appeler libéral voire ultra-libéral, cette inflation verbale est oiseuse car le système capitaliste se satisfait de son nom de baptême, même il s’en rengorge. Pour cette idéologie concrète en application partout, la culture est une minuscule variable d’ajustement, édulcorable à volonté (ce que Finkielkraut appelle la « culculture »), marxiste pur et dur on disait que c’était la crête des superstructures, autrement dit rien. Surtout si ce n’était pas un combat clair contre le colonialisme, les dictatures mais pas toutes, enfin clairement cela. Que faisait Fleur dans cette galère ? Elle ne l’a dit qu’in fine et de façon émouvante, née dans un bidonville coréen et devenue ministre de la culture, d’un pays aussi symbolique de surcroît, quel rêve réalisé ! alors sans peut-être le montrer suffisamment elle s’était prise au jeu et avait fini par y croire, le patrimoine, les festivals, tout ça. Alors que la seule question était 1) remplacer une cultureuse bof par une cultureuse bof+ qui plaît à ma copine, 2) respecter les quotas : je vire une nyak, j’en prends un autre de même ethnie, écolo de mes deux mais qu’est-ce qu’il fera ? trop content d’être ministre, ce minus. Car au plus haut niveau de l’Etat, on le sait depuis des décennies, il n’y a ni droite ni gauche, seulement une même vulgarité de langage et de pensée.

Alors la remplaçante de Fleur n’a pas droit à l’erreur, pas le moindre. A la première occasion je serai le premier à la dézinguer – à l’arbalète, ça a l’air noble mais chaque tir est mortel. Elle est une usurpatrice sur un poste qui n’a pas lieu d’être, devenu un simple bureau des pleurs comme chacun sait. Fleur avait accepté parce qu’elle ne savait pas tout cela et qu’elle faisait confiance au Président. Deux fois tout faux, et c’est pour ça qu’on l’aime. En plus elle est jolie, toujours.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Mono no aware, 35 : Une fleur dans le désert (pour Fleur Pellerin)

  1. ah ben là, c’est excellent. Pas une virgule à déplacer, pas une considération approximative. Tout y est, c’est-à-dire l’essentiel.
    Pourquoi ne se souvient-on que des derniers qui ont marqué l’espace et le temps culturel ? Parce que c’était Mitterrand , parce que c’était Lang … L’un d’une grande culture et l’autre, rompu aux roueries courtisanes, thuriféraire du premier, mais aussi passionné (qui aujourd’hui,au(x) gouvernement(s) est passionné par quoi que ce soit d’intelligent ?) de vraie culture : musique, architecture, littérature, théâtre, cinéma …
    pauvre Fleur coupée … une de plus . Pa sûr que la Cour des Comptes soit vraiment exaltant. Repli stratégique …
    J’ai deux amies inspectrices des finances, »nénarques » comme elles disent elles-mêmes, aujourd’hui sur des postes politiques, mais qui au moindre changement de majorité retourneraient illico aux notes techniques et TCD (tableaux croisés dynamiques pour ceux qui n’ont jamais pratiqué) d’ EXCEL. Faut bien remplir le Caddy.

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